Mowgli : la légende de la jungle – Critique

Critiques Films
3.5

Projet de rêve pour le « jeune » réalisateur Andy Serkis, Mowgli : la légende de la jungle est un film presque miraculé. Torpillé par la sortie du mastodonte Disney, phases de production compliquées, abandonné par son distributeur pour finalement arriver sur Netflix… cette nouvelle vision des écrits de Kipling en désarçonnera plus d’un. Il s’agit pourtant d’une vraie proposition de cinéma, jusqu’au-boutiste et ambitieuse, intègre et cohérente, jusque dans ses failles.

Mowgli : la légende de la jungle a tout du film maudit. Avant même que ne soit envisagée l’adaptation live du dessin animé du Livre de la jungle par Disney, le studio Warner Bros a lancé le projet. C’était au début des années 2010 et plusieurs réalisateurs se sont succédés pour donner vie à cet univers. De Ron Howard à Alejandro González Iñárritu. Mais c’est finalement Andy Serkis qui l’a adopté pour en faire sa première expérience derrière la caméra. Lui, l’acteur incroyable qui a fini par incarner cette technologie qu’est la performance capture. Mowgli : la légende de la jungle est devenu son projet rêvé, une grande aventure à tous les niveaux. Les aléas de la production étant ce qu’ils sont, il a d’abord sorti Breathe, son second long métrage devenu le premier, un drame avec Andrew Garfield et Claire Foy. La gestation de Mowgli s’est encore compliquée avec la sortie du Livre de la jungle de Jon Favreau, adaptation live du dessin animé de 1967, pétée de thunes, sans grand intérêt si ce n’est technique, et qui s’est transformé en succès colossal au box office. Qu’importe pour Andy Serkis qui s’est obstiné à proposer sa vision radicale, finalement lâché par Warner Bros et récupéré par Netflix. Privé de sortie en salles, à l’exception d’une poignée dans des pays où des accords de distribution sont possibles, Mowgli : la légende de la jungle est un blockbuster sacrifié, assassiné par Disney et devenu un caillou dans la chaussure de Warner. Mais grâce à Netflix, cette ambitieuse adaptation de Rudyard Kipling renaît de ses cendres toutes chaudes. Et on découvre un film clairement pas comme les autres, pas dans le moule du film d’aventure familial, loin de l’uniformisation imposée par Hollywood, et qui malgré ce qui pourrait ressembler à de sérieux handicaps, brille par sa singularité et sa volonté de cinéma.

Évidemment, de par le sujet original, la comparaison avec le mastodonte de Favreau est inévitable. Et la balance pourrait pencher sérieusement du côté de la production Disney si on se contentait d’observer bêtement le rendu du film. Disney a mis les moyens et il est vrai que Le Livre de la jungle ressemble à une démonstration technique, parfaite, mais sans âme. Du coté de Serkis/Warner, des choix radicaux ont été faits pour Mowgli : la légende de la jungle. Des choix qui perturbent et peuvent créer un certain malaise. Dans une industrie qui privilégie l’hyper réalisme des effets numériques, Andy Serkis joue la carte de l’anthropomorphisme. Les créatures du film ne ressemblent ainsi pas vraiment à de « vrais » animaux, qui parleraient et chanteraient sans la moindre justification. Ils sont un mélange entre des silhouettes d’animaux et des gueules mélangeant celle de l’animal avec le visage de l’acteur qui l’incarne. C’est clairement troublant au départ. En regardant le serpent Kaa, on reconnait Cate Blanchet, quand Bagheera fait face à la caméra, les traits de Christian Bale sont visibles, etc… Des acteurs incarnent littéralement des animaux. Ils ne font pas que leur prêter leur voix. La présence de ce casting 5 étoiles a donc un sens, les performances de ces actrices et acteurs sont essentielles à l’existence même du film. Et tout cela fait également sens dans le contexte même de l’univers du Livre de la jungle. En effet, nous ne sommes pas en présence de simples animaux mais de créatures mythologiques, comme des divinités païennes qui ont bien souvent été représentées par un mariage entre l’homme et l’animal. Ce choix peut troubler, on peut l’accepter ou non, mais il est d’une remarquable cohérence. Cette logique se retrouve dans le choix de renouer avec la noirceur de l’œuvre originale et d’oublier le côté édulcoré de l’adaptation animée par Disney.

