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Little Zombies – Critique

Premier long métrage de Makoto Nagahisa, ancien clippeur et réalisateur de publicités, Little Zombies est une très belle surprise dans le paysage cinématographique actuel. Un drame sur l’enfance atypique à plus d’un titre, n’hésitant pas à marier plusieurs approches pour proposer au public un spectacle attachant et particulièrement vivifiant. Explications. 

C’est lors d’un congé paternité auprès de sa fille que Makoto Nagahisa a l’idée d’un long métrage destiné aux enfants, tandis qu’il apprend au même moment le suicide collectif d’un groupe de jeunes. Le réalisateur se lance dans l’écriture du scénario, à raison de 30 minutes par jour, en puisant également dans ses souvenirs d’enfance, terminant le script en moins d’un mois. Sous la houlette de son producteur Haruki Yokoyama et de la Nikkatsu, Makoto Nagahisa réunit l’équipe de son précédent court métrage : And so we put goldfish in the pool. À savoir le chef opérateur Hiroaki Takeda, le monteur Maho Inamoto, la chef décoratrice Yukiko Kuribayashi et Satsuki Shimoyama aux costumes. Côté casting le cinéaste engage Keita Ninomiya (Tel père, tel fils), Satoshi Mizuno, l’artiste Mondo Okumura et Sena Nakajima (The Bastard and the Beautiful World) pour camper respectivement Hikari, Ishi, Yuki et Ikoku, tandis que Rinko Kikuchi, Kuranosuke Sasaki, Masatoshi Nagase et Yûki Kudô viennent épauler la jeune distribution. Le tournage démarre à Chōfu le 23 février 2018 et s’étend sur deux mois.

Lors de l’incinération de ses parents, décédés dans un accident de la route, Hikari fait la rencontre de Ishi, Yuki et Ikoku ayant également perdu leurs proches au même moment. Une amitié va naitre entre ce quatuor, bien décidé à rester impassible face au deuil qui les accable, en fondant un groupe de rock nommé Little Zombies, en référence au jeu vidéo éponyme qu’affectionne Hikari. Comme le suggère ce postulat, le premier long métrage de Makoto Nagahisa se veut une exploration des traumatismes de l’enfance, via un prisme décalé. Un angle atypique qui va permettre au cinéaste de tirer son épingle du jeu en proposant une intrigue en deux parties. La première se focalise sur les différents drames ayant marqué les enfants, la seconde présente la fondation du groupe auprès de sdf et leur succès croissant sur l’archipel nippon. Bien que ces deux parties soit  distinctes, le cinéaste parvient à rendre le tout homogène par l’entremise du jeu vidéo cité plus haut. À l’instar de Speed Racer, Scott Pilgrim, Tokyo Tribe, Ready Player One et du récent Boss Level, Makoto Nagahisa va faire de l’univers vidéoludique une partie de la moelle épinière narrative, thématique et esthétique de son long métrage. La structure du film est découpée en plusieurs chapitres, également annoncés comme des niveaux de progression. Le cinéaste s’amusant même de ce parallèle entre art vidéoludique et littérature, lorsque l’un des protagonistes compare la progression du groupe au roman Le château de Franz Kafka. Cependant l’élément le plus important reste Hikari, présenté comme un féru de jeux vidéo qui voit en Little Zombies une manière d’affronter les problèmes qu’il rencontre suite au décès de ses parents. À tel point qu’il assimile son groupe aux personnages à l’oeuvre dans son RPG favori. Le cinéaste allant jusqu’à utiliser ingénieusement le «God’s Eye» pour souligner cet effet miroir entre monde réel et univers pixelisé.

