Les indestructibles Les Indestructibles – Critique

Au petit jeu du « Quel est le meilleur film de super-héros ? », Les Indestructibles est souvent cité aux côtés de Spider-Man 2 et Incassable, à tort ou à raison. Car le film de Brad a beau s’articuler autour d’une famille de super héros, quelle est sa véritable nature ? Elle est bien plus complexe, plus vaste, plus dense. A tel point que le film échappe à tout formatage simpliste et se sort de toutes ces cases dans lesquelles on cherche à le positionner. Un des plus grands films produits par le studio Pixar ne pouvait pas être un « simple » film de super-héros.

A partir de Monstres et Cie, co-réalisé par David Silverman (réalisateur de plusieurs épisodes des Simpson et de La Route d’Eldorado pour Dreamworls), le studio Pixar a commencé à s’ouvrir à de nouveaux talents. Une façon d’injecter du sang neuf dans la famille. C’est exactement ce qu’il s’est passé avec le surdoué Brad Bird, sans doute la plus belle recrue du studio. Pour remettre les choses dans leur contexte, Brad Bird a rencontré John Lasseter au célèbre California Institute of the Arts à la fin des années 70 avant de devenir animateur (une rapide expérience chez Disney avec Rox et Rouky, puis Plague Dogs) et de participer au développement des Simpson. Il lui faudra attendre de nombreuses années avant de pouvoir réaliser son rêve, un premier long métrage. Ce fut le magnifique Le Géant de fer, peu soutenu par Warner Bros, un échec cuisant au box office. C’est à ce moment que les veux amis John Lasseter et Brad Bird se sont retrouvés, professionnellement, chez Pixar, avec comme seule consigne pour le nouveau venu de ne s’imposer aucune limite.

Et une liberté totale chez Pixar, cela ouvre des possibilités infinies. Brad Bird a donc pu exploiter une idée qu’il cherchait à développer depuis une bonne dizaine d’années, en animation traditionnelle (les scories de l’intention graphique peuvent être vues dans le générique de fin). Et cela donne Les Indestructibles, premier film du studio composé uniquement « d’humains », film d’action, d’aventure, de super-héros, vaste et puissante allégorie de la famille américaine et ode à la différence. Si le film est une merveille de cinéma adulte, même si son caractère puissamment jubilatoire l’adresse également au jeune public qui restera ébahi devant le spectacle total qu’il constitue, c’est autant par le fond que par la forme. En effet, Brad Bird développe une véritable intrigue, avec de vrais et complexes personnages, et un propos très travaillé, mais a également mis à contribution les petits génies de la technique chez Pixar qui ont mis au point de nouveaux procédés pour traiter les textures et les lumières. En résulte une œuvre intensément cinématographique, au traitement proche du cinéma live, mais qui exploite totalement les libertés permises par l’animation. Avec son ambiance jazzy appuyée par la magnifique composition de Michael Giacchino (qui a remplacé John Barry, les demandes de Brad Bird étant trop proches de ses travaux sur James Bond, et Michael Kamen, décédé alors qu’il travaillait sur le score), son rythme endiablé, ses délires de mise en scène et sa profondeur, Les Indestructibles était et reste une date importante dans l’histoire du studio, mais également dans l’histoire de l’animation.

Car Les Indestructibles est un film dont chaque plan, chaque élément, tient d’une forme de perfection dans la composition. Tout y est d’une précision chirurgicale. C’est d’ailleurs là que se situe toute la liberté de mouvement acquise par Brad Bird et non dans une exploration des limites de la physique, comme le permet l’animation. Il y a un travail absolument remarquable sur l’utilisation des diverses lignes invisibles guidant le regard du spectateur dans le cadre. Les décors se plient à la volonté du metteur en scène pour qu’il puisse atteindre le sommet de la narration visuelle, à un tel point que cela en devient troublant. En effet, au-delà de l’action, de l’aventure, de la technique d’animation révolutionnaire, il se dégage des Indestructibles une sensation de maîtrise totale, de toute puissance de l’image. Une chose assez rare, y compris chez Pixar pourtant longtemps habitué à l’excellence.

