Mystic River – Critique

Il y a une bonne dizaine d’années, pour son 24ème film en tant que réalisateur, Clint Eastwood offrait sa première exposition cinématographique à Dennis Lehane. Mystic River fait partie de ces grandes rencontres de cinéma, entre un réalisateur, un auteur et des acteurs. Un classique instantané, et une déflagration comme le réalisateur n’en avait plus produite depuis une dizaine d’années, à savoir depuis Impitoyable et Un Monde parfait.

La carrière de Clint Eastwood, réalisateur, est ponctué de grands films, de très grands films, et de quelques chefs d’œuvres. C’est à cette dernière catégorie qu’appartient Mystic River, un thriller à la fois classique et très moderne, qui s’entoure de toute la mécanique et tous les codes d’un genre pour glorifier le mélodrame, lui offrir un de ses plus beaux représentants. Mais plus encore, Mystic River se pare d’une intrigue en béton pour mieux questionner des éléments externes à son intrigue. Derrière les destins brisés de ces trois et hommes, et de leurs compagnes, se dessine une troublante et obsédante question morale. C’est l’Amérique et sa gestion des crises que questionne Clint Eastwood, mais également le spectateur au sens plus large, en le posant sans le ménager devant la détresse humaine, devant le pire drame que puissent vivre des parents, et devant le caractère instinctif, animal, de la réaction. Peu d’auteurs ont réussi à capter à ce point l’abîme morale que constitue un tel fait divers tragique.

A ce titre, la rencontre entre Clint Eastwood et Sean Penn n’est pas fortuite. Deux immenses acteurs devenus d’immenses réalisateurs, le second ayant exploré un sujet extrêmement proche avec le bouleversant Crossing Guard dans les années 90. Mystic River est à son image, un film « à fleur de peau » qui évolue sur une large palette d’émotions savamment orchestrée. La réussite du film doit énormément à son scénariste, Brian Helgeland, qui a su capter et traduire pour le cinéma toute la finesse apocalyptique du roman de Dennis Lehane. Le récit est un véritable modèle de construction, qui repense des codes largement utilisés, tels que l’introduction sous forme de flashback dramatique autour de l’enfance des protagonistes principaux. Un élément classique qui permet autant de créer de l’empathie envers les personnages devenus adultes (on les a « connus » enfants, on a vu ce qu’ils ont vécu) que de caractériser parfaitement ces personnages adultes qui entrent ensuite dans le récit. Mystic River s’ouvre sur un drame au sein d’une histoire d’amitié fraternelle, évolue ensuite vers une forme de thriller extrêmement noir, pour embrasser le grand mélodrame. Tout en douceur, en prenant son temps pour ausculter avec autant de détails possible le comportement de ces trois personnages pris dans la tourmente. Une tourmente commune qui catalyse les traumas personnels.

Au centre du film, une question fondamentale, morale, philosophique : comment peut ou doit réagir un père face au meurtre spectaculairement cruel de sa fille ? Et comme dans toute brillante étude, Clint Eastwood ne va pas apporter une réponse clefs en main. Et de cette question centrale vont en découler d’innombrables autres, toutes aussi passionnantes sur les rapports et la communication au sein du couple, sur le poids des actes passés sur le présent, sur le poids du secret, sur l’image de l’individu au sein de la communauté, sur le désordre mental suite à un crime pédophile, sur la puissance des apparences face à la confiance en l’autre… il s’agit probablement, sur un plan thématique, d’un des films les plus riches de son auteur. Un des plus chargés émotionnellement également, avec des séquences extrêmement dures et d’autres absolument bouleversantes.

