La sombra de la ley – Critique

Critiques Films
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Pour son second long métrage, le réalisateur espagnol Dani de la Torre s’aventure sur le territoire du film de gangsters. Avec son action située dans le Barcelone des années 20, La sombra de la ley est un film fier de son héritage et qui propose un spectacle populaire littéralement flamboyant. Et c’est une nouvelle preuve irréfutable qu’en Europe, le cinéma espagnol règne en maître, tenant même la dragée haute à nombre de productions hollywoodiennes.

Dani de la Torre, « jeune » réalisateur d’une quarantaine d’années, avait frappé très fort avec son premier long métrage. Appel inconnu, sorti par chez nous en vidéo dans une honteuse discrétion, transcendait son concept de thriller haletant et de huis clos motorisé par un propos coup de poing et une mise en scène ingénieuse. Trois ans plus tard, le voici de retour avec La sombra de la ley, un temps annoncé sous le titre « 1921 la ley del plomo » (la loi du plomb), sorti en Espagne en octobre dernier puis diffusé sur Netflix dans de nombreux pays sous le titre Gun City. Mais pas en France où il passera d’abord par la case Canal+ Cinéma fin novembre. Toujours est-il qu’on se trouve là face à une œuvre d’une ambition assez folle. En effet, il s’agit du premier véritable film de gangsters espagnol, en costumes d’époque, et abordant une période trouble de l’histoire espagnole. Une période par ailleurs assez méconnue que La sombra de la ley tente de dépeindre avec moult détails. Une grogne sociale sans précédent avec des grèves qui paralysent tout le pays, la guerre du Rif sous le protectorat espagnol du Maroc, le mouvement anarchiste multipliant les attentats, des ripostes gouvernementales sanglantes, des milices embauchées par le patronat pour assassiner des militants… tout cela menant en 1923 au coup d’état du général Miguel Primo de Rivera et à près de 10 ans de dictature. Mais en même temps, les années folles étaient bien là, avec le moment de gloire des cabarets et le faste d’un monde de la nuit contrastant avec une société en crise totale. La sombra de la ley, avec le scénario de Patxi Amezcua (Bruc. La llegenda, 7th Floor avec Ricardo Darín et Belén Rueda), s’évertue à capter et condenser tout cela. Parfois à travers une ligne de dialogue, un personnage, ou un plan. On y trouve des repères visuels assez évidents comme l’image de la Sagrada Familia. La reconstitution de Barcelone dans les années 20 est impressionnante et influe considérablement sur le récit.

Si la photo verdâtre et désaturée de son premier film ne lui rendait pas justice, Dani de la Torre opte ici, avec son directeur de la photographie Josu Inchaustegui, pour un rendu visuel complexe et très élégant. Quelque part entre la série Peaky Blinders et Les Sentiers de la perdition. Le raffinement de la direction artistique, qui fait réellement renaître une époque lointaine, trouve un écho dans la mise en scène de Dani de la Torre. Le réalisateur parvient à insuffler à La sombra de la ley une énergie permanente. A des plans majestueux et aériens succèdent des mouvements beaucoup plus heurtés pour capter à la fois la tension et l’action. Collant à ses personnages, complexes, autant qu’à un background extrêmement ample et difficile à capter tant il regorge d’éléments, la caméra de Dani de la Torre est toujours à l’endroit idéal. Les images qu’il délivre sont d’une beauté saisissante, à l’image de la séquence inaugurale d’attaque du train, toute en ombres sur une lumière ocre. Ou d’une violence parfois inouïe. La sombra de la ley est un film plein de vie, et ce grâce à cette mise en scène qui ne tombe jamais dans l’effet tape à l’œil. Tout y a un sens, une direction. Évidemment, on pense à quelques figures essentielles du genre qui sont ouvertement citées, des Affranchis de Martin Scorsese aux Incorruptibles de Brian de Palma, en passant par Le Parrain de Coppola ou Les Ailes de William A. Wellman. Des plans ou mouvements d’appareil légendaires auxquels Dani de la Torre rend hommage, autant pour le panache que pour affirmer l’ADN de son œuvre. En moins de 15 minutes, il récite ses classiques pour mieux les évacuer, pond une séquence de torture extrêmement douloureuse et un majestueux plan séquence de 4 minutes dans un cabaret qui sera un des lieux fondamentaux de l’action de tout le film. Au-delà de la performance, il présente un espace essentiel mais également des personnages tout en apportant encore un peu de substance à ceux que nous connaissions déjà. Par moments, c’est clairement virtuose.

