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La trilogie Musashi – Critique

À l’occasion de sa sortie en DVD et Blu-Ray chez Carlotta, retour sur la trilogie Musashi de Hiroshi Inagaki. Portée par le légendaire Toshiro Mifune, cette oeuvre reste célèbre pour avoir popularisé auprès des spectateurs et cinéphiles occidentaux le personnage de Miyamoto Musashi, figure historique et véritable mythe national, dont l’aura perdure encore aujourd’hui, et à laquelle Hiroshi Inagaki aura apporté sa contribution. 

Comme le rappelle Pascal Alex-Vincent dans le supplément « La trilogie Musashi ou l’âge d’or du cinéma japonais », la mise en chantier de cette trilogie intervient dans un contexte particulier pour le cinéma japonais. Suite au retrait des américains en 1952, la production cinématographique peut de nouveau s’accorder le droit d’aborder des genres jusqu’à alors bannis comme le Jidai-geki. La Toho, qui souhaite s’imposer comme le plus gros studio de l’archipel, donne son feu vert à ce projet confié aux bons soins de Hiroshi Inagaki, artisan touche à tout ayant fait ses armes à l’époque du muet. Ce dernier se charge également de l’écriture avec Tokuhei Wakao, et tous deux vont baser leurs scripts sur une pièce de Hideji Hōjō et un livre de Eiji Yoshikawa. Jun Yasumoto et Kazuo Yamada se chargeront de la photographie avec le procédé américain Eastmancolor, en lieu et place de la pellicule Fujifilm utilisée sur les premiers films en couleurs japonais. Connu pour son travail avec Mizoguchi sur Les contes de la lune vague après la pluie, Kisaku Itô s’occupe de la direction artistique, tandis que le compositeur Ikuma Dan se charge de la musique. Côté casting, si Toshirô Mifune tient la tête d’affiche, il est rejoint par Mariko Okada, Kaoru Yachigusa, Mitsuko Mito, Rentarô Mikuni, Kôji Tsuruta, Daisuke Katô ou encore Takashi Shimura. Déjà adaptée à maintes reprises par le passé avec de nombreux cinéastes, dont déjà Hiroshi Inagaki, cette nouvelle variation autour de Miyamoto Musashi se voulait avant tout une superproduction à destination d’un large public. Les trois films sortis entre 1954 et 1956 : La légende de Musashi, Duel à Ichijôji et La voie de la lumière, sont trois actes, avec leur propres singularités formant un tout cohérent quant au parcours de son personnage.

La légende de Musashi reprend le ton enlevé des serials d’aventures, Duel à Ichijôji se rapproche d’un western, tandis que La voie de la lumière s’apparente plus à une oeuvre introspective et sociale. La principale force de la trilogie de Musashi réside dans la manière dont les changements de tons entre ces trois oeuvres influent sur la caractérisation de Musashi. Ce dernier passe de jeune homme avide d’aventures au sage vivant en marge de la société. Comme le rappelle très justement Fabien Mauro dans le supplément « La construction d’un mythe », difficile pour le spectateur occidental actuel élevé aux récits mythologiques populaires, comme Star Wars ou Le seigneur des anneaux, de ne pas voir en La trilogie Musashi une déclinaison du monomythe décrit par Joseph Campbell dans son livre Le héros aux milles visages en 1949. En effet les trois opus suivent à la lettre le processus décrit par l’anthropologue américain. De l’appel de l’aventure au retour à la maison, en passant par l’apprentissage avec un mentor, ici le moine bouddhiste Takuan Soho, à la confrontation avec sa part sombre, incarné par son rival Kojiro Sasaki, toutes les figures répondent présentes. Le cinéaste ayant également l’idée ingénieuse de traduire cette évolution via les tenues de Musashi qui évoluent au fil des opus. De la même manière que les costumes de Luke Skywalker dans la trilogie originale Star Wars représentent son évolution vis à vis de la force. Cependant si le classicisme de cette structure mythologique fonctionne encore aujourd’hui c’est également parce que le réalisateur japonais a pu injecter sa personnalité artistique, sur ce personnage qu’il avait déjà abordé par le passé. Comme le fait remarquer son fils Yozo dans le supplément « Inagaki par Inagaki », le cinéaste a voulu faire de Musashi un personnage plus humain, moins rugueux que celui décrit par Eiji Yoshikawa dans ses livres La pierre et le sabre et La parfaite lumière. Si ces films ne sont pas des critiques frontales du Shogunat tel qu’on pourra le voir chez des cinéastes francs tireurs comme Masaki Kobayashi ou Kihachi Okamoto, Inagaki profite de la trilogie Musashi pour détourner la pulsion de mort qui anime Musashi afin de l’élever vers des considérations plus humaines et spirituelles, à tel point que ce dernier préconisera la fuite au combat. Une approche plus humaine que l’on retrouve chez les protagonistes secondaires, comme Akemi et Otsu. Ces dernières apportent une touche romantique et romanesque, mais leurs relations avec Musashi sont empreintes de complexité, montrant le tiraillement entre tradition et modernité. Il en est de même pour Kojiro Sasaki, l’antagoniste de Musashi. Une dramaturgie soignée qui va de pair avec le traitement visuel.

Allant de pair avec une tradition animiste, chaque film joue symboliquement sur le changement des saisons  et les environnements afin de traduire l’évolution de Musashi. Le gigantisme de la forêt présent dans La légende de Musashi trouve un contrepoint avec l’hiver à l’oeuvre de Duel à Ichijôji. Si la mise en scène d’Inagaki ne joue pas sur la même approche viscérale qu’Akira Kurosawa, qui tournait au même moment Les sept samouraïs pour la Toho,Hiroshi Inagaki n’en demeure pas moins un cinéaste efficace faisant preuve d’un vrai souci pictural du cadre, accentué par le travail minutieux sur les couleurs et la direction artistique qui joue habilement entre réalisme et théâtralité, pour un résultat organique. Un souci d’efficacité que l’on retrouve également durant les scènes d’action. La spectaculaire bataille de Sekigahara qui ouvre La légende de Musashi, pour laquelle le cinéaste s’entoura du futur réalisateur Jun Fukuda et du responsable des effets spéciaux Eiji Tsuburaya, est un parfait exemple. Quant au splendide duel final qui conclue la trilogie,Hiroshi Inagaki utilise pleinement le potentiel esthétique, narratif et symbolique des lueurs du soleil, annonçant l’approche que fera Kenji Misumi, de manière plus viscérale, de cet élément dans ses futurs chambaras. L’autre atout majeur de cette trilogie est Toshiro Mifune. Les trois films s’apparentent à une véritable synthèse des différentes facettes du mythique comédien. Ce dernier apparait au départ comme un véritable chien fou, tel qu’on pouvait le voir dans Rashomon et Les sept samouraïs avant de bifurquer progressivement vers une prestation plus solennelle dans la lignée de ce que l’on retrouvera bien des années après dans Barberousse. Autant d’éléments qui finissent de faire de la trilogie Musashi, une très belle incarnation du cinéma d’artisans de l’époque. 

Summary
Bien que portée par une profession de foi en apparence plus sage que d’autres oeuvres issues du même genre, la trilogie Musashi reste encore aujourd’hui un très bel exemple de ce que le cinéma de studio pouvait offrir de mieux durant son âge d’or. Une oeuvre d’humbles artisans avant tout soucieux du travail bien fait et d’offrir un récit d’aventures respectueux de son public. Une réussite qui aura su traverser le temps à l’instar de son personnage principal.
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