Mad Max : au-delà du dôme du tonnerre – Critique

Mad Max : au-delà du dôme du tonnerre reste pour beaucoup le vilain petit canard de la trilogie devenue quadrilogie il y a quelques années. Sans doute car il porte les blessures de son auteur, que le folklore sur lequel il s’appuie peut empêcher toute analyse, que la présence de Tina Turner fonctionne comme un rideau de fumée… c’est dommage, car en s’y replongeant, ce troisième Mad Max est un film d’une richesse infinie, légèrement handicapé par un triste coup du destin mais dont les trésors restent inexplorés.

L’histoire derrière Mad Max : au-delà du dôme du tonnerre est connue, elle contient une tragédie qui aura largement affecté le tournage. En effet, alors que George Miller avait accepté de réaliser un troisième Mad Max, en s’appuyant sur cette idée de colonie d’enfants réfugiés, le décès de son ami le producteur Byron Kennedy détruit tout son intérêt pour le projet. Il se contentera de réaliser les séquences d’action, laissant le soin à un proche collaborateur, George Ogilvie, de mettre son script en images. Logiquement, son « absence » se fait à plusieurs fois ressentir et le film prend souvent des airs d’hydre à deux têtes. Il n’empêche que malgré sa production compliquée et de ses conséquences naturelles, Mad Max : au-delà du dôme du tonnerre est une œuvre dense, passionnante et spectaculaire, qui porte en elle la marque d’un auteur qui n’a pas fini d’étonner par son érudition et ses talents de conteur.

Mad Max : au-delà du dôme du tonnerre est un film porté par le symbole de la scission. Une approche qui se retrouve à la fois dans son propos et dans sa construction, d’autant plus forte que le film est le fruit d’un travail à quatre mains. Mais également, et peut-être plus encore que ses prédécesseurs qui n’en étaient pourtant pas dépourvus, un film qui se fait véhicule de mythes ancestraux transportés dans un futur plus ou moins proche. Le discours, dans un premier temps plutôt pessimiste, consiste à illustrer le caractère cyclique du fonctionnement de l’humanité. Si les mythes du passé trouvent des réminiscences dans toutes les générations suivantes, il en va de même pour les grilles sociales et l’architecture des civilisations. Pour illustrer cette idée, George Miller et George Ogilvie optent pour une articulation autour de trois décors radicalement opposés : le désert, l’oasis des enfants et Bartertown (littéralement, la « ville du troc »). Ce dernier lieu est également scindé en deux, avec la partie haute gouvernée par « Auntie Entity » (Tante Entité) et la partie basse gouvernée par MasterBlaster, créature hybride faite d’un colosse et d’un nain, soit le corps et le cerveau, caractéristiques essentielles de l’être humain maintenues ensemble par un équilibre précaire. Avec le désert, c’est une représentation de ce lieu de passage et de solitude essentiel dans les croyances monothéistes. Il est présent dans l’ancien et le nouveau testament, dans le Coran et dans la Thora. Il est le lieu de rencontres entre les prophètes et la représentation divine. Dans Mad Max : au-delà du dôme du tonnerre, il ouvre le film avec Max dans des habits de bédouin qui rencontre Jedidiah, « ami de Dieu », d’abord voleur puis sauveur.

L’oasis est une représentation évidente du Jardin d’Eden, un lieu paradisiaque en opposition totale avec son environnement et dans lequel des enfants perdus, faisant une référence logique au Peter Pan de J.M. Barrie ont posé les bases d’une nouvelle civilisation qui ne peut évoluer sans l’arrivée d’un messie, en l’occurrence Max, assimilé à un certain « Captain Walker », comme un roi errant qui viendrait les guider. A ce niveau, un parallèle est tout à fait concevable entre Max Rockatansky et la figure d’Aragorn du Seigneur des anneaux, autre célèbre roi errant, marcheur puis guide de tout un peuple. Enfin, Bartertown, lointaine cousine de Metropolis, caricature des métropoles modernes vidée de toute notion spirituelle. La ville du troc y est surplombée par la tour où vit Entité, soit son Mont Olympe, et sous elle s’étend ce qui ressemble étrangement à un Enfer, avec ses cochons et cette quasi absence de lumière. Mais la ville ne peut fonctionner que grâce aux enfers, qui lui produisent son électricité. L’univers de Mad Max : au-delà du dôme du tonnerre est donc une représentation éclatée et symbolique d’une société moderne, avec séparation dramatique de tous les éléments qui la constituent.