La difficulté d’un film tel que La sombra de la ley est de réussir à mélanger une peinture d’époque et le récit d’un polar. Ne pas tomber dans une peinture béate et fantasmée. Raconter une histoire solide. Donner du sens à ces images dans un contexte contemporain. L’ambition de Dani de la Torre n’est donc pas seulement visuelle. Sur ce point, il remplit son contrat haut la main. C’est sublime, d’une classe folle et toujours juste. Il parvient brillamment à capter le contraste de cette époque et de cette société au bord de l’explosion. Entre le majestueux et le sordide, le romantisme et la violence sourde. Il traduit cela non seulement par le récit mais également par cette mise en scène qui passe brutalement de plans larges et illustratifs à par exemple une grosse séquence de baston caméra à l’épaule et en plan séquence. Par cette approche, il donne du corps au scénario de Patxi Amezcua. Un scénario qui adopte la structure d’un western façon L’homme des hautes plaines, à savoir la figure classique de l’homme mystérieux qui débarque dans une ville, se met au service d’une certaine forme de justice tout en nourrissant son propre dessein. Autour de cette colonne vertébrale solide, de nombreux éléments viennent se greffer. Traumas des personnages et éléments historiques. Et cela donne naissance à un long métrage réellement foisonnant dans sa structure, malgré sa linéarité et la sensation d’un récit extrêmement simple. Ainsi, derrière le pur « film de gangsters » réellement populaire et divertissant, plusieurs éléments apportent de la matière pour mieux analyser la nature d’un lieu, Barcelone, mais plus généralement d’un peuple. Cela passe par des petites scènes qui peuvent sembler anodines, de la répression armée d’un groupe féministe manifestant pacifiquement pour l’égalité des droits à la discussion entre deux leaders du mouvement ouvrier, l’un étant anarchiste extrémiste et adepte de la lutte armée, l’autre adoptant une attitude plus sage et patiente. Que montre La sombra de la ley, avec son action se situant il y a presque un siècle ? Et bien que les choses n’ont pas tant changé.

En effet. Des années de souffrance plus tard, plusieurs dictatures plus tard, plusieurs crises traversées plus tard… le peuple espagnol reste le même. Un peuple épris de liberté et de modernité, mais un peuple condamné à une forme de division ou une autre, et dont l’absence d’unité mène forcément à une faiblesse et donc à une oppression. On pourra reprocher ce qu’on voudra à La sombra de la ley, mais c’est un film qui refuse tout manichéisme, montrant le beau chez les ordures et le sordide chez les « bons ». Toujours cette opposition et ce contraste qui sont les moteurs de l’œuvre. Dans sa forme comme dans ce qu’elle raconte. La sombra de la ley capte à merveille comment naissent les révoltes, et comment une révolte plombée par une division mène à la dictature. Le tout dans un environnement où règnent la violence et la corruption à tous les étages. Dani de la Torre nous gratifie de séquences extrêmement spectaculaires pour ne jamais tomber dans le film à thèse. Là encore, on pourra lui reprocher ce qu’on voudra, mais le bonhomme a tout compris à ce que ce doit d’être un film populaire, au sens le plus noble. Ainsi, on n’oubliera pas cette grosse scène de baston avec Luis Tosar qui vient au secours des grévistes, une séquence de braquage extrêmement tendue, ou encore une impressionnante course poursuite avec ces bagnoles incroyables des années 20. Des morceaux de bravoure parmi d’autres, dans cet impressionnant western déguisé en film de gangsters qui gère son rythme à la perfection, qui sait quand tirer sur la corde de l’émotion et qui épate par sa galerie de personnages. De nombreuses séquences font écho à des évènements contemporains, la bande d’acteurs rassemblés (Luis Tosar, encore lui, en tête tellement il est impérial dans ce rôle) est magnifique. Et La sombra de la ley est un ravissement pour la rétine de son premier à son dernier plan, déchirant quand il rattrape la grande histoire. Un vrai tour de force pour Dani de la Torre qui s’impose définitivement comme une des nouvelles figures essentielles du cinéma espagnol, capable d’assumer une ambition cinématographique un peu folle.

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