Le film doit beaucoup à l’intelligence et à la finesse de son script, qui ne ménage jamais le spectateur. Dave, campé par un Tim Robbins une nouvelle fois éblouissant, a-t-il tué la fille de Jimmy ? Lui qui a été abusé sexuellement et séquestré dans son enfance. Le spectateur peut-il le condamner définitivement pour cet acte, sans prendre en compte le poids du karma ? La sensation de trouble est totale, et atteint des sommets de tension lors des diverses scènes d’interrogatoire. Celle de Dave face aux flics, dans laquelle il a tout du monstre manipulateur, mais également celle de Dave face à un Jimmy qui a revêtu ses vêtements de gangsters et qui a repris son flingue. La symbolique est forte, bouleversante. La vérité est-elle compatible avec la réalité de l’instant ? La vérité factuelle est révélée dans le dernier acte. Une vérité douloureuse, dans la mesure où elle confirme que les destins tragiques de ces trois gosses devenus adultes ne seront fait que de drames, d’absence et de trahisons. La séquences pendant laquelle Sean vient annoncer à Jimmy l’identité du tueur est tétanisante. Tout à coup, le poids des actes devient presque insupportable à assumer, pour les personnages mais également par le spectateur qui ne peut que s’en vouloir de ne pas avoir accepté LA vérité, sortie de la bouche du plus vulnérable et du plus honnête. A travers cet acte moralement condamnable, visant à venger un autre acte tout aussi condamnable, Clint Eastwood pose des questions importantes. Et pas seulement sur la loi du talion, cela va beaucoup plus loin.

Il y a dans Mystic River, comme l’annonçait son titre et le nom de cette rivière, quelque chose qui dépasse le cadre de l’humain. Les appels à une symbolique divine sont nombreux, avec ces plans vers le ciel aveuglant comme seule issue, avec ces séquences vues du ciel (ce plan incroyable qui part d’un Sean Penn impossible à retenir par d’innombrables policiers pour dévoiler le corps sans vie de sa fille) et un message on ne peut plus clair lorsque, à la toute fin, est dévoilé le tatouage de Sean Penn. Le personnage est à la fois le roi de cette communauté et son bras armé, sorte de main de Dieu, qui se retrouve associé à la représentation de l’ordre et de la justice, la police, avec ce geste aussi complice qu’inquiétant dans les dernières images. Au final, le coupable véritable a peut-être été puni, mais la tension aura surtout été apaisée par la disparition du coupable désigné. Là encore, le film soulève une importante question morale, d’autant plus vaste qu’elle explore en quelque sorte le berceau de l’Amérique.

Car le cadre de Boston n’est pas non plus le fruit du hasard. Les premiers colons anglais s’y sont installés. C’est un symbole pour Clint Eastwood comme pour Dennis Lehane. C’est ici qu’ils vont affronter le cœur de l’Amérique, le sang et l’injustice sur lesquels elle s’est construite. C’est par cette part d’universalité, et cette ampleur discrète, que Mystic River bâtit tout naturellement son statut de film essentiel sur l’Amérique, au même titre qu’Il était une fois en Amérique, son évident modèle. Avec son trio magistral, Sean Penn, Tim Robbins et Kevin Bacon, à son meilleur, leurs épouses tout aussi importantes : Laura Linney et sa morale centrée exclusivement sur la protection de sa famille, peu importent les sacrifices et le sang qui coule, Marcia Gay Harden, femme perdue face à l’incompréhensible et par qui un drame va arriver, et Tori Davis, dont le visage ne sera révélé qu’à la prise de conscience de son mari, et jusque là mise en scène via un jeu sur l’absence du cadre. Des personnages très forts qui servent un drame essentiel et un thriller brillant d’un bout à l’autre, fait de fausses pistes, d’honneur bafoué, d’amitiés volant en éclat et de familles en phase d’auto-destruction. Mystic River est infiniment noir, souvent bouleversant, mis en scène avec une élégance comme plus personne n’en semble capable, et, à l’image de nombreux films de Clint Eastwood, un film qui regarde l’Amérique droit dans les yeux, porté par la lancinante mélodie composée par Eastwood.

5

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