La Traque – Critique

10 ans après son premier film, La Frappe aka Bleak Night, Yoon Sung hyun est enfin de retour. Un second film dans la lignée du précédent mais plus ambitieux tout en se présentant de façon plus « classique ». Une nouvelle preuve de la maturité incroyable de cet auteur qui n’est pas sans rappeler celle de son compatriote Na Hong-jin.

Il y a une dizaine d’années, grâce au Festival du Film Coréen à Paris, nous découvrions sur les écrans français La Frappe, premier long métrage de Yoon Sung hyun, alors âgé de moins de 30 ans. Et c’était une véritable révélation. Nous assistions à la naissance d’un auteur qui semblait déjà avoir derrière lui une solide carrière, et dont le manque d’expérience ne se traduisait qu’à travers une poignée d’effets « de jeunesse ». Yoon Sung hyun rejoignait alors ces quelques réalisateurs sud-coréens au talent inné et malheureusement peu prolifiques, à l’image de Na Hong-jin et Jang Joon-hwan. Et il aura donc fallu patienter 10 ans pour enfin découvrir sa nouvelle création, Time to Hunt, rebaptisé La Traque pour sa diffusion via Netflix. Mais cette attente est récompensée de la plus belle des manières. Car Yoon Sung hyun vient de signer un film qui représente déjà une forme d’accomplissement colossale. Et assez étrangement, à l’image de The Murderer, le second film de Na Hong-jin, La Traque est un film dont la longueur pourrait paraître excessive. Alors qu’en réalité, on n’y trouve rien de futile, tout est à sa place et assemblé de façon méthodique pour une efficacité redoutable. Bien plus sur de lui que sur son long métrage précédent, Yoon Sung hyun fait le choix d’un film de genre pur et dur à la narration linéaire. Nul besoin ici de déconstruire son récit qui puise justement sa force de son déroulé implacable et une nouvelle fois rempli de noirceur. En deux films, il parait clair que l’auteur n’est pas un grand optimiste et le regard qu’il porte sur la jeunesse coréenne est tétanisant.

Il fait cette fois le choix d’un thriller dont l’action se déroule dans une Corée de dystopie. Mais le décorum de science-fiction qu’il met en place n’a rien à voir avec tous ces dérivés sans âme de Blade Runner qui pullulent à Hollywood depuis trop longtemps. On navigue ici dans un univers qui serait voisin de celui du chef d’oeuvre d’Alfonso Cuarón, Les Fils de l’homme. Et s’il n’atteint pas la perfection de son cousin américain, La Traque lui emboîte le pas sans rougir de la comparaison. On se retrouve donc dans un monde situé dans un avenir proche où une crise aurait détruit l’économie de la Corée du Sud avec une terrible dévaluation du Won. Sans appuyer sur les détails mais en les montrant au détour d’un mouvement de caméra ou d’un extrait d’émission radio, Yoon Sung hyun bâtit son décor d’une société s’étant littéralement effondrée. Mais il ne nous montre que les plus défavorisés et les laissés-pour-compte. Son discours n’est pas dans une analyse des différences entre les classes sociales mais dans le portrait d’une jeunesse désoeuvrée. Et cet univers dystopique, c’est la projection mentale de la jeunesse coréenne d’aujourd’hui. Une jeunesse sans avenir, qui survit de larcins et trafics, et qui, quand elle accède à un emploi véritable, reste à la solde de plus gros voyous. Au passage, au détour de brèves conversations, il apparait clair que le plus gros de tous les voyous n’est autre que le FMI, le « sauveteur » de la fin des années 90. On retrouve ainsi la tonalité no future déjà présente dans La Frappe, preuve d’un regard hautement pessimiste concernant la génération accédant aujourd’hui à l’âge adulte. Et tout ceci au service d’un récit qui reconstruit un modèle assez classique de thriller mais sous un angle nouveau.

Le scénario parait assez classique sur le papier. 4 jeunes planifient un casse dans un établissement de jeu clandestin pour se payer un avenir meilleur, sauf qu’ils se sont attaqués à une bande de gangsters à qui on ne s’attaque pas, et qu’ils vont être traqués sans répit. Le crime et la fuite impossible comme seules « issues » à un quotidien invivable et à une société où les citoyens ne se considèrent même plus traités comme des êtres humains. La Traque est construit autour de 3 temps. Avec d’abord une longue présentation des personnages et des différents enjeux, qui crée une forte empathie. Puis vient une impressionnante séquence de braquage, véritable démonstration de mise en scène et de découpage, quasiment en temps réel avec une gestion très précise du timing. Jusque là, Outre une approche de la mise en scène qui diffère totalement de tous les films du genre, notamment à travers une photographie à l’identité originale et très marquée, le récit en lui-même est très classique. Le début de la traque des quatre jeunes également. Puis, au détour d’une scène assez incroyable dans un bar, le film va basculer dans une forme de cauchemar. Dans cette séquence, Yoon Sung hyun va utiliser un objet du quotidien, le téléphone portable, comme personne auparavant et comme vecteur d’un suspense à la limite du soutenable. Et c’est également à travers cette scène que va briller le personnage de Han, le chasseur lancé après les « héros », introduit quelques temps auparavant de façon là aussi assez classique mais qui prend tout à coup une autre dimension.

Et il faut bien avouer que La Traque doit énormément à ce personnage. Park Hae-soo y interprète une sorte de Terminator dont on ne saura pas grand chose, si ce n’est un détail non négligeable qui appuie encore le discours socialement engagé du film. La Traque emprunte d’ailleurs considérablement au film de James Cameron dans toutes les séquences de traque pure (et à Terminator 2 dans ce « détail »). Dans son rythme, dans l’utilisation de décors d’un monde qui semble abandonné, dans les déplacements du chasseur ou tout simplement dans ses tonalités directement issues d’un cinéma horrifique. De sorte que toute cette partie du chat et de la souris, qui occupe pas loin de la seconde moitié du film, le fait clairement s’envoler vers autre chose. Désespéré, crépusculaire, sous tension constante, La Traque se réinvente alors et trouve un second souffle radical. Truffé de séquences de cauchemar bluffantes, le film se détache des conventions du genre pour créer sa propre grammaire et son propre rythme. Bien aidé par la photographie expressionniste de Lim Won-geun, dont c’est le premier long métrage, avec ces séquences sous lumière rouge assez incroyables, Yoon Sung hyun fait preuve d’une maîtrise de la technique cinématographique qui impressionne. Autant que dans sa façon de s’approprier un pur cinéma de genre pour le porter vers l’allégorie sociétale comme les plus grands avant lui. Pour cela, il confirme également ses talents de directeur d’acteurs, avec devant sa caméra ce qui se fait de mieux dans la nouvelle génération masculine. Le trio occupant les 3/4 du film, composé de Lee Je-hoon, Ahn Jae-hong et Choi Wooshik, fait des miracles pour interpréter des jeunes adultes fuyant une société qui les a transformés en parias, et Han, l’incarnation de toute la violence de ce monde. Des personnages attachants car brillamment écrits, avec juste ce qu’il faut de matière pour créer un choc émotionnel à chaque incident. Une belle réussite jusque dans son épilogue qui laisse une sale sensation douce-amère : cette société est tellement pourrie qu’elle parvient encore à attirer ceux qui se sont battus à mort pour s’en échapper.

4.5

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