Okja – Critique

Critiques Films
4.5

Première production estampillée Netflix à débarquer en compétition officielle au Festival de Cannes, Okja est avant tout le nouveau film de l’immense Bong Joon Ho. Pour sa seconde production internationale, le cinéaste de The Host poursuit avec brio son exploration du film de monstre pour livrer une œuvre inclassable qui parvient à renouveler ses thèmes de prédilection.

Durant la pré production de Snowpiercer en 2011, Bong Joon Ho confie à son producteur Dooho Choi la volonté de faire un film autour d’une enfant et d’un monstre après avoir vu un animal en perdition dans les rues de Seoul. Après une dizaine de mois d’écriture, le réalisateur transmet une copie du scénario à Jon Ronson (Frank, Inside Amy Schumer) afin de peaufiner l’ensemble. Tilda Swinton se montre enthousiaste à l’idée de tenir le rôle de Lucy tout en s’impliquant dans la production. Il en est de même pour Brad Pitt et sa société Plan B qui inclut le film dans son contrat avec Netflix aux côtés de War Machine. Pour sa seconde production internationale le cinéaste confie la construction des environnements à deux chefs décorateurs. Lee Ha Jun avec lequel il a déjà collaboré sur Mother et l’américain Kevin Thompson (Birdman). Le cinéaste confie à Erik-Jan De Boer oscarisé pour son travail sur le tigre de L’odyssée de Pi, l’animation de la créature en compagnie de Dan Glass, collaborateur attitré des Wachowski, le tout sous la houlette de Method Studios. Pour le rôle principal de la petite Mija le réalisateur jette son dévolu sur Ahn Seo-Hyun (The Housemaid) et retrouve Byun Hee-bong neuf ans après The Host. Paul Dano, Jake Gyllenhaal, Steven Yeun, Lily Collins et Giancarlo Esposito complètent la distribution. Le tournage débute en avril 2016 entre Séoul et New York, le tout pour un budget de 50 millions de dollars avec une liberté totale garantie au cinéaste. De par l’épicentre de son sujet, la relation symbiotique entre une petite fille et un monstre géant, Okja fait écho à The Host.

Le monstre peut se voir comme une version positive de celui qui attaquait les berges de Séoul en 2006. Une filiation thématique que l’on retrouve jusque dans sa création artificielle fruit de la folie des hommes. Okja est un cochon engendré par la multinationale Mirando Corporation sous l’égide de sa PDG Lucy (Tilda Swinton) pour éradiquer la faim dans le monde et élevé dans un habitat naturel comme ses semblables. Le premier acte du film sous forte influence du Miyazaki de Mon voisin Totoro, que le cinéaste cite explicitement lorsque Mija monte sur le ventre du cochon, prend le temps d’installer un climat d’insouciance animiste entre les deux protagonistes jusqu’à un sauvetage spectaculaire qui appuie leur dimension fusionnelle. L’arrivée de Johnny Wilcox (Jake Gyllenhaal), présentateur de shows animaliers, reconverti en VRP pour Mirando Corporation, fait basculer le récit dans une course poursuite dont l’enjeu est la survie de la créature. Le réalisateur prend encore une fois le contre pied de sa précédente incursion dans le domaine du film de monstre en faisant d’Okja la créature à sauver et non la petite fille. Ce changement de paradigme ancre d’avantage ce long métrage dans le registre du film pour enfants, auquel Bong Joon Ho rend un magnifique hommage. Mija est une héroïne active, confrontée au chaos et à l’absurdité du monde, n’hésitant pas à braver mille et un dangers pour sauver Okja. Ce souci de regarder son jeune spectateur droit dans les yeux s’avère particulièrement salutaire et témoigne du profond respect que le réalisateur porte à l’enfance.

À l’instar de ses précédents longs métrages, Bong Joon Ho dote son récit d’une dimension sarcastique à l’égard des autorités mais aussi des dérives de l’ultra libéralisme. Si Snowpiercer pouvait se voir comme une relecture de la lutte des classes dans un train, Okja interroge les dérives scientifiques et leurs origines militaires comme en témoigne le passif de Lucy. Probablement conscient qu’il enfonce des portes ouvertes, Bong Joon Ho parvient à faire passer aisément la pilule en évitant tout dispositif ampoulé, privilégiant l’humour outrancier des protagonistes secondaires. Qu’il s’agisse des employés de la multinationale ou du front de libération des animaux, tout le monde en prend pour son grade, sous le regard d’une jeune fille que chaque camp cherche à récupérer. C’est ce point qui permet au réalisateur d’opter pour un sous texte beaucoup plus subtil qu’il n’en a l’air sur le conditionnement, voir l’auto-conditionnement des individus dans des cases imposées par le fonctionnement de nos sociétés actuelles. Un élément déjà présent sous un angle messianique dans Snowpiercer. Wilcox se persuade à longueur de vidéos qu’il est une superstar alors qu’il est un parfait Has Been à la lâcheté plus qu’évidente. Jay (Paul Dano) prétend être un défenseur irréprochable de la cause animale alors qu’il en est tout l’inverse. Lucy est présentée comme une PDG aux dents longues alors qu’elle cache un important trauma. Le point névralgique étant la manière dont cette dernière transforme Mija en une caricature de l’Asie pour occidentaux. Tous ces éléments, colportés par l’interprétation jouissive et communicative des différents seconds rôles, ne serait rien sans l’aspect profondément humain et touchant qui se dégage de Mija et de la prise de conscience progressive de Jay. Le final à la fois désespéré et terriblement émouvant finit d’appuyer la dimension universelle du récit et de l’œuvre de Bong Joon Ho en général.

Le film bénéficiant également de morceaux de bravoures qui témoignent à nouveau du génie scénographique de son auteur. Comme cette spectaculaire poursuite entre deux camions dans les rues de Séoul où le découpage en mode « mille idées à la seconde » n’a rien à envier à Edgar Wright, Brad Bird ou Stephen Chow. Que ce soit dans la maitrise du timing, de l’action, de l’humour ou pour éclairer sous un jour nouveau les personnages. Le tout bénéficiant de la somptueuse lumière de Darius Khondji qui apporte une plus-value intemporelle à l’ensemble. Quant aux SFX numériques ils sont au service d’un monstre au design très soigné où l’humanité suscitée par sa gestuelle est omniprésente. Ce souci de puiser sans hiérarchie culturelle et artistique dans différentes sources, font de Bong Joon Ho l’un des cinéastes les plus iconoclastes à l’heure actuelle. Comme Wright, Bird, Chow, déjà cités plus haut, J.A. Bayona, Sono Sion, Joe Carnahan ou encore Mamoru Hosoda et Makoto Shinkai on retrouve chez le réalisateur de Memories of Murder le même désir de création libre et intègre vis à vis du public, et un « je-m’en-foutisme » salutaire à l’égard du prêt à penser institutionnel et sociétal. Une chose de plus en plus rare à l’heure actuelle et dont atteste Okja.

Nouvelle réussite dans l’œuvre de Bong Joon Ho, Okja est salutaire à plus d’un titre. Par son mélange des genres, sa liberté de ton, ses différents degrés de lecture, sa fabrication, il témoigne du génie universel de son auteur qui semble avoir terminé un cycle pour en démarrer un nouveau. Un cycle que l’on espère aussi généreux et émouvant qu’il l’aura été jusqu’à présent.

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