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Les Lois de la frontière – Critique

Après un passage par la comédie sous forme de récréation avec le pas terrible Yucatán, l’excellent et trop rare Daniel Monzón revient avec un film d’un tout autre calibre. Hommage à tout un pan de la culture cinématographique espagnole, Les Lois de la frontière capte à merveille la sensation de liberté totale d’un été fiévreux où le passage à l’âge adulte se fait via le prisme d’une expérience de la délinquance.

Depuis une bonne vingtaine d’années, le réalisateur MajorquinDaniel Monzón bâtit une oeuvre tout à fait à part dans l’industrie cinématographique espagnole. Parmi ses grands coups d’éclat, on retiendra le merveilleux Le Coeur du guerrier, film dans la veine de L’histoire sans fin, et le formidable thriller carcéral Cellule 211. Mais exception faite deYucatán, film sympathique mais sans grand intérêt, il n’y a rien à jeter dans sa courte filmographie : 7 longs métrages en 22 ans de carrière.Daniel Monzón ne suit aucun courant, il se lance simplement dans des projets qui lui tiennent à coeur, et le plus souvent avec succès. Cette année il a créé l’évènement avecLes Lois de la frontière, une adaptation du roman éponyme de Javier Cercas publié en Espagne en 2012. Un roman hautement cinématographique de par sa construction alternant les points de vue sur les mêmes évènements, mais que le scénariste Jorge Guerricaechevarría va complètement restructurer avecDaniel Monzón. Point d’effet Rashomon ici,Les Lois de la frontière adoptant une structure assez classique avec un prologue et un épilogue contemporains, tandis que le coeur du récit sera fait de souvenirs au déroulé linéaire. On ne retrouve pas non plus le caractère plutôt démystificateur du roman vis-à-vis d’une vision romantique de la délinquance. Le projet deDaniel Monzón est ailleurs. Il cherche plutôt à capter le caractère fantasmatique d’un souvenir, d’autant plus quand il aura changé une vie. Ou comment l’idéalisation d’un instant outrepasse la réalité, de la même manière que peut le faire le cinéma quand il aborde une époque bien précise. Et c’est là le coeur de cette oeuvre profondément post-moderne tout en évitant soigneusement tout pensum pour se concentrer sur des personnages, leurs relations et surtout leurs sentiments.

Ainsi, si l’intrigue deLes Lois de la frontière se situe à la fin des années 70, soit sur la fin de la transition démocratique en Espagne, quand les lois franquistes toujours en vigueur s’opposaient à la forme de démocratie qui se mettait difficilement en place, le film ne cherche pas nécessairement la voie du réalisme. Il préfère convoquer une imagerie directement issue du cinéma. Et quoi de mieux que ce courant cinématographique aussi passionnant que bref que fut le « cinéma quinqui » ? Un cinéma très en vogue à la fin des années 70 jusqu’au début des années 80, qui était à la recherche d’une forme de réalisme passant par des acteurs amateurs, généralement issus de ces lieux oubliés de la transition, et où régnaient la misère, la drogue et la délinquance. Un cinéma porté par des auteurs symboliques tels qu’Eloy de la Iglesia et José Antonio de la Loma, mais également le grand Carlos Saura qui livrera avec Vivre vite ! (Deprisa, deprisa) un des monuments du genre. Evidemment,Les Lois de la frontière, produit par un groupe de médias puissant, est par nature à l’opposé de ce courant cinématographique libertaire. MaisDaniel Monzón va s’en réapproprier les codes pour lui livrer le plus beau des hommages en en faisant la vision idéale de toute une époque majeure de l’histoire espagnole. On pourrait le lui reprocher, comme on pourrait reprocher à Martin Scorsese de faire de ses gangsters des figures romantiques. Mais le cinéma existe comme une réalité alternative, et c’est en cela qu’il est essentiel. Et c’est le cinéma qui s’exprime ici à travers les souvenirs de Nacho, aka « le binoclard » qui, confronté à la réalité (une vie de délinquance mène à la prison ou au cimetière) préfère revivre la passion de cet été enchanté où l’amour impossible, la violence jubilatoire et la transgression de l’interdit primaient sur tout. Car il étaient l’expression d’une forme de liberté impensable pour un jeune homme faiblard, victime de harcèlement scolaire et issu d’une famille « normale » d’une classe moyenne un peu bourgeoise. Le schéma de l’acoquinement est une figure classique du cinéma, toutes origines confondues. Ses souvenirs, sa passion qui déborde de chaque image jusqu’à l’avaler, c’est la passion deDaniel Monzón (et par extension communicative, celle du public) pour tout ce pan de cinéma qui s’exprime. Le dispositif est intelligemment mis en oeuvre et brillamment justifié par la forme du récit. Mais plus qu’un simple concept, aussi fascinant soit-il, ce voyage dans la Catalogne de la transition démocratique à travers une vision purement cinématographique, est avant tout un beau récit de passage à l’âge adulte. La frontière du film, c’est autant ce quartier de Girona que cette ligne qui sépare le bien du mal, l’enfant de l’adulte, le cadre d’une vie rangée d’une liberté folle.

