Les Heures sombres – Critique

Critiques Films
3.5

Les Heures sombres marque le retour de Joe Wright au grand écran après l’échec de Pan. L’occasion pour le réalisateur britannique de retrouver l’estime de la profession, comme en témoignent les nombreuses nominations et récompenses dans diverses cérémonies prestigieuses. Si le sujet laisse à penser que le réalisateur livre une œuvre consensuelle, le résultat à l’écran s’avère peut être plus complexe qu’il n’y parait. Explications.

Février 2015, la compagnie britannique Working Title Films de Tim Bevan acquiert le scénario des Heures sombres, un spec-script d’Anthony McCarten (Une merveilleuse histoire du temps). En mars 2016, après avoir terminé le tournage de son épisode Nosedive pour l’anthologie Black Mirror, Joe Wright accepte la réalisation du projet après une première hésitation. Le cinéaste retrouve ses fidèles collaborateurs comme la chef décoratrice Sarah Greenwood, la costumière Jacqueline Durrand et le compositeur Dario Marianelli. Cependant Seamus McGarvey laisse sa place de chef opérateur au français Bruno Delbonnel, ancien collaborateur de Jean-Pierre Jeunet. Gary Oldman accepte d’interpréter le rôle de Winston Churchill à l’unique condition que le maquilleur japonais Kazuhiro Tsuji rejoigne l’équipe. Ancien assistant de Dick Smith sur Sweet Home de Kiyoshi Kurosawa, avant de rejoindre Rick Baker aux États Unis où son talent pour les sculptures hyper réalistes lui vaudront d’être engagé par Guillermo del Toro pour créer les statues ornant sa Bleak House, Tsuji accepte la proposition. Ce dernier cumulera plus de 200 heures de maquillage avec le comédien britannique. John Hurt est engagé pour incarner le rôle de Neville Chamberlain, malheureusement son décès peu de temps avant le début du tournage lui vaudra d’être remplacé par Ronald Pickup. Ben Mendelsohn, Kristin Scott Thomas, Lily James, Stephen Dillane et Samuel West complètent la distribution.

Les Heures sombresLe tournage débute en novembre 2016 en Angleterre pour un budget de 30 millions de dollars. La mise en chantier de Dunkerque de Christopher Nolan, sur un sujet similaire, oblige l’équipe à supprimer de nombreuses scènes de batailles initialement prévues. Narrant la nomination de Winston Churchill au poste de premier ministre en mai 1940 et ses différent conflits avec le gouvernement britannique durant une période cruciale de la seconde guerre mondiale, le nouveau film de Joe Wright a tout de l’hagiographie propre sur elle. Une critique d’autant plus justifiée que le long métrage élude totalement la face sombre de Churchill comme son amitié pour Mussolini et Franco, son antisémitisme… . Un triste constat dans la mesure où de nombreux biopic, plus consensuels les uns que les autres, ont déjà été tournés, et qu’il serait temps en 2018 de questionner une figure qui ne demande qu’à l’être. Que peut donc bien apporter un cinéaste qu’on imagine muselé par le poids d’un passé difficile à remettre en cause vis à vis de l’inconscient collectif britannique ? La réponse se trouve justement du côté de la légende et du traitement que Joe Wright lui accorde. Depuis ses débuts avec Orgueil & préjugés en 2005, le réalisateur britannique tente d’apporter une réelle dimension cinématographique à des sujets souvent muséifiés par les institutions, et adaptés de nombreuses fois par le passé. Un souci de compréhension du matériau d’origine qui se traduit par une mise en scène baroque et lyrique au carrefour d’une tradition britannique (Powell-Pressburger, Lean) et du cinéma Hong Kongais contemporain (Woo, Hark, Kar-Wai). Une approche expérimentale et hyperbolique qui lui vaudront souvent d’être considéré comme un formaliste publicitaire, peu aidé par son passif dans le vidéo clip et ses publicités pour Chanel, malgré l’admiration que peuvent lui vouer certains de ses confrères comme Edgar Wright et Guillermo del Toro.

