Miracle Mile – Critique

Critiques Films
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Parmi les nombreux classiques méconnus bénéficiant d’un nouveau coup de projecteur, Miracle Mile (Appel d’urgence) de Steve De Jarnatt a connu cette année les honneurs d’une ressortie en salles et Blu Ray. L’occasion de revenir sur cette œuvre iconoclaste dont la réussite est aussi miraculeuse que sa récente résurrection.

En 1979 Steve De Jarnatt, jeune réalisateur repéré à Hollywood pour son court métrage Tarzana avec Eddie Constantine, termine le scénario de Miracle Mile dans lequel il exorcise sa peur de la bombe atomique. Le script est mis en option par Warner Bros qui souhaite l’intégrer à son revival cinématographique de La quatrième dimension, sans succès. De Jarnatt tient bon pendant des années jusqu’à ce que la compagnie Hemdale (Le dernier empereur, Platoon) dirigée par John Daly lui confie 3,7 millions de dollars pour mettre en images son script dont l’estimation budgétaire tourne à 20 millions. Suite à un quiproquo avec son agent, Nicolas Cage renonce au rôle principal qui ira à Anthony Edwards. Ce dernier est rejoint par son amie Mare Winningham, ainsi que Mykelti Williamson, Denise Crosby, Robert DoQui et Kurt Fuller. Tandis que de nombreux habitués de la franchise Terminator : Earl Boen, Jenette Goldstein et Brian Thompson complètent la distribution aux côtés du romancier Edward Bunker et du futur cinéaste Peter Berg. Le tournage prend place à Los Angeles pour une durée de 7 semaines, fin mars 1987. Afin de terminer son film le cinéaste se voit contraint d’emprunter de l’argent à des amis et voler du matériel pour tourner quelques plans. Miracle Mile narre les péripéties de Harry Washello (Anthony Edwards), un passionné de Jazz qui après avoir raté un rendez vous romantique avec Julie Peters (Mare Winningham) reçoit le coup de fil d’un militaire dans une cabine téléphonique, lui annonçant que des missiles nucléaires vont s’abattre sur Los Angeles dans moins d’une heure et dix minutes. Une course contre la montre s’engage alors.

De par son pitch, le film de De Jarnatt propose une vision atypique du film catastrophe en s’éloignant de la formule, encore en vigueur aujourd’hui, héritée des productions Irwin Allen comme L’aventure du Poséidon et La tour infernale. L’élégant générique de Miracle Mile dans lequel les protagonistes se superposent aux animaux présents au La Brea Tar Pits Museum, laisse augurer une comédie romantique à la Woody Allen, jusqu’à ce que l’élément perturbateur fasse dériver le film vers une autre voie. Celle d’une errance nocturne, d’humour absurde et d’une galerie de personnages hauts en couleurs, propice à des situations surréalistes. À l’époque où De Jarnatt se lance dans le tournage de son second long métrage, d’autres films comme Mort sur le grill, After Hours et Série noire pour une nuit blanche ont déjà emprunté ce pas. Il est à noter qu’à l’instar d’After Hours, Miracle Mile construit son histoire sur une boucle où la fin fait écho au début, jusque dans ses décors. Cependant le ton opté par De Jarnatt diffère radicalement de celui employé par Martin Scorsese. À travers l’élément déclencheur du coup de téléphone, Miracle Mile joue sur une réaction en chaine partant d’un prisme individuel et intimiste limité à un Diner’s qui contamine la ville entière. La naissance d’une situation chaotique aux répercussions insoupçonnées permet au long métrage de trouver sa singularité. Si à l’instar des films précités le film réserve de grands moments absurdes propices à une inquiétante étrangeté, et que De Jarnatt en profite pour égratigner l’Amérique de Ronald Reagan au détour d’une hilarante séquence dans un club d’aérobic, le cœur de Miracle Mile se situe dans deux axes précis. L’état de tension permanent que cherche à transmettre le cinéaste, en rendant crédible de nombreuses situations « Bigger than life » qui auraient pu être un frein à l’immersion du spectateur. Un exploit rendu possible par la justesse des interprètes, y compris les seconds rôles, et le soin apporté à la réalisation ainsi qu’à la direction artistique.

