Le Garçon et la bête – Critique

Critiques Films
4.5

Après avoir triomphé au box office japonais en étant le deuxième plus gros succès de 2015 sur l’archipel, le nouveau film de Mamoru Hosoda sort enfin dans nos salles. Le Garçon et la Bête s’impose comme une œuvre singulière dans le paysage cinématographique actuel et permet à son cinéaste de réinventer ses thèmes fétiches.

En 2013, peu de temps après la sortie de son précédent long métrage Les enfants loups, Ame & Yuki, Mamoru Hosoda se lance dans l’écriture du Garçon et la Bête qui lui prendra un an et demi. Bénéficiant de l’indépendance acquise grâce à sa boite de production Studio Chizu, Hosoda retrouve ses fidèles collaborateurs : les producteurs Yuichiro Sato et Takuya Itô, le directeur artistique Takashi Ohmori, le « color designer » Osamu Mikasa et le compositeur Masakatsu Takagi. Comme à son habitude le cinéaste et Daisuke Iga s’occupent eux mêmes du «Chara Design ». Hosoda réengage Aoi Miyazaki (Yurîka) et Shôta Sometani (Himizu) pour donner vie à Ren/Kyuta. Tandis que le comédien fétiche de Kiyoshi Kurosawa, Kôji Yakusho, double Kumatetsu en étant rejoint par Suzu Hirose pour Kaede.

Le Garçon et la Bête s’articule autour du parcours de Ren, orphelin ayant fui ses futurs tuteurs légaux suite au décès de sa mère. Ce dernier fait la connaissance de Kumatetsu, créature anthropomorphique qu’il va suivre jusqu’au royaume des bêtes (le Jutengai). Une fois sur place Kumatetsu fait de Ren son apprenti sous le nom de Kyuta pour un combat visant à la succession du royaume. Comme le suggère son résumé, ce film s’inscrit dans le genre du Shōnen qu’Hosoda a exploré depuis ses débuts à la Toei dans les années 90 jusqu’à ses premiers longs métrages pour les franchises Digimon et One Piece. À l’instar du voyage temporel de La traversée du temps ou des réalités virtuelles de Summer Wars, Hosoda se sert du récit d’apprentissage pour questionner son propre vécu et prolonger les thématiques des enfants loups. Le réalisateur va déjouer les codes en vigueur dans le Shōnen à travers l’initiation mutuelle des deux protagonistes principaux. Cet entrainement entièrement axé sur le mimétisme multiplie les gags inspirés par le burlesque du cinéma muet. Hosoda utilise cette première partie pour continuer d’expérimenter les transitions temporelles, panoramiques latéraux et vue subjective déjà à l’œuvre sur son précédent long métrage en leur conférant un sens nouveau qui évite la redite.

Souvent admiré pour ses œuvres intimistes mais négligé pour celles centrées sur l’action, Hosoda aborde pourtant chacun de ces sujets avec la même profondeur et rigueur. À bien des égards Le Garçon et la Bête est un prolongement des questionnements familiaux des enfants loups avec le souffle épique de Summer Wars. Si Hosoda évoquait son incapacité à avoir des enfants pour aborder la question de l’abandon et la fin de l’innocence dans son précédent film, ici les figures de style évoquées plus haut agissent comme un miroir vis à vis de la filiation et de la réconciliation. Un miroir présent jusque dans le casting vocal employé judicieusement vis à vis de l’aspect androgyne de son protagoniste principal.

Si l’esthétique globale de Summer Wars renvoyait au Superflat de Takashi Murakami pour lequel Hosoda réalisa une publicité, c’est ici la peinture impressionniste européenne qui sert de référent pour dépeindre le monde Jutengai. Ce monde forme une véritable cosmogonie animale qui doit autant aux mythologies orientales comme le roi singe, qu’aux contes occidentaux comme La belle et la bête tout en montrant à nouveau la fascination du cinéaste pour les êtres anthropomorphiques. Fort de son expérience du mouvement acquises sur les séries Dragon Ball Z ou Sailor Moon et déjà à l’œuvre sur Summer Wars, le réalisateur livre des combats dont le réalisme des mouvements permet d’augmenter l’impact sensitif des coups. Des affrontements qui sont l’occasion d’émerveiller le spectateur vis à vis des transformations physiques, comme lors de l’exploration du Jutengai. Le visuel allie harmonieusement éléments numériques et animation traditionnelle sous la houlette du responsable des CGI Ryo Horibe. Ainsi Le Garçon et la Bête réorchestre intelligemment l’œuvre de son cinéaste. L’opposition entre deux univers, ici le monde des humains et celui des bêtes, le passé et le présent via les deux pères de Kyuta, l’amour impossible à travers la relation entre Kyuta et Kaede, une étudiante solitaire vivant sous le poids d’une autorité familiale représenté par des ombres.

Non content de mêler harmonieusement ses thématiques riches à travers une narration concise d’une limpidité exemplaire, Hosoda rajoute un thématique inédite via Ichirôhiko, véritable miroir négatif de Kyuta au point d’en devenir sa némésis. L’autre point fort du Garçon et la Bête tient dans la caractérisation de ses protagonistes principaux. À l’instar de l’étudiante rêveuse de la traversée du temps, du geek de Summer Wars ou de la mère solitaire des enfants loups, les protagonistes du Garçon et la Bête (un orphelin, un solitaire bourru, une étudiante) traduisent l’affection du cinéaste pour les marginaux, les laissés-pour-compte et plus généralement les anti héros. Une vision qui tranche avec les « champions du box office » de ces dernières années, essentiellement des milliardaires ou des élus n’ayant besoin d’aucune épreuve initiatique. Une volonté de regarder son public droit dans les yeux sans jamais le prendre de haut, que l’on retrouve jusque dans le climax apocalyptique à Tokyo, dans lequel le cinéaste parvient à se distinguer de ses nombreux confrères occidentaux au détour d’une simple phrase énoncée par Kyuta. Le final euphorique qui voit la réconciliation entre un père et son fils qui désirent aller de l’avant conclut cette œuvre exceptionnelle à l’aura humaniste particulièrement émouvante.

Nouvelle merveille de Mamoru Hosoda, Le Garçon et la Bête montre la faculté de son cinéaste à se réinventer en permanence tout en n’oubliant jamais l’humain au cœur de ce périple initiatique. Une œuvre exceptionnelle qui confirme que son réalisateur est probablement l’un des plus importants de notre époque.

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