Mythes antiques et mythes modernes forment le socle du récit de ce troisième film consacré à Mad Max, dont le statut va cette fois bien plus loin que celui de « héros ». Il suit un nouveau parcours initiatique qui le fait passer de vagabond à guerrier, moment où il devra affronter une figure paternelle symbolique, manipulé par une figure maternelle contre laquelle il se retournera également, puis il deviendra roi, ou leader, le temps d’une révolution, avant de laisser sa place et de s’effacer vers un exil spirituel, devenant littéralement un mythe. Le mythe est partout dans Mad Max : au-delà du dôme du tonnerre, qui est également un film qui se penche sur la transmissions des mythes et leur rôle dans une société. Ainsi, les enfants perdus ont transformé, au fil des ans, un récit bien réel d’une catastrophe en une légende. Une légende qui leur confère un patrimoine mais qui leur apporte également un espoir. C’est l’essence du mythe : apporter une réponse et pousser ceux qui le reçoivent à grandir. Le gardien du mythe, ici une jeune fille nommée Savannah, est nécessairement le leader en devenir, mais qui doit se confronter à une représentation réelle de l’héritage qu’elle porte pour s’élever et accepter son rôle, celui de reine, voire de mère spirituelle pour une nouvelle forme de civilisation. Le père symbolique de ce nouveau peuple étant Master, le cerveau coupé des muscles. L’avenir de nos sociétés décadentes passe donc par la transmission du savoir, par l’intellect, et non par des valeurs moyenâgeuses. Le final du film va complètement dans ce sens, l’ancien monde, qui reproduisait les mêmes schémas menant aux mêmes problèmes (économie, manipulation des masses, culte de la violence…), doit laisser sa place.

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C’est pour cela qu’au terme d’une poursuite véhiculée dantesque, portée par une mise en scène à l’énergie infinie et des cascades toujours plus impressionnantes, Entité ne tue pas Max. Elle s’y retrouve, ils sont tous deux les représentants d’un monde à l’agonie, et ils ont quelque part rempli leur rôle : pousser par tous les moyens possibles une nouvelle civilisation à s’envoler, sans oublier les enseignements de cette ancienne génération. Ainsi, dans les ruines de Sidney, une nouvelle société va naître, qui opérera la réunion de cet univers scindé par l’apocalypse. Et si l’ensemble est porté par le symbole de la scission, Mad Max : au-delà du dôme du tonnerre est une invitation à recoller les morceaux, à créer quelque chose sur les ruines, à retrouver des idéaux sains sans pour autant abandonner ses croyances.

Et Mad Max, ce symbole post-apocalyptique de la pop-culture, prend dans ce troisième film une dimension vertigineuse. Il détruit une civilisation qui avait renoncé à toute croyance en les mythes, détruit le mythe qui empêchait une autre civilisation d’évoluer dans le bon sens, et par ces actes de destruction va permettre de bâtir quelque chose de neuf dont il deviendra le mythe fondateur. Le film porte du début à la fin la foi de George Miller en la figure du mythe comme élément essentiel de la civilisation. Et finalement, peu importe qu’il ait abandonné la mise en scène de la majorité du film, qui manque clairement d’inventivité. Peu importe qu’il ait tout donné dans quelques séquences d’action stupéfiantes, à l’image du combat câblé dans le dôme du tonnerre, véritable tour de force qui tient du jamais vu. Grâce à son scénario, grâce à la présence imposante de Mel Gibson qui semble tout à fait conscient de la stature symbolique que finit par prendre son personnage, Mad Max : au-delà du dôme du tonnerre balaye d’un revers de main tous ses petits problèmes, certains aspects un peu kitsch, quelques séquences pas toujours réussies, et s’impose comme une œuvre fascinante, peut-être une des plus riches de George Miller.

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