Les Affranchis – Critique

Critiques Films
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Les Affranchis aura bientôt 30 ans. Par sa modernité, par son style et sa richesse, le film pourrait pourtant n’être sorti qu’hier, et donnerait encore une leçon à tout ce qui sort d’Hollywood. Mais à 25 ans, le chef d’œuvre de Martin Scorsese est avant tout une légende, un modèle auquel quiconque souhaite produire un film de gangsters se frotte, et s’y pique généralement. Tout simplement car Martin Scorsese a, sans forcément en être conscient à l’époque, redéfini les codes et règles d’un genre. Et a accessoirement signé une œuvre tellement puissante que lui-même aura du mal à la dépasser un jour.

De l’aveu de Martin Scorsese, qui à la sortie de La Couleur de l’argent ne souhaitait pas enchaîner immédiatement sur un nouveau film de gangsters, le roman Wiseguy de Nicholas Pileggi était le roman qu’il avait attendu toute sa vie. Une occasion en or pour le réalisateur de replonger au cœur du milieu italo-américain, sans doute pour y faire le plus beau des voyages. Un voyage cinéphile, dans la mesure où Scorsese s’y réapproprie des figures de style truffaldiennes (les cinéastes américains ont tout compris à ce qu’il fallait puiser dans les éléments de la nouvelle vague, plutôt que de reproduire bêtement l’ensemble comme nos chers auteurs français). Mais également, et surtout, un voyage mental à la rencontre d’un univers jamais vu ainsi. Le portrait d’hommes extraordinaires, à travers le regard d’un petit garçon qui, à voler trop près du soleil, s’y brûle les ailes.

Ce n’est pas pour rien si Les Affranchis est aujourd’hui un modèle auquel certains des auteurs les plus intéressants de ces dernières années (Paul Thomas Anderson avec Boogie Nights, David O. Russel avec American Bluff) rendent hommage, ou y puisent de quoi alimenter leur propre univers. Le film est l’exemple parfait de fusion totale entre un propos, sa mise en scène et son mode de narration. Il n’y a rien, pas une seule seconde, à jeter dans Les Affranchis. Martin Scorsese adopte le point de vue d’Henry Hill, dans le sens où il sera le narrateur, et la mise en scène et le montage s’accorderont, en symbiose parfaite, sur son état d’esprit. Ainsi, une fois passé le prologue qui ne perd aucun temps pour positionner le spectateur face à la réalité de l’univers que le film va développer, à savoir un monde ultra violent mais quelque part fascinant, voire drôle, Les Affranchis se construit comme un film en pleine accélération. Ce dispositif narratif, doublé d’une certaine déconstruction de la ligne temporelle, a pour objectif de toujours situer le spectateur dans la peau d’Henry. Ainsi, de l’autre côté de l’écran, par un jeu d’une précision redoutable dans la mise en scène et le découpage, on se retrouve à vivre l’émerveillement face à cet univers de sales types vus comme des héros du quotidien, puis à vivre en deux heures une vie entière faite de moments très courts se déroulant toujours plus vite, avant de subir une désorientation totale, comme une sensation de gueule de bois produite exclusivement par la mécanique cinématographique. Cette implication constante du spectateur, avec la quantité nécessaire de rappels face caméra afin de maintenir la distance nécessaire, est une démonstration éblouissante du talent de Martin Scorsese.

Il ne lui suffit pas de glamouriser le milieu des gangsters. Cela n’aurait pas fonctionné. Trop facile, trop ridicule. Il met tout en œuvre afin que le spectateur soit d’abord impressionné par le faste de cet univers, envie ceux qui l’alimentent, en tombe presque amoureux, en soit jaloux, lui fasse presque reconsidérer sa petite existence « minable ». Puis, dans un mouvement presque shakespearien, va torpiller ce rêve. La descente aux enfers est terrible, au moins aussi traumatisante que celle de Scarface, à la différence près que Tony Montana était rapidement, en partie, détestable. Ce pays d’Oz s’écroule sur une pichenette, démontrant à quel point il ne tenait sur rien de solide, et en même temps qu’Henry s’enfonce, notamment dans la drogue avec une séquence hitchcockienne au montage diabolique, c’est le trouble total des deux côtés de l’écran. Après en avoir fait des demi-dieux évoluant en cercle fermé sur leur Olympe visible des yeux de tous, Scorsese les détruit tout simplement, en montrant leur faille : ils ne sont que des hommes, et ce sont tous des pourris.

