La Planète des singes : suprématie – Critique

Critiques Films
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La saga qui fêtera ses 50 ans l’année prochaine avait enfin réussi à renaître en 2011 avec La Planète des singes : les origines, film aussi imparfait qu’attachant. Avec l’arrivée de Matt Reeves sur la franchise, elle a bénéficié d’un souffle nouveau pour un second épisode très inspiré. Mais avec La Planète des singes : suprématie, il signe probablement son meilleur film à ce jour et un des meilleurs films de toute la saga. Un film à la fois épique et intime, conscient de son héritage tout en menant la franchise vers de nouveaux territoires. Un vrai « blockbuster intelligent » aussi techniquement impressionnant que spectaculaire et émouvant.

La malédiction du troisième épisode, qui a touché énormément grandes sagas au cinéma de Star Wars à Mad Max en passant par Alien, n’aura pas touché celle du « reboot » de La Planète des singes. Bien au contraire. Chaque film marque une progression considérable, presque spectaculaire. Et l’architecte de cette réussite croissante n’est autre que Matt Reeves, dont la carrière devient un véritable modèle à suivre. Après avoir fait ses armes sur des séries TV et des petites productions, aux côtés de J.J. Abrams notamment, en tant que scénariste et réalisateur, il a acquis la reconnaissance qu’il méritait en réalisant l’impressionnant et très intelligent Cloverfield en 2008. Un des rares films qui aura su mettre à profit le concept du found footage. Toujours plus ambitieux, le voici donc aux manettes de La Planète des singes : suprématie, après avoir marqué la saga de son empreinte avec La Planète des singes : l’affrontement qui représentait déjà une belle petite réussite. Pour ce troisième épisode, dont le titre original « War for the Planet of the Apes » est sans doute plus explicite, il revoit encore son ambition à la hausse. Tout d’abord, une ambition de faire honneur à l’ensemble de cette saga fondamentale du cinéma de science-fiction, en citant sans lourdeur des éléments bien connus des fans, de la mutique humaine Nova (incarnée par Linda Harrison dans le film de Franklin J. Schaffner) à Cornelius, fils de Caesar. Une façon de nouer un lien définitif avec les origines, tout en explorant un tout autre territoire. Focalisé à 100% sur les singes et l’évolution de la communauté, et centré bien évidemment sur le personnage de Caesar, La Planète des singes : suprématie s’échappe des codes en vigueur dans tous ces blockbusters tout lisses en se réappropriant des figures mythologiques qui viennent s’intégrer parfaitement à son récit. Il en résulte un film qui échappe à toute catégorisation, franchement étonnant au sein de la production actuelle.

La séquence introductive donne le ton. Une vraie séquence de film de guerre avec un commando évoluant en pleine forêt et un affrontement aussi meurtrier que dantesque. Immédiatement, Matt Reeves pose les éléments de son univers : les singes et les humains sont définitivement en guerre, comme l’annonçait le final du film précédent. Mais les singes ont évolué tandis que les humains, hormis une fraction, ont régressé. C’est bien beau tout ça mais que raconter maintenant ? Et bien humblement, La Planète des singes : suprématie va peu à peu prendre la forme d’un récit d’aventure biblique. Rien que ça. Mais pour en arriver là, dans son dernier acte dantesque sur le plan symbolique, le film va muter constamment. Passer d’un genre à l’autre avec un naturel assez impressionnant. Du film de guerre « classique », il va passer à la chronique familiale qui évoluera vers la tragédie shakespearienne. Mais durant deux actes très imposants, il va prendre la forme d’un western puis d’un film de guerre façon mélange entre Apocalypse Now et La Grande évasion. Matt Reeves va d’ailleurs citer ouvertement le chef d’œuvre matriciel de Coppola à plusieurs reprises. D’abord à travers le personnage du Colonel incarné par un Woody Harrelson littéralement habité par son personnage et par l’ombre du Colonel Kurtz de Marlon Brando, avant d’évoluer vers quelque chose d’assez étrange. Mais également, pour qui ne l’aurait pas compris, via des inscriptions du type « Ape-ocalypse Now » un brin redondantes. La référence est par ailleurs tout à fait à sa place et dépasse allègrement le clin d’œil aux cinéphiles tant le discours de La Planète des singes : suprématie sur l’enlisement de la guerre et ses conséquences psychologiques, notamment la folie mégalomane des guerriers les plus engagés, rejoint celui de Coppola. La présence du western est également d’une logique imparable. Caesar et ses proches partent dans une quête crépusculaire qui rappelle immédiatement des monuments du genre tels que Impitoyable ou Josey Wales hors-la-loi. En effet, si dans sa dernière partie La Planète des singes : suprématie renoue avec un message d’espoir, la majorité du film adopte un ton désespéré, multiplie les massacres et situations extrêmement tendues.