Le réalisateur aidé par le chef opérateur hollandais Theo van de Sande, ancien assistant de Jan de Bont, opte pour une lumière à contre courant de l’esthétique « néon-fumigène-contre jour-pluie » en vigueur à l’époque. Le duo De Jarnatt- van de Sande épaulé par la steady cameuse Elizabeth Ziegler, qui officiera plus tard sur Eyes Wide Shut, multiplie les mouvements de caméra fluides favorisant l’immersion du spectateur. Le tout soutenu par la partition tantôt énergique tantôt atmosphérique de Tangerine Dream qui accentue l’aspect compte à rebours du long métrage. Quant à la direction artistique, si elle n’échappe pas à certaines fautes de gouts typique de l’époque, comme les mulets, l’ensemble baigne dans un cadre suffisamment naturaliste pour transcender ces défauts mineurs. Bien que situé dans un périmètre restreint de Los Angeles, le film parvient à capter cette schizophrénie visuelle faite d’immeubles ultra modernes et de rues semblant sortir de la conquête de l’ouest telle que l’a popularisera Michael Mann bien plus tard dans Collatéral, et qui contribue grandement à la singularité visuelle du film. Le récit délimité dans le temps et l’espace permet d’aller droit à l’essentiel. L’autre axe important réside dans la caractérisation des personnages. Tous les protagonistes ne cherchent pas tant à fuir la menace nucléaire qu’à retrouver leur seconde moitié. Qu’il s’agisse de Wilson, des parents de Julie ou du Bodybuilder tous cherchent moins à se sauver qu’à passer leurs derniers instants de vie en compagnie de leur amour. Un constat qui fait office de miroir à l’égard de Harry le solitaire qui à travers sa dévotion pour Julie aura trouvé cet amour qu’il ne pensait jamais rencontrer. Le constat de De Jarnatt sur l’importance de briser la solitude au seuil de la mort trouve son apothéose dans le climax apocalyptique, véritable morceau de bravoure d’une noirceur absolue n’ayant rien à envier à La bombe de Peter Watkins et qu’il serait impossible à envisager dans une production actuelle. Miracle Mile dispose d’une dimension universelle voir cosmogonique en lien avec son ouverture évolutionniste. Une conclusion cauchemardesque qui hante le spectateur bien après le générique de fin.

Après une présentation en avant première au festival de Toronto le 11 septembre 1988, le film sortit dans les salles américaines le 19 mai 1989 ne rapportant que 1,145,404 dollars. Le long métrage fut également sélectionné au Festival d’Avoriaz 1990. L’échec du film au box office obligea Steve De Jarnatt a se tourner vers la télévision ou il contribua à poser les bases de l’univers d’X-Files, avant d’enchainer la réalisation d’épisodes d’Urgences, où il retrouva Anthony Edwards, Nash Bridges, et Lizzie McGuire, ainsi que la production des méconnues American Gothic, une série initiée par Sam Raimi qui marqua les débuts de Sarah Paulson et Evan Rachel Wood, ainsi que Kindred : le clan des maudits adaptation du jeux de rôle Vampire la mascarade. Tombé totalement dans l’oubli, Miracle Mile ne doit son salut qu’à une poignée de passionnés dont Walter Chaw, critique et programmateur du désormais célèbre Alamo Drafthouse qui écrira en 2012 un livre consacré à ce long métrage qui contribua à le sortir de la dépression survenue après le décès de son père durant l’adolescence. Un regain d’intérêt auquel se sont jointes d’autres personnalités comme Joe Dante. Un juste retour des choses.

Chef d’œuvre inclassable, à la fois ancré dans son époque et terriblement intemporel. Miracle Mile mérite amplement l’important regain d’intérêt qu’il connait aujourd’hui. À l’heure où la moindre sortie semble estampillée «classique instantané » le film de Steve De Jarnatt vient nous rappeler le parcours semé d’embuches que peut connaitre une œuvre pour trouver sa postérité. Un film culte, un vrai de vrai.

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