Le Labyrinthe de Pan – Critique

Cinq ans après L’échine du Diable, magnifique fable fantomatique et portrait d’une Espagne déchirée par la guerre civile, Guillermo del Toro retrouve cet univers si particulier pour un de ses films les plus personnels, allant jusqu’à renoncer à son salaire pour que son rêve se réalise. Le résultat c’est Le Labyrinthe de Pan, son plus beau film à ce jour, une œuvre à la fois lumineuse et tragique, ode à l’imaginaire et à l’enfance, un chef d’œuvre de poésie et sans doute un des plus grands films fantastiques du cinéma moderne.

Étrangement, pour la grande première de Guillermo del Toro en compétition à Cannes, Le Labyrinthe de Pan fait partie, au même titre que Southland Tales, des grands oubliés d’un palmarès extrêmement consensuel et passablement honteux. Quelques années plus tard, pourtant, l’évidence reste : il s’agissait d’un des plus grands films de l’année. Et ce même si certains n’ont pas succombé à ce merveilleux voyage. De merveilleux il en est évidemment grandement question dans ce film, c’est même son sujet central. La puissance du merveilleux, le pouvoir de l’imaginaire, cette force invisible qui habite les petits et grands enfants, pour ne pas dire les êtres humains dans leur totalité, afin de permettre une échappatoire à la douleur du quotidien. C’est par ce prisme de l’imaginaire, et donc par l’irruption du fantastique dans le réel, pour le contaminer puis l’avaler littéralement, que Guillermo del Toro aborde la naissance de l’Espagne franquiste. Il fait ainsi se superposer deux films, avec d’un côté une peinture brutale et noire de ce pays rongé par la guerre civile et qui, sans aucun répit, replonge dans une situation politique et sociale destructrice, et de l’autre une véritable fable mythologique, jusqu’à faire se briser la frontière entre les deux et en observer l’habile mélange. Une association virtuose, fruit d’un imaginaire foisonnant et dépourvu de la moindre once de cynisme, qui en fait une œuvre à la fois spectaculaire par ses embardées fantastiques, mais surtout véhicule d’une émotion intense au moment d’aborder l’intime.

La force du Labyrinthe de Pan se situe essentiellement dans cette capacité rare que possède Guillermo del Toro, à savoir celle de stimuler profondément l’imaginaire de son public. Les cinéastes contemporains pouvant se targuer d’un tel pouvoir se comptent sur les doigts des deux mains au grand maximum, et le mexicain fait partie du haut du panier. Le Labyrinthe de Pan, malgré sa sensibilité latine assez évidente, pourrait très bien être l’œuvre de l’autre grand conteur de l’imaginaire, Hayao Miyazaki. Les deux auteurs ont tellement en commun qu’ils devraient collaborer un jour. En attendant, on retrouve ici cet héritage issu à la fois des contes pour enfants et de leur cousin dégénéré Alice au pays des merveilles, à savoir l’aventure d’une petite fille en plein univers imaginaire afin d’échapper à sa réalité. La mise en place d’un tel univers, pour rendre cohérente l’essence même de l’incohérence, est bien évidemment d’une complexité telle que le moindre faux-pas se paye cash et empêche toute immersion. Un écueil qu’évite Guillermo del Toro du début à la fin, capable de faire voler en éclats la barrière du rationnel avec une telle maestria qu’il en filerait des complexes à nombre d’incapables. Son Alice se nomme Ofelia, et son aventure n’est vraiment pas comme les autres. En effet, plus qu’une simple échappatoire, le traitement de l’imaginaire est ici à la fois salvateur car il propose une alternative, mais également destructeur. Car dans Le Labyrinthe de Pan, au fur et à mesure que l’aventure progresse, en même temps que le drame devient plus pesant, l’imaginaire s’avance de plus en plus dans le réel jusqu’à le contaminer littéralement, pour ensuite l’avaler. C’est à la fois extrêmement positif et terrifiant, car le point de non-retour est synonyme de la fin de toute chose, et pour cette héroïne si fragile et si forte à la fois, il n’y a pas d’alternative.

