Masquerade – Critique

Critiques Films
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Gros succès à sa sortie, bardé de récompenses tel une bête de concours, Masquerade, quatrième film de Choo Chang-min, est une grosse machine populaire qui derrière son élégance bourgeoise se fait écho d’un doute sur l’identité politique du pays. C’est également une comédie hilarante et un mélodrame assez balourd, porté par un Lee Byung-hun à nouveau magistral et qui apporte un charme supplémentaire à ce « film de palais » relativement classique.

En 1881, Mark Twain écrivait Le Prince et le pauvre, récit fondateur autour du motif du basculement de valeurs. Adopté par le cinéma, il donnera lieu à des adaptations plus ou moins directes par William Keighley (avec notamment Errol Flynn), Richard Fleischer ou George Scribner pour Walt Disney. Mais ce roman donnera également lieu à des variations multiples autour d’un autre thème majeur, celui du sosie, et ce jusqu’à The Dictator dont le point de départ est identique. Mais plus encore que tout cela, c’est Président d’un jour d’Ivan Reitman, variation très moderne, qui prête sa trame à Masquerade jusque dans les raisons liées au sexe qui poussent le roi à s’effacer. En se réappropriant ce récit et en l’ancrant dans la grande histoire bien réelle du 15ème roi de la dynastie Joseon, Gwanghaegun, Choo Chang-min et son scénariste Hwang Jo-yoon (la plume derrière Old Boy) peuvent tisser un pont intéressant entre la Corée sous protectorat chinois du XVIIème siècle, à la transition entre les dynasties Ming et Qing, et la Corée contemporaine, également « protégée » par le géant américain. Un terrain de jeu formidable pour un film qui cache son propos politique derrière la farce et le mélodrame, et le cache peut-être un peu trop bien pour qu’il paraisse assez clair. Néanmoins, à quelques mois d’élections présidentielles fondamentales en Corée du Sud, cette fable sur la possibilité d’un leader humaniste ne pouvait que séduire le peuple du pays du matin calme.

La bonne opération est d’avoir fait appel à Choo Chang-min, réalisateur ayant déjà fait ses armes dans la comédie, en remplacement de Kang Woo-suk (réalisateur de Public Enemy et Silmido) pour mettre en scène cette drôle d’aventure. Le réalisateur transforme ainsi ce qui ne s’apparentait qu’à une classique intrigue de palais en mélange des genres entre mélodrame en costumes et comédie bien grasse, trouvant un juste équilibre au moins pendant ses deux premiers tiers. Le récit, classique voire convenu, s’articule autour du comique de situation et la figure de l’idiot prenant la place du roi, développant un humour implacable entre gags pipi-caca au ras des pâquerettes et une certaine maîtrise du burlesque. A ce titre, chaque séquence illustrant la découverte par Ha-sun des protocoles liés à la position de roi sont un délice. De la transformation de sa voix à la gestion des affaires courantes, en passant par les repas et la scène hilarante de la défécation royale, tout le talent de Lee Byung-hun pour la comédie fait des merveilles. Tout aussi drôles, ses scènes face à Ryoo Seung-yong, dans la peau de son proche conseiller, qui opèrent un basculement de valeurs donnant lieu à des instants tout en colère retenue, délicieux. Mais outre la comédie, Masquerade développe son lot d’opérations politiques, de trahisons, prenant une place de plus en plus importante dans la narration jusqu’à effacer toute trace d’humour dans sa dernière demi-heure. Quand le film devient un peu trop sérieux, il perd de sa force et ce malgré une construction tout ce qu’il y a de plus appliquée. Il déroule alors son récit sans surprise ni tour de force, à l’image d’un petit retournement de situation, marque de l’auteur, qui ne manque pas d’habileté mais bien trop attendu pour surprendre. Plus que l’effet de surprise, l’évènement provoque un questionnement sur son déroulement chez le spectateur, ce qui n’est sans doute pas l’effet recherché. Et au rayon des choses qui fâchent, on retrouve ce sacro-saint lyrisme hérité des fresques hollywoodiennes, qui vient plomber la dernière partie du film par excès de cordes et de bateau qui s’éloigne sur fond de soleil couchant, traitement vulgaire qui tranche trop violemment avec la relative sobriété de tout ce qui précédait.

Car avant cela, le savoir-faire de Choo Chang-min assure un spectacle très équilibré, entre une approche très intime, en filmant les visages des personnages au plus près et en s’appuyant donc essentiellement sur les performances des acteurs, et une forme d’élégance racée pour cadrer précisément, au travers de plans souvent très riches, les frontières de cette prison dorée. Le tout ponctué de légères envolées lyriques purement illustratives pour accompagner l’éveil du personnage. Une fois cet équilibre rompu, Masquerade devient cette grosse machine de guerre qui montre un peu trop son désir de faire couler des larmes. Cependant, le film n’oublie pas de développer un discours intelligent sur la notion de pouvoir, son acceptation, son apprentissage et la toute puissance d’un roi, mais également, à travers des personnages secondaires très écrits, toute une réflexion sur l’idée d’honneur et de sacrifice. Là encore, il s’agit d’éléments très classiques et souvent liés au genre tout aussi classique du film d’intrigues de palais, mais cela donne lieu à quelques belles scènes, à l’image de l’unique séquence d’action du film dans son final. Des valeurs simples et universelles, un sous-texte politique un brin tortueux mais qui doit résonner très fort en Corée, des acteurs magnifiques, un sens de l’humour ravageur et un traitement dont l’élégance cède peu à peu la place à des débordements mélodramatiques, Masquerade c’est un peu tout ça. Pas un grand film, mais un pur film de gala tout à fait fréquentable, classique et techniquement irréprochable.

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