Pour retrouver l’essence du récit initiatique de Kipling, Andy Serkis, et bien sur la scénariste Callie Kloves 1)fille de Steve Kloves, scénariste des films Harry Potter, renouent avec le fantastique qui fait le cœur des mythes et légendes. A savoir qu’ils signent une aventure dont nous connaissons la trame générale, mais abordée sous un angle plus noir, plus violent, parfois choquant même. Là encore, il est possible de refuser catégoriquement ce choix, qui positionne Mowgli : la légende de la jungle ni tout à fait dans la catégorie du film d’aventure pour enfants, ni dans celle du film pour un public adulte. Cependant, ce n’est pas parce qu’il fuit les cases contemporaines qu’il ne peut pas trouver sa place. Certes, les images peuvent parfois faire mal, mais sont-elles réellement plus violentes que certaines issues de la littérature enfantine ? Notamment certains contes pétris de cruauté et de violence. La question mérite d’être posée. Toujours est-il que cette approche se traduit à l’écran par des personnages qui n’ont plus rien de clowns, une violence qui s’exprime physiquement. Les affrontements et les coups de griffes laissent des cicatrices, le sang est présent à l’écran, des personnages essentiels peuvent mourir de façon étonnamment choquante… Et si certains, dont Baloo (incarné par Andy Serkis), deviennent attachants, ce n’est pas grâce à des chansons, mais car ils font preuve d’une empathie qui n’est pas évidente à saisir au premier abord. Dans cette logique, le tigre Shere Khan (encore une interprétation géniale de bad guy pour Benedict Cumberbatch) se montre vraiment cruel et effrayant. Une véritable incarnation du mal dans toute sa splendeur, bien plus que celle d’Idris Elba chez Jon Favreau. Il convient également de souligner la performance du jeune Rohan Chand qui campe une vision de Mowgli impressionnante d’intensité.

Concernant le récit, on navigue évidemment en terrain connu. Mais c’est dans les nuances apportées que Mowgli : la légende de la jungle trouve sa singularité. Ainsi que dans les univers qu’a pu explorer Andy Serkis en tant qu’acteur, et notamment chez Peter Jackson. Le film est construit en deux parties assez distinctes. Les deux s’articulant exclusivement autour du personnage de Mowgli. La première se situe dans la meute de loups, et se concentre sur l’illusion d’identité du héros. Avec en conclusion le rite initiatique de la « course » pour échapper à Bagheera. La seconde s’oriente vers le peuple des hommes, cette version reprenant l’élément de captivité de Mowgli. Le tout forme clairement un récit de quête identitaire, le héros ni humain ni loup devant trouver sa place dans l’univers. Une quête qui se fait souvent dans la douleur, parfois dans l’enchantement, mais également dans le drame et la cruauté. La pire étant logiquement celle des hommes trouvant son apogée dans une brève séquence tout simplement bouleversante. Pour bâtir tout cela, Mowgli : la légende de la jungle se construit autour de séquences parfois très fortes et hautement symboliques. A l’image de cette scène avec l’éléphant qui semble incarner l’esprit de la jungle. Ou la longue séquence des singes, inquiétante et épique, contenant d’évidentes réminiscences de la séquence de Khazad-Dum dans La Communauté de l’anneau. Une autre citation assez claire de la trilogie de Peter Jackson ouvre d’ailleurs Mowgli : la légende de la jungle avec le monologue en voix off de Cate Blanchett. L’action se montre parfois très intense, l’émotion est produite sans aucun artifice facile, de même que le caractère profondément épique de cette histoire classique. Andy Serkis a fait des choix radicaux qui peuvent tous être discutables, y compris au niveau d’une narration peu conventionnelle, mais c’est tout à son honneur de s’y tenir jusqu’au bout. Son film est une proposition singulière à l’identité forte, au discours mythologique universel, d’une beauté parfois folle et extrêmement vivante jusque dans sa mise en scène.

References   [ + ]

1. fille de Steve Kloves, scénariste des films Harry Potter
3.5

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