Comme chez Steven Spielberg, avec toutefois des variations notables, c’est l’enfant qui possède la clé. Son regard n’est pas encore perverti et il peut voir l’invisible, se nourrir de son univers physique pour en bâtir un mental et aborder chaque drame avec une certaine sérénité car il possède la foi en la magie. L’angle par lequel Guillermo del Toro aborde son récit a ceci de très beau qu’il laisse une pleine place à la fantaisie, simplement car lui-même y croit dur comme fer. Il va ainsi tisser une trame double, fruit d’un montage absolument virtuose, qu’il s’agisse de celui interne aux séquences ou tout simplement pour construire sa narration. Ainsi, au fur et à mesure que le destin d’Ofelia va s’obscurcir, son amour pour les contes de fées lui permettra de s’affranchir de ce monde d’adultes bien trop difficile à gérer raisonnablement. Il avance par petites touches, truffant ses plans de signes annonciateurs qui vont alimenter l’imaginaire de la petite fille. Un insecte, une statue, un labyrinthe, et c’est tout un univers qui va prendre forme. Il adopte une structure de conte extrêmement classique, avec la quête en trois étapes de son héroïne qui va se retrouver face à des créatures mythologiques. En cela, il réussit un tour de force formidable à faire se côtoyer des créations monstrueuses très modernes avec une imagerie classique. Le Faune, le Pale Man et le Dieu-crapeau sont autant le fruit de l’imaginaire du réalisateur que des variations autour de mythes anciens tels que l’ogre ou le Saturne de Goya. Une imagerie qui dépasse largement le simple cadre du cinéma, alimentée par diverses formes d’expressions artistiques pour mettre en place un bestiaire réduit mais à l’importance capitale. Mais dans Le Labyrinthe de Pan, à chaque étape dans l’univers imaginaire, tout d’abord projection mentale de l’héroïne puis monde autonome qui se substitue au réel, correspond un élément dramaturgique précis qui va éloigner une mère d’une fille. Comme le fantôme de L’échine du Diable qui symbolisait un pays ne parvenant pas à trouver l’apaisement par la guerre interne qui le rongeait, les monstres du Labyrinthe de Pan se font l’écho d’une peur, celle de l’ogre Franco qui plaça ses petits lieutenants dans toutes les provinces espagnoles. En cela, Guillermo del Toro trouve le ton juste pour traiter de la grande histoire à travers une plus petite, qui devient au fil des évènements une aventure épique et bouleversante vers la création d’un martyr.

Chaque personnage, pour lequel chaque acteur délivre une prestation impressionnante, devient ainsi un symbole. Tyrannie pour Vidal, bonté pour Mercedes, lutte intestine pour le docteur, et ainsi de suite. Ces relents mythologiques font du Labyrinthe de Pan avant tout un conte moderne, dont l’écho historique n’est pas sans rappeler une certaine idée de l’Espagne contemporaine et certaines dérives. Le film est truffé d’images fortes disséminées aux quatre coins du cadre, pour alimenter la puissance iconographique et évocatrice de chaque plan. Mais cela dans un unique but, donner du sens à l’aventure d’Ofelia, tiraillée entre son désir de sauver cette mère qui est sa seule famille et celui de fuir le véritable monstre, celui à visage humain, Vidal, symbole de l’oppression. Ainsi, si le refuge dans l’imaginaire pourrait très bien être l’œuvre d’une forme de folie à l’ouvrage, il n’en est rien car l’approche de Guillermo del Toro fait de ce refuge une étape essentielle dans la construction de l’être. Ofelia n’aspire qu’à une seule chose : reconstruire le cocon familial que la guerre civile a détruit, et elle le fait avec les outils à portée de son esprit. En résulte quelque chose de profondément beau et profondément triste, ponctué de séquences monstrueuses alternant l’effroi, la brutalité et la poésie, le tout dans une alchimie presque miraculeuse. Le sens du rythme de Guillermo del Toro, sa foi en la puissance de l’imaginaire (et donc de l’image de cinéma) et la perfection d’une mise en scène qui s’impose comme un modèle de naturel sont les ingrédients qui font du Labyrinthe de Pan une réussite totale. Il est capable de vriller la perception du spectateur en pointant la monstruosité qui ne se niche jamais là où elle était attendue, utilise parfaitement la moindre des citations pour lui donner du sens (le labyrinthe et le final font un écho magnifique à Shining) et sait construire des personnages complexes et tellement bien écrits qu’ils s’imposent immédiatement comme une évidence au public. Une fois de plus, il manie l’émotion avec une telle pureté, un tel amour pour ses personnages, qu’il est impossible de garder un quelconque recul. Et sans se poser en donneur de leçons, tout en gardant ce propos évidemment critique, il n’impose rien au spectateur et lui offre une double conclusion. L’imaginaire ou le réel ? La mort ou la vie ? A chaque sensibilité de choisir, mais ce voyage au cœur du merveilleux, à la rencontre de ce qui fait l’essence des contes, pour affronter la peur et aborder la vie sous un angle plus stimulant et finalement beaucoup moins noir que la triste réalité, reste des années plus tard un véritable chef d’œuvre et la marque d’un auteur à la cohérence remarquable. Un des auteurs les plus importants de notre époque et dont la grammaire cinématographique ne cesse de s’affirmer comme un mode d’expression fondamental.

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