Mais ce tour de force, naturellement technique, n’en est véritablement un que grâce à la logique de sa présence. En effet, Brad Bird ne fait pas dans l’épate et chaque élément fait sens dans son récit. Rien n’est laissé au hasard et tout est pensé pour épauler l’intrigue et le propos dans Les Indestructibles. Tout jusqu’au design des personnages, chacun traduisant autant une forme d’archétype de la famille « modèle » que des caractéristiques psychologiques et sociales. Le père imposant et rassurant, la mère souple, capable de faire mille choses à la fois et autoritaire, l’adolescente complexée, le fils hyperactif et le bébé au potentiel inconnu. Des caractéristiques qui se retrouvent d’ailleurs dans les pouvoirs extraordinaires développés par chaque personnage, et qui traduisent également une forme d’archétype : Mr. Incredible possède une force surhumaine, Elastigirl peut étendre et modifier la forme de son corps à loisir, Violet peut se rendre invisible et créer un champ de force protecteur (soit une forme d’isolement), Dash court à toute vitesse dans tous les sens et Jack Jack se révèle sous une multitude de formes inattendues, soit la nature même d’un bébé. Ainsi, ce modèle de famille de superhéros, qui renvoie directement aux 4 fantastiques, participe au caractère universel de ce récit. Le véritable petit miracle étant que Brad Bird va réussir à exploiter l’ensemble de ces éléments inhérents aux personnages à travers un dispositif de mise en scène extrêmement complexe. Et par mise en scène, il ne faut pas simplement entendre des mouvements de caméra complètement dingues et libérés des contraintes physiques d’un tournage live. Il s’agit de développer un langage cinématographique riche qui va justement s’appuyer sur les diverses caractéristiques des personnages comme éléments fondateurs d’une narration essentiellement visuelle.

Véritable démonstration de découpage et de composition, qui vont donner à la fois son ton et son rythme au film, Les Indestructibles est un spectacle total qui s’affranchit de toute frontière tout en s’appuyant sur des personnages au potentiel dramatique immense. Le tout sou la forme d’un long métrage qui vogue d’un genre à l’autre avec une aisance insolente, aussi à l’aise dans le film d’espionnage à la James Bond, avec ses décors exotiques, son bad guy post-moderne (la réplique sur le monologue est un véritable trésor) et ses séquences d’infiltration au suspense remarquable, que dans l’action pure et dure qui est suffisamment bien dosée pour créer une rythmique redoutable. Mais c’est dans la tragédie humaine que Les Indestructibles se montre le plus impressionnant. Dans sa vision d’une société qui finit par rejeter ses héros pour créer un monde tout lisse, dans sa vision d’une famille qui, pour entrer dans le moule, doit cacher son potentiel, dans la grisaille de ce bureau trop petit pour Mr. Incredible. Brad Bird développe un discours formidable en s’appuyant sur des valeurs qui peuvent paraître très conservatrices au premier abord. Évidemment, il y a tout un propos sur l’entraide et la réunion du noyau familial pour créer un tout dans lequel les caractéristiques de chacun ne s’additionnent pas simplement mais se multiplient. Une valeur universelle qui se traduit dans Les Indestructibles à la fois par la réunion des personnages dans le cadre, qui tout à coup trouve une énergie qui semblait perdue une fois le prologue terminé, mais également par une mise en scène qui va exploiter les pouvoirs de chacun pour créer un tout.

Dans l’idée de l’accumulation de pouvoirs pour bâtir une action collective, Les indestructibles en impose mille fois plus que la volatilité du final d’Avengers par exemple. Tout simplement car Brad Bird ne cherche pas à faire le show ou à produire un truc cool. Chaque action répond à une nécessité dramatique ainsi qu’à l’évolution de chaque personnage. Le spectacle nait naturellement de cette réflexion et évidemment, dès que l’action s’invite à la fête, le film devient assez dantesque avec ce robot géant (dont le secret de fabrication est un élément d’une noirceur assez formidable) ou lors de la longue séquence sur l’île qui multiplie les morceaux de bravoure scéniques. Mais derrière cette restructuration d’une famille se niche un propos bien plus moderne et ouvert sur le monde. C’est là que le film se montre extrêmement stimulant pour le jeune public. Il ne s’agit ni plus ni moins que d’une ode véritable à l’émancipation, une invitation à sortir de la masse et à affirmer son identité, à trouver sa voie en exploitant ses caractéristiques, y compris celles qui paraissent les plus « étranges » aux yeux du monde. Les Indestructibles est un hymne à la liberté et à la créativité, autant dans son propos que dans sa fabrication, ce qui en fait une œuvre d’une cohérence extrême. Et c’est tout simplement un film d’une efficacité redoutable qui avance à un rythme d’enfer. Drôle, envoûtant, stimulant à souhait et développant un environnement d’une richesse folle, articulé autour de personnages en perpétuelle évolution et très « humains » (idée de génie que de marier un design assez cartoon, presque caricatural, à des textures photo-réalistes), brillamment écrit et mis en scène (peut-être le meilleur Pixar à ce jour sur ce dernier point), le second long métrage de Brad Bird est une véritable déflagration. Et 10 ans plus tard, il n’a pas pris une seule ride.

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