Love – Critique

Critiques Films
2.5

Love, un film pour faire « bander les mecs et pleurer les filles » comme l’annonçait son réalisateur-scénariste-monteur ? Pas vraiment. Love est un cas d’école dans la mesure où il prouve à quel point une communication mal orchestrée peut anéantir un bon film, mais également quel est le point de non retour en matière de provocation. Il y a dans Love un film magnifique, peut-être le plus bouleversant de son auteur. Mais il y a également un film assez insupportable, car indigne du talent de son metteur en scène. Le tout forme une créature filmique à deux têtes, à la fois passionnante et très décevante.

Véritable séance d’auto-flagellation, Love et ses (trop nombreuses) séquences de sexe frontal et visiblement non simulé est vraiment un film qui se tient le cul entre deux chaises. Si le caractère provocateur et logiquement excessif de Gaspar Noé avait jusque là alimenté de façon positive ses créations, il tombe ici dans le piège de la provoc en carton. Visiblement nostalgique d’une époque où la représentation du sexe à l’écran était synonyme de subversion (et ce même si certains combats d’associations d’un autre temps tentent d’aller dans ce sens), l’auteur touche ici à une limite de son cinéma. En laissant quelque peu de côté la performance filmique pour faire de la place à une succession de scènes ouvertement pornographiques, il ne sublime plus son récit, assez simple, mais finit par l’handicaper.

L’intention à la fois naïve et ambitieuse (ou prétentieuse), filmer le sexe comme cela ne l’a jamais été fait, se prend rapidement de face le mur de la réalité. D’autant plus que Gaspar Noé a déjà filmé des ébats, de façon bien plus subtile en faisant appel à ses talents de cinéaste. Sauf que dans Love, à grands coups de séquences redondantes filmées sans aucune pudeur et sans grande inventivité, il choisit la solution de facilité. En effet, le talent du cinéaste n’est-il pas de faire croire à l’illusion, de créer une forme de vrai (ou de plausible) par le faux ? Ici, en filmant froidement, sans pudeur, sans recul, sans artifice, il ne livre que des images crues en plan fixe et à bonne distance. Est-ce suffisant pour faire ressentir au spectateur la passion amoureuse et charnelle des personnages ? Absolument pas. Pire encore, cette « histoire d’amour » résumée à des actes sexuels ne prend pas et finit par ruiner l’ensemble du projet. C’est bien beau de filmer des sexes en érection et différentes pratiques intimes, sauf qu’en limitant la relation amoureuse à quelque chose de physique, puis en essayant de capter l’essence de la perte de l’être aimé, quelque chose de fonctionne pas. D’où la sensation d’un recours à ce sexe non simulé dans un simple désir de provocation, encore une fois totalement anachronique.

L’enfant terrible né en Argentine n’a plus rien de terrible avec Love. Adieu la caméra virevoltante et l’image travaillée dans ses moindres recoins. Retour à un cinéma épuré, avec tout juste quelques effets ludiques mais pas très utiles, en plus d’être des répétitions de ses travaux antérieurs (évidemment, l’éjaculation à la face du spectateur fait son retour, en 3D). Mais si cette inventivité formelle qui faisait tout le charme du cinéma de Gaspar Noé a été mise entre parenthèses, tout le reste est de retour. Personnages antipathiques, notions morales assez floues, vision du monde d’une noirceur extrême, et cette recherche d’un sommet de mélancolie, à base de destins brisés. Dans son propos, Love ne dépareille pas avec le reste de l’œuvre de son auteur.

On y retrouve les mêmes éléments tenant du pur égotrip, toutefois repoussés ici très loin (posters et citations des films favoris de Noé dans tous les sens, personnages nommés Gaspar et Noé…). On retrouve ce jeu subtil sur la narration en déconstruction permanente, trouvant une forme de grâce dans ses allers et retours dans le temps. On retrouve l’utilisation d’une voix off introspective et intrusive. Également au rendez-vous, le recours massif au plan-séquence, qu’il soit fixe ou en poursuite de ses personnages. Rien d’extrêmement démonstratif au niveau de la mise en scène, mais un travail propre, carré, toujours très élégant. Du bel ouvrage, mais qui souffre quelque peu de son manque de consistance. En effet, Love peine à créer l’émotion. L’amour éprouve bien des difficultés à apparaitre à l’écran, et ce en grande partie à cause d’un récit centré sur un personnage masculin qui passe son temps à se morfondre sur un destin dont il est le seul et unique responsable. Le seul élément véritablement vecteur d’émotion, et d’une émotion extrêmement puissante, demeure le personnage d’Electra. Un personnage qui entre et sort du récit, forme fantomatique, femme follement amoureuse et passionnée, et qui sera littéralement détruite par Murphy.

Ainsi, s’il cherche à capter la fin d’une passion amoureuse, Gaspar Noé n’y parvient qu’à moitié avec un personnage central qui n’a rien d’un symbole amoureux. Il se dégage pourtant une profonde mélancolie et une belle poésie de cette œuvre un peu malade, croisement entre ce désir de livrer le portrait tragique de l’étiolement d’une passion fugace et une volonté de filmer des séquences pornographiques sans « faire du porno ». En résulte un film parfois très touchant, souvent épuisant car laborieux, globalement très beau de simplicité mais qui semble pourtant rater l’essentiel. Reste que cette sensation de gâchis et d’excès inutiles, voire destructeurs, qui habite autant le récit que l’objet filmique, s’avère assez fascinante.

2.5

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