Tout cela pour mener le film vers sa véritable nature. Celle qui couve en réalité depuis le premier de ces trois nouveaux films : l’aventure épique. Non pas épique au sens ultra spectaculaire car Matt Reeves semble refuser de faire du grand spectacle pour le spectacle. Mais épique au sens littéraire, avec un récit global qui n’est autre que celui d’un messie. Avec en son centre Caesar, il est clair que l’ambition est ici d’en faire une figure biblique. Les dernières lignes de dialogue sont d’ailleurs assez claires sur le sujet. Ce singe exceptionnel devient plus qu’un individu mais le symbole à la fois d’une lutte et d’une forme de liberté. Il a sauvé les siens et a créé une nouvelle forme de société, a tiré avec lui toute une espèce pour la faire évoluer, tout en tissant à sa manière des liens avec certains humains pour bâtir une nouvelle hiérarchie sur la planète. Et il est assez fascinant de revoir l’ensemble des trois films. A quel point tout a été construit pour en arriver là de façon tout à fait logique. Il y a bien sur des séquences spectaculaires dans La Planète des singes : suprématie, dont quelques affrontements dantesques. Mais c’est « l’humain », ou le simien, sur lequel se focalise le réalisateur. Le film déploie plus son cœur que ses muscles, à travers un discours antispéciste intelligemment mis en œuvre. Mais surtout en offrant une place de choix aux sentiments et aux relations entre les personnages, qu’il s’agisse d’une pure relation filiale ou de celle, extrêmement profonde, entre frères de sang.

Cela passe également par l’inclusion d’un personnage étonnant nommé Bad Ape. D’abord montré comme une sorte de sidekick comique au langage très particulier et qui rappellerait presque les heures les plus sombres de la saga Star Wars avec Jar Jar, Bad Ape se révèle être un personnage tout simplement bouleversant. Son parcours et son histoire avec les humains s’avèrent terriblement touchants. Ce qui le rend évidemment plus que sympathique et vraiment attachant. De même que le personnage de Nova, orpheline, qui va progressivement devenir très proche du peuple singe. Toute la force de La Planète des singes : suprématie tient dans ces personnages incroyables, qu’ils soient singes ou humains. Mais également dans la mise en scène très propre de Matt Reeves, qui refuse tout effet d’esbroufe pour laisser toute la place à son histoire, tout en livrant quelque chose d’extrêmement solide. A cela s’ajoutent des effets spéciaux toujours plus impressionnants, les singes semblant plus réels que jamais. A tel point que l’interprétation d’Andy Serkis en Caesar en devient vraiment troublante. Si le film en lui-même est formidable mais ne constitue en rien une révolution, l’évolution technologique qui a accompagné cette trilogie laisse le souffle coupé, comme si une étape supplémentaire avait encore été franchie. Les humains véritablement filmés ne semblent pas plus « réels » que les singes numériques, ce qui en fait des vecteurs d’émotion encore plus puissants. Tour à tour western, film de guerre, récit intimiste, survival et aventure biblique, La Planète des singes : suprématie s’impose définitivement comme un blockbuster pas comme les autres.

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