Les Lois de la frontière, c’est donc un été dans la vie de Nacho. Le fils cadet d’une famille dont le père devenu fonctionnaire lui permet de vivre correctement. Un gamin à lunettes, cible de railleries mais également carrément victime de violences. Il trouve refuge au cinéma, non pas pour aller voir des films érotiques qui passionnent les adolescents de son âge, mais pour s’évader devant des comédies de baston avec Terrence Hill et Bud Spencer. Ou dans une salle d’arcade. Le décorum séduit immédiatement. Le personnage également, de par sa fragilité et sa naïveté. Puis c’est la rencontre. De celles qui changent une vie. Tere, une jeune fille qui semble sortir d’un songe, au bras du petit caïd local. De là, le film va s’emballer, rythmé par la passion dévorante qui anime Nacho. Une de ces passions que l’enfance embrasse comme si plus rien d’autre n’existait, et qui fera complètement vriller le jeune homme. Cette fille, c’est le détonateur. L’occasion de passer la frontière, de quitter l’univers des gentils pour flirter avec les voyous. L’occasion de vivre cette vie pour laquelle il n’était pas programmé.Daniel Monzón va capter à la perfection cette fascination pour une vie où tout semble possible, où on ne se soucie plus des règles ou de la morale. Et même quand ses nouveaux amis le mettent en garde sur cette existence sans avenir ni attaches qui ne vaut pas la sienne, il ne peut se résoudre à abandonner ce premier amour si puissant. D’autres films l’ont fait avant, maisLes Lois de la frontière touche du doigt avec une justesse remarquable ce concept de parenthèse enchantée, d’été de tous les possibles, où plus rien ne compte que le plaisir, quel qu’en soit le prix à payer. Malgré ses plus de deux heures au compteur, le film s’appuie sur un rythme qui ne faiblit que rarement, comme propulsé par cette pulsion de vie qui anime le personnage. Car derrière le film de braquage, derrière l’action, derrière le faste des décors,Les Lois de la frontière est une belle histoire d’amour. Passionnante et destructrice. Et sur ce point le film s’avère finalement extrêmement noir. Si elle est vécue, cette histoire mène à la mort assurée. Si elle ne l’est pas, elle ne mènera qu’à des regrets éternels.Daniel Monzón illustre parfaitement cette lutte intestine et va jusqu’à assommer littéralement son personnage principal dans le final plein de nostalgie.

Ce que réussitLes Lois de la frontière, c’est également cette fusion entre le poids d’un héritage cinématographique et une approche très moderne du cinéma. Le film est loin de ressembler à une caricature de cinéma quinqui. Il en modernise les codes tout en reproduisant ce qui en faisait son authenticité (les acteurs principaux sont tous inconnus, en plus d’être exceptionnels). La mise en scène deDaniel Monzón et son sens du découpage apportent une énergie quasi permanente. Le réalisateur n’hésite pas à complètement revoir sa grammaire si une séquence le nécessite, adoptant par exemple la caméra à l’épaule pour les besoin d’une séquence d’action afin de lui donner plus d’impact. Il signe notamment quelques courses poursuites remarquables. Mais là où il excelle vraiment, c’est dans la rupture. Il impose très souvent à son film un ton presque léger, articulant sa mise en scène autour du regard amoureux de Nacho. Puis sans prévenir, la violence sèche, brutale et surtout mortelle finit par surgir, rappelant que cette parenthèse enchantée de l’été 78 aura également eu des conséquences dramatiques. Une approche intelligente et toute en sensibilité, qui fonctionne grâce à une écriture au cordeau en ce qui concerne les personnages. Le trio d’actrices et acteurs composé de Marcos Ruiz, Begoña Vargas et Chechu Salgado y est pour beaucoup. Leur jeu, parfois excessif, illustre à merveille la sensation de liberté totale et aveuglante de cette bulle temporelle. Ils sont le carburant idéal à ce récit d’amour et de mort sur lequel plane le triste souvenir de la répression franquiste mais également un autre, bien plus actuel, d’un conformisme qui tue de l’intérieur.Les Lois de la frontière confirme s’il en était besoin tout le talent deDaniel Monzón pour raconter des histoires. Celle-ci, rythmée par une bande originale signée Derby Motoreta’s Burrito Kachimba qui fusionne également inspirations passées et approche moderne, est une histoire d’amour aussi belle que déchirante, pour les personnages mais également par rapport au cinéma espagnol.

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