Les plus attachants sont capables de tuer leur mère, leurs principes moraux ou leur code d’honneur n’est finalement que du vent. La démonstration s’avère redoutable et l’ascenseur émotionnel est impressionnant côté spectateur. Et le spectacle est d’autant plus troublant que le spectateur finit par réaliser qu’il ne s’identifie pas au bon personnage. En effet, si le point de vue adopté est celui d’Henry, ce qui pousse logiquement à une identification car c’est son regard qui est partagé, il n’est finalement pas le cœur des Affranchis. Non, c’est à nouveau vers celui qui fut sa muse pendant plus de 20 ans que se tourne son attention. Ou plutôt vers son personnage, Jimmy Conway. Magistralement interprété par Robert De Niro, qui trouvait là un des plus beaux rôles de sa carrière, ce personnage cristallise à peu près tout ce qui fascine le réalisateur dans les réseaux mafieux. L’élégance, l’allégeance sans conditions à un code d’honneur, cet univers autarcique dans lequel ils évoluent, et cette incroyable liberté dont ils jouissent. Mais ce qui rend Jimmy Conway fascinant, plus encore que le caïd Paulie, autre objet de fascination évident, c’est sa non-appartenance à la caste italo-américaine. Il est ainsi traité en héros de tragédie, fidèle et dévoué, mais qui ne pourra jamais réaliser son rêve car ses origines ne sont pas « pures ». Jimmy ne peut se réaliser que par procuration, en prenant Tommy sous son aile. L’assassinat de ce dernier est donc doublement tragique. Il signe la disparition d’un personnage hors normes, hystérique, ultra-violent, et par nature terriblement attachant, mais également l’effondrement du rêve de Jimmy. Il est ainsi le vecteur émotionnel des Affranchis, quand Henry en est le vecteur sensitif et narratif.

La galaxie de personnages hauts en couleurs permet d’apporter un souffle de vie continu. Un souffle qui se tarit le temps de cette séquence magistrale sur fond de « Layla » de Derek and the Dominos, signe définitif que ce monde s’écroule. Scorsese y joue la carte du décalage entre une bande son assez gaie et des images assez atroces. Les Affranchis est par ailleurs un film rempli de séquences d’une violence qui, devant la caméra d’un autre, serait tout simplement insoutenable. Ici, elle est non seulement acceptable, mais elle est belle, et logique. Elle est le moyen d’expression de ses hommes qui sont loin d’être des saints même s’ils sont filmés avec amour, voire avec admiration. En auscultant ainsi les chemins croisés et les destins corrompus de trois hommes aux ambitions proches mais aux natures profondément opposées (un « parrain », un jeune loup, un agneau qui ne pourra que faire preuve de lâcheté après avoir eu les yeux qui brillaient trop longtemps), Martin Scorsese dresse un portrait terrifiant de naturel de ce microcosme pas comme les autres.

Les aimer, les admirer, les envier, puis les haïr, les trouver misérables, pathétiques… voilà à quoi nous invite Martin Scorsese. Et il le fait avec une telle maîtrise de son art que cela frôle l’insolence. Non content d’offrir à Ray Liotta le rôle d’une vie, il multiplie les morceaux de bravoure scénographiques, comme autant d’instants de pur cinéma voués à entrer dans la légende. Chaque plan, chaque réplique, est un trésor. Et de cette montagne surgissent encore quelques éléments plus beaux encore. Le plan séquence suivant Henry et Karen entrant dans le restaurant par la porte de derrière, la séquence de l’enterrement sauvage de Billy Batts en ombres chinoises devant des phares de voiture et une lumière rougeoyante, le « Funny how ? » de Tommy, le repas improvisé chez sa mère, l’ivresse de la séquence du mariage… des instants cultes, car les scènes ne sont jamais très longues dans Les Affranchis, mais suffisamment pour s’ériger en exemples à suivre. Presque 20 ans après Le Parrain et son parti-pris opératique, Martin Scorsese redistribuait les cartes du film de gangsters avec son approche rock’n’roll et glamour, et le film reste un modèle qui risque bien de rester indétrônable encore quelques temps.

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