Les Heures sombresLa réalisation de Joe Wright n’est pourtant pas une recherche de « l’effet pour l’effet » mais au contraire une extrapolation des sentiments des personnages, notamment dans le mélodrame. Chaque mouvement de caméra, effet de montage, jeu de lumière, a pour but d’alimenter le récit. Les Heures sombres ne déroge pas à la règle, et ce dès les premiers instants où Wright détourne les attentes du spectateur vis à vis de Winston Churchill, en introduisant progressivement son personnage, à travers différents objets emblématiques comme le chapeau. Via une simple allumette perçant l’obscurité avant qu’un volet ne se lève, Wright confère à Churchill une dimension instantanément iconique doublée d’une entrée en scène théâtrale n’étant pas sans rappeler le début de Anna Karenine. Les Heures sombres est donc un film qui va sans cesse jouer avec l’icône qu’est Churchill, son individualisme face aux politiciens et au peuple. Gary Oldman est impressionnant dans le rôle du premier ministre, sa prestation « over the top » ne sombre jamais dans la caricature. Le personnage de par son côté implacable n’est pas sans rappeler, celui plus intériorisé, qu’incarnait le comédien britannique dans La Taupe. Tout comme dans le film de Tomas Alfredson, la question du faux semblant est au cœur du nouveau long métrage de Joe Wright qui utilise cet axe pour proposer une œuvre personnelle. Chaque confrontation entre Churchill et les politiciens joue sur un double niveau de lecture. D’un côté les réparties verbales, de l’autre les sous entendus que Wright insinue via ses mouvements de caméras et jeux de lumières, filmant chaque débat politique comme s’il s’agissait d’un duel. La rencontre entre Churchill et George V, interprété par un Ben Mendelsohn beaucoup plus sobre qu’à l’accoutumé, joue sur une séparation nette entre ces deux individus, faisant du roi d’Angleterre un véritable antagoniste pour Churchill. La grande force des Heures sombres est d’arriver à faire comprendre intuitivement au spectateur de nombreuses informations politiques complexes d’une manière limpide et fluide par la seule force de la mise en scène. L’enchainement d’idées scénographiques : la lumière rouge pour annoncer le danger, le surcadrage sur Churchill pour cerner sa solitude… détourne certaines conventions cinématographiques. À titre d’exemple l’un des repas entre politiciens est filmé non pas en champ contre champ, mais à travers un panoramique partant du centre de la table à manger. Il en est de même pour les locaux souterrains du gouvernement filmés de manière anxiogène afin de mieux cerner la tension émanant des lieux. Des expérimentations jamais gratuites, faisant toujours sens avec le récit, au point de conférer aux Heures sombres une dimension beaucoup plus moderne que bien des biopics oscarisables.

Les Heures sombresOutre la réalisation et l’acting, Bruno Delbonnel propose sa photographie la plus aboutie, épaulé par l’étalonneur Peter Doyle (Matrix, Le seigneur des anneaux). Toutes ces qualités ayant pour but de cerner la complexité d’un individu à la limite de l’autisme, vestige d’un ancien monde en train de s’écrouler, et dont la décision finale passera pour un ultime acte de foi à l’égard du peuple. Les Heures sombres est ainsi une œuvre ouvertement anachronique sur son approche d’une figure politique. Cependant toutes ses qualités, aussi grandes soient-elles, ne permettent pas à Wright d’élever un scénario trop propre sur lui. Si le réalisateur tente de renouer avec la fibre romantique de ses premiers travaux, notamment Reviens moi, en mettant de nouveau en avant une romance épistolaire, l’ensemble parait trop plaqué artificiellement à la narration. Malgré l’implication de la comédienne Lilly James et les très belles idées visuelles qui la parsèment. Reste la question du climax. Une scène inventée pour l’occasion, dont on laissera le spectateur en tirer ses propres conclusions. Les Heures sombres n’en demeure pas moins une œuvre très honorable, passionnante par sa fabrication et qui mérite largement le détour, malgré les limites de l’exercice.

Du propre aveu de Joe Wright, l’échec de Pan lui avait fait envisagé d’arrêter la réalisation, jusqu’à ce que le scénario des Heures sombres lui parvienne. Il faut donc prendre ce film pour ce qu’il est : un exercice de style brillamment exécuté, idéal pour que le réalisateur reprenne confiance en lui et démontre à nouveau son talent, encore aujourd’hui trop mésestimé, et ce malgré les limites thématiques imposées par le sujet. Peut-être à réévaluer, ou pas, dans le futur.

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