La Isla Mínima La Isla mínima – Critique

Avec son triomphe mérité aux derniers Goyas, avec face à lui des concurrents pourtant plus que sérieux (El Niño et La niña de fuego notamment), La Isla mínima confirme autant la fragile mais époustouflante vitalité du cinéma de genre espagnol, que le talent assez immense d’Alberto Rodríguez. Pour son sixième long métrage, il s’installe définitivement parmi ceux qui comptent en territoire ibérique.

Si La Isla mínima est globalement réduit au « True Detective espagnol », il ne faut pas tomber dans le piège facile d’une comparaison hasardeuse entre deux œuvres issues de médias foncièrement différents, de par le mode de narration notamment, mais qui sont avant tout héritières d’un même courant cinématographique. Le film d’Alberto Rodríguez et la série TV créée par Nic Pizzolatto ont par ailleurs été produits en même temps, il est donc tout aussi absurde de qualifier l’un de « True Detective espagnol » que l’autre de « La Isla mínima américain ». Car c’est en effet une vieille et belle tradition du thriller que véhicule La Isla mínima. Une tradition sans véritables frontières, celle du thriller ancré dans un décor hostile, ponctué de meurtres horribles, et porté par un duo d’enquêteurs catalysant l’éternel affrontement entre la tradition et la modernité.

Ainsi, La Isla mínima perpétue brillamment la tradition d’un genre qui a pu donner naissance à des chefs d’œuvres tels que Se7en ou Memories of Murder. Le décor change, on se situe ici dans une Andalousie inhospitalière où le soleil et la poussière semblent entraîner la folie, mais la structure qui a fait ses preuves reste à l’ordre du jour. Une enquête qui va révéler autant de secrets dans la communauté, à priori victime, qu’au niveau des deux policiers. Soit des éléments assez classiques du genre, mais qui fonctionnent avec toujours le même impact lorsqu’ils sont aussi précisément exécutés. Et quand ils bénéficient d’un univers aussi riche dans lequel est injectée une dose conséquente de discours politico-social. Ici, c’est l’Espagne post-franquiste, lors de la fameuse « transition démocratique » allant du milieu des années 70 au début des années 80. Une période trouble, à la fois pleine d’espoirs (le pays sortait alors de la dictature militaire) mais également de scories bien ancrées dans le quotidien. Un état quelque peu schizophrène, sensation encore renforcée dans les zones reculées telles que celle illustrée dans le film d’Alberto Rodríguez. Cette opposition entre deux Espagne se cristallise dans le duo d’enquêteurs. Tous deux sont clairement perturbés mais Pedro incarne la marche en avant d’un pays qui doit se reconstruire, tandis que Juan représente l’héritage franquiste. Le film est à la fois un rappel historique mais également une mise en garde, en réaction à une tendance très contemporaine à se tourner vers des décisions politiques de Mariano Rajoy qui ne sont pas sans rappeler cette Espagne au passé trouble.

La Isla mínima rejoint ainsi la famille de ces grands thrillers vecteurs de sens politique. Mais sans oublier de raconter son histoire. Ici, une enquête difficile sur des évènements sordides, dans un lieu où le secret se terre sous chaque portion de terrain. Un milieu rural impénétrable, dans lequel la corruption est installée depuis bien trop longtemps et où les langues ont du mal à se délier. L’enquête en elle-même, surprenante, maintient un suspense et une pression constants. La précision de la narration, qui n’emmène jamais le spectateur par la main et compte sur sa lucidité pour dénouer toutes les ramifications de l’intrigue, y est pour beaucoup dans cette réussite. Les personnages, et donc les suspects, se multiplient, et les enjeux très humanistes l’emportent. Le dénouement ne sera d’ailleurs pas une fin en soi, dans la mesure où les choses finissent par tellement s’accélérer, dans un film qui prend par ailleurs son temps, qu’il convient d’y revenir pour dénouer l’ensemble du mystère.

Alberto Rodríguez, lui, sait parfaitement où il va. Il agrémente sa – déjà passionnante – trame principale de digressions finalement essentielles à la caractérisation des personnages. Il offre à Javier Gutiérrez et Raúl Arévalo des rôles magnifiques, complexes, sur le fil du rasoir. Il signe d’une main de maître un final apocalyptique bouleversant. Le tout ponctué de séquences d’une maestria qui fait plaisir à voir, à l’image d’une poursuite nocturne tout simplement tétanisante, notamment grâce à l’efficacité de son découpage. Ou encore cette fusillade dans les marécages, sous une pluie battante. D’autant plus qu’il met tout cela en scène avec grâce, usant d’une grammaire cinématographique finalement assez classique, contemporaine, alternant les états atmosphériques afin de capter les errances intérieures de ses enquêteurs, des moments de pure énergie caméra à l’épaule, et ces inserts en plongée vue du ciel, sortes de jugements divins en même temps qu’établissements d’une topographie totale des lieux de l’action. Très noir, assez désespéré, parfois bouleversant et souvent sous une tension extrême, La Isla mínima s’impose comme un thriller de haut vol, à la fois classique et moderne, premier degré et politisé, à la fois poisseux et sec, avec une pointe d’ésotérisme. Une franche réussite pour Alberto Rodríguez qui confirme sa position de figure essentielle perpétuant le noble héritage du thriller atmosphérique.

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