La Nuit nous appartient – Critique

La nuit, des flics, des gangsters. Des motifs classiques du polar américain, dont les quelques chefs d’œuvres restent la chasse gardée d’une poignée de monstres sacrés. Mais James Gray en tisse une immense tragédie moderne qui puise son ossature dans les grands récits de l’antiquité. Avec sa mise en scène dont l’élégance n’a pas d’égal aujourd’hui, il signe non seulement une des plus intenses fresques familiales de notre temps mais réinvente à sa manière les codes du genre. Derrière l’apparente simplicité de La Nuit nous appartient, sa maîtrise emporte tout sur son passage.

Avec son titre sonnant comme une victoire, et qui est en fait la devise de la « Street Crime Unit » de la police de New York, force de frappe aux méthodes expéditives instaurée au début des années 70 avant d’être démantelée suite à la bavure Amadou Diallo à la fin des années 90, La Nuit nous appartient semble s’inscrire dans une mouvance de polars pro-flics. Un discours très américain que James Gray pervertit volontiers, le mettant à profit pour s’aventurer sur d’autres chemins. Ni pro ni anti, La Nuit nous appartient est à la fois un pur film de genre se gardant bien de donner une leçon de morale, ne prenant pas vraiment parti, et surtout un drame puissant qui se réapproprie des motifs classiques de tragédie antique appliqués à un neo-polar en tous points magistral. L’ombre de Scorsese, Coppola ou Friedkin plane toujours sur l’œuvre de Gray qui s’en démarque à la moindre occasion tout en leur portant le plus grand des respects. C’est d’ailleurs du côté du réalisateur du Parrain, autre fresque titanesque avec laquelle La Nuit nous appartient multiplie les ponts (Bobby Green et Joseph Grusinsky sont des Sonny et Michael Corleone modernes dont l’évolution est inversée), que Gray se situe le plus. Sorte de descendant ou héritier naturel, il s’impose film après film comme le seul réalisateur au monde à avoir saisi le principe de famille dans sa globalité, comme l’avait fait Coppola en son temps. A l’arrivée, cela donne un film au récit « classique » dans la mesure où il s’articule autour de motifs bien connus, mais un film qui explose les codes pour mieux les reconstruire, et le tout sans céder à une évidente démonstration de force, tout en subtilité.

La Nuit nous appartient est tout entier construit autour de figures paternelles et l’amour fraternel. Chaque personnage cherche soit à protéger et alimenter sa cellule familiale, soit à s’en extraire pour en bâtir une nouvelle. Mais c’est autour de la famille que se situent les valeurs fondamentales de James Gray, comme il l’avait déjà montré dans Little Odessa, qu’il cite explicitement à plusieurs reprises, et dans The Yards. Il y a d’un côté le fils prodigue qui recherche la reconnaissance du père en suivant ses traces sans dériver d’un millimètre de la trajectoire, et de l’autre le fils rebelle dont le comportement extrême symbolise un autre besoin d’exister, à travers une forme de liberté, mais dont les provocations ne sont là que pour trouver l’attention du père. Plus explosif, plus fantasque et nécessairement plus torturé, c’est ce second fils qui se retrouve au centre du récit, incarné par un Joaquin Phoenix époustouflant dans la mise en place d’une dualité interne. Électron libre lié au bien par le sang et attiré par la lumière du mal, il est cet être fragile qui n’aura de cesse de chercher le père, à travers un père de substitution qui l’aveugle, et de chercher à bâtir les fondations de sa propre cellule familiale, tourné vers des personnages qui représentent l’antithèse de sa propre famille. La démonstration de James Gray est limpide, ses ramifications très complexes au moment d’aborder la psychologie des personnages et leur mode de fonctionnement instinctif. Il ne juge pas le comportement de cet oiseau tombé du nid, cherchant par tous les moyens à voler de ses propres ailes, mais chez l’auteur la famille est un idéal tellement puissant qu’il finit par s’imposer au-delà de tout le reste, sorte d’ogre symbolique paradoxalement protecteur et créateur d’une force insoupçonnée. La Nuit nous appartient, c’est la cruelle démonstration que rien n’est plus fort que les liens du sang. Cruelle car elle se fait à la force de sacrifices insensés pour autant de motifs essentiels de la psychanalyse. Pour faire un homme, il doit tuer le père, c’est une histoire vieille comme le monde.