À cela vient s’ajouter le détournement d’univers bien connus des gamers. Outre Little Zombies qui reprend la direction artistique des premiers jeux Pokémon sur Game Boy, le célèbre « Game Over » de Street Fighter 2 est également à l’honneur lorsque l’un des membres du quatuor se fait violemment frapper par l’un des membres de sa famille, tandis que le climax va jusqu’à utiliser un élément de gameplay, le cheat, à des fins narratives. Une manière pour le cinéaste de mieux cerner le jeu vidéo comme moyen de survie dans un environnement social difficile, et qui apparait à l’écran comme une extension de l’imaginaire des enfants souligné par la musique chiptune signé Nagahisa. À cela vient s’ajouter le conte horrifique, lors du flashback narrant la tragédie ayant secoué Ikoku, sans oublier l’imagerie musicale kawaii et pop permettant au groupe d’exprimer des émotions refoulées via leurs chansons. Little Zombies peut être vu comme un drame social, à la manière de Hirokazu Koreeda, filmé sous un jour baroque et pop dans la lignée de Nobuhiko Ôbayashi. Une approche lyrique d’autant plus bienvenue qu’elle n’a été explorée qu’à de rares occasions par des cinéastes contemporains. On pense notamment à Peter Jackson sur Lovely Bones, Robert Zemeckis sur Bienvenue à Marwen, et Sion Sono sur plusieurs de ses longs métrages. Une approche qui va permettre à Makoto Nagahisa de livrer une mise en scène expressionniste ayant pour but d’extrapoler visuellement les émotions de ses personnages, au point de multiplier milles idées à la seconde. Le cinéaste va profiter de tous les moyens à sa disposition, comme le steadycam, la grue, mais aussi la GoPro, l’iPhone et le drone, pour expérimenter à foison les emplacements les plus improbables et les mouvements de caméra amples afin d’abolir les barrières physiques de la caméra. Parmi les nombreux exemples marquants, on retiendra le travelling avant mimant la respiration de Ikoku, la chute d’un bocal à poisson dans un fleuve filmé du point de vue de ce dernier, le mouvement de caméra aérien qui se mue en contre champ pour Ikoku, ou encore la vue subjective qui épouse la vue floue d’Hikari.

Une volonté de renouer avec le langage du cinéma des origines qui n’est pas sans rappeler Sam Raimi et Tsui Hark. Cependant à contrario de ces derniers, Nagahisa ne parvient pas totalement à canaliser ses effets sur les 2 heures que constituent son film, au point que le flot ininterrompu d’idées risque de laisser certains spectateurs sur le carreau. On pardonnera aisément ces défauts mineurs, tant le plaisir du cinéaste à remettre à l’honneur la force d’une narration visuelle, délaissée par la quasi totalité de la production cinématographique actuelle, s’avère communicatif. Gardant bien en tête l’histoire qu’il doit raconter, Nagahisa plie ingénieusement ses idées baroques, dont certaines héritées de son passé de clippeur, aux besoins narratifs de la scénographie, comme en témoignent les monologues face caméra, ou l’utilisation des photos du bombardement atomique d’Hiroshima, venant illustrer un désir d’apocalypse chez notre quatuor. À ce titre il est important de saluer la prestation des jeunes interprètes dont le jeu tout en retenue décuple paradoxalement l’empathie que l’on éprouve à leur égard, du fait d’une alchimie palpable à l’écran. La deuxième partie du métrage étant l’occasion pour le cinéaste de jouer sur une mise en abime sarcastique publicitaire qu’il connut autrefois, n’hésitant pas à malmener l’image de ses jeunes protagonistes, en les présentant sous un jour particulièrement cruel, ainsi que l’avidité des fans via les réseaux sociaux. Ce qui aurait pu donner lieu à une charge caricaturale un peu veine, parvient à viser juste tant le cinéaste conserve cette approche ludique et faussement naïve qui lui permet de s’extirper du tout venant, notamment lors de la scène dans le métro mimant tous les codes du film de morts-vivants, avec des gens collés à leurs smartphone à la place des zombies. Autant d’exploits rendus possibles grâce à l’utilisation d’un storyboard video ayant permis au cinéaste de prévisualiser son film à l’avance, mais également grâce au travail du chef opérateur Hiroaki Takeda, qui joue sur des contrastes harmonieux vis à vis de couleurs vives, doublés d’une forte présence du contre jour, ainsi que de l’utilisation parcimonieuse du noir et blanc à des moments clés de l’intrigue. Le tout culminant lors d’un impressionnant climax, sorte d’itération surréaliste du Voyage fantastique que n’aurait pas renié Hitoshi Matsumoto, qui va mettre un terme à la logique nihiliste à laquelle se destinaient les enfants, tandis que les dernières images faisant des larmes d’Hikari, un émouvant fusil de tchekhov, laissent entrevoir un nouveau départ pour notre quatuor. Une note finale douce amère qui conclut avec brio ce premier long métrage.

Summary
Porté par un véritable amour du cinéma, de l’univers dépeint et de ses personnages, Little Zombies est un long métrage particulièrement attachant et brillant dans ce qu’il entreprend. Où le plaisir d’expérimenter va de pair avec une histoire ayant à coeur de remettre au premier plan l’importance de l’imaginaire comme miroir émotionnel de la dure réalité qu’il cherche à transcender.
4

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