La Forme de l’eau – Critique

Critiques Films
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Auréolé du lion d’or à la Mostra de Venise, La Forme de l’eau marque une nouvelle consécration pour le cinéaste mexicain Guillermo del Toro, venu présenter son dernier long métrage en avant première au Festival Lumière. Une consécration d’autant plus justifiée que La Forme de l’eau est une nouvelle preuve de l’immense talent du cinéaste.

En 2011, au cours d’un déjeuner avec Daniel Kraus portant sur la série Trollhunters, Guillermo del Toro raconte à son interlocuteur sa volonté de livrer un long métrage sur une créature amphibie. Kraus lui évoque l’idée d’un roman autour d’un concierge découvrant un monstre gardé dans un sous sol d’une structure du gouvernent américain et qu’il va ramener chez lui. del Toro rachète aussitôt les droits de son idée, et s’attelle à l’écriture d’un scénario avec l’aide de Vanessa Taylor (Divergente). Peu de temps avant d’entamer la production de Pacific Rim, del Toro charge son équipe d’importantes recherches sur la conception de la créature. Après la sortie de Crimson Peak, Alfonso Cuarón et Alejandro González Iñárritu conseillent à del Toro de faire de La Forme de l’eau son nouveau long métrage, lui faisant abandonner la réalisation de Pacific Rim Uprising. Le cinéaste retrouve son chef opérateur Dan Laustsen, son responsable des effets visuels Dennis Berardi, confie la décoration à Paul D. Austerberry, collaborateur de Paul W.S. Anderson, le montage à Sidney Wolinsky (Howard… une nouvelle race de héros) et la musique au français Alexandre Desplat. La conception de la créature est confiée à John Rosengrant de Legacy Effects. Le cinéaste parvient à réunir le casting qu’il avait en tête dès l’écriture. Sally Hawkins, Doug Jones, Michael Shannon et Octavia Spencer. Seul Richard Jenkins vient reprendre un rôle initialement envisagé pour Ian McKellen. Le tournage prend place à Toronto au Canada du 15 août au 16 novembre 2016, del Toro doit cependant renoncer à tourner son film en noir et blanc.

La Forme de l’eau raconte l’histoire d’amour entre Eliza Esposito (Sally Hawkins), une femme de ménage muette travaillant dans un centre de recherche spatial, et une créature amphibie (Doug Jones), capturée par le gouvernement américain. D’un point de vue référentiel le nouveau film de Guillermo del Toro peut être résumé grossièrement à un croisement entre L’étrange créature du lac noir, les mélodrames de Douglas Sirk et Frank Capra, mâtiné de E.T. L’extraterrestre. Si le cinéaste n’a jamais caché l’approche référentielle de son cinéma, elle ne s’est jamais faite au détriment de l’histoire contée. Prenant place en pleine guerre froide, La Forme de l’eau nous décrit une Amérique paranoïaque, gangrenée par les inégalités raciales et sexuelles. À l’instar de À la poursuite de demain de Brad Bird, del Toro évoque le versant noir et névrosé d’une époque charnière des États Unis et ses répercussions sur notre monde contemporain. Le personnage de Strickland, brillamment interprété par Michael Shannon, est une représentation de tous les travers d’un « American Way of Life » obsédé par sa soif de réussite et son consumérisme. Un personnage qui permet au cinéaste de réinvestir une figure déjà vue avec Vidal dans Le labyrinthe de Pan, celle d’un individu totalitaire prisonnier de son quotidien, ici la bureaucratie et la famille modèle. Un personnage matérialiste auquel s’opposent deux rêveurs vivant au dessus d’un cinéma de quartier. Giles (Richard Jenkins), un brillant illustrateur, considéré comme une relique du passé par les publicitaires, à qui il cherche à vendre son travail. Une figure paternelle bienveillante, comme pouvait l’être Trevor Bruttenholm dans les deux volets d’Hellboy, auquel le cinéaste apporte un angle nouveau en en faisant son double fictif. Les relations de Giles avec les publicitaires peuvent faire écho avec celles du cinéaste face aux exécutifs des majors. Eliza Esposito, à la quelle Sally Hawkins offre une prestation à fleur de peau qui mérite d’être saluée, est une muette qui s’exprime par les comédies musicales. À l’instar de Johann Krauss dans Hellboy 2 : Les légions d’or maudites, Eliza traduit la fascination du cinéaste pour les héros du