Sauf que pour la raconter son histoire, James Gray fait preuve d’une vraie modernité. Ayant parfaitement assimilé les figures centrales du thriller, du polar et du film noir, il en livre un condensé tout à fait cohérent. Le fantôme de la femme fatale, apparition presque irréelle d’Eva Mendes le temps d’un plan qui semble arrêter le temps, vient alimenter le personnage de la femme, figure hautement symbolique qui concentre l’épouse, l’amante et la mère, mais figure de substitution avant tout qui finira par être balayée tout en cherchant elle-même le réconfort du cocon familial. La Nuit nous appartient jongle avec une multitude de mythologies, autant cinématographiques que culturelles, afin d’étayer son propos et devenir l’aboutissement des travaux de son auteur sur le thème, prolongement logique de ses deux premiers films. Un aboutissement thématique mais également formel, James Gray trouvant ici une forme de cinéma pur débarrassé de toute imperfection et de toute futilité. Pas un plan ne trouve pas sa place dans la construction, pas un élément ne relève de l’artifice, et c’est à travers une forme de naturel que naît l’émotion. Car qui dit tragédie, au sens littéraire du terme, dit émotions exacerbées. La Nuit nous appartient et ses symboles presque mystiques (comme chez Coppola, la notion de famille est liée à une certaine spiritualité, pour ne pas dire religion) ne manque pas d’émotion, mais rien n’est forcé, rien n’est surjoué, il n’est pas question de performance ou d’imposer quelque chose au spectateur. Les drames y sont traités sèchement et leur impact n’en est que plus important. C’est d’ailleurs sur ce point que James Gray se détache du maître à penser Coppola, en refusant systématiquement le traitement opératique attendu pour une telle fresque et en lui préférant quelque chose de beaucoup plus contenu. Au moins en apparence car sous couvert d’une retenue de façade, sa mise en scène est d’une sophistication extrême.

Qu’il filme des funérailles militaires avec une sobriété exemplaire, une fusillade d’une violence extrême dans une obscurité quasi totale ou une course poursuite qui s’impose comme la plus impressionnante depuis des décennies, James Gray n’use jamais d’esbroufe. Le réalisateur possède cette capacité à suspendre le temps pour ménager des zones de tension insoutenables, réinventant là encore des motifs finalement très classiques. La course poursuite en question ne dure pas longtemps mais semble ne jamais s’arrêter tant s’y déploie un sens du suspense rare, d’autant plus qu’elle n’a rien de gratuit mais contient des enjeux dramatiques essentiels à l’intrigue. Une intrigue qui n’est d’ailleurs jamais laissée de côté au profit d’un discours secondaire, fruit d’un travail d’écriture assez génial qui se retrouve autant dans le récit que dans la caractérisation des personnages. La Nuit nous appartient c’est également l’exploitation idéale d’un casting cinq étoiles. En plus de Joaquin Phoenix, impérial de bout en bout avec une évolution surprenante, Mark Wahlberg prouve à nouveau ce dont il est capable entre les mains d’un directeur d’acteurs habile, incarnant à merveille le flic modèle tout à coup écrasé par les risques de son métier, tandis que la légende Robert Duvall incarne parfaitement LA figure paternelle implacable dont chaque fils attend une preuve d’amour. L’essence de son personnage est concentrée dans cette scène bouleversante où, en plein entrainement, il apprend qu’un drame est arrivé à un de ses enfants, sachant que chacun est une cible potentielle. La délicatesse de l’écriture, la sophistication extrême de la mise en scène qui joue sur des symboles forts (le plan dans lequel Joaquin Phoenix s’enfonce dans l’obscurité d’un couloir semble résumer le film), la photographie tout aussi sophistiquée de Joaquín Baca-Asay qui peint une sorte de lente marche funèbre, l’intelligence du montage et la pure performance de tout le casting, font de La Nuit nous appartient une œuvre essentielle. Le polar s’en trouve grandi, le résultat est souvent bouleversant, mais toujours avec subtilité à l’image de la simplicité du dernier plan, un simple échange entre deux frères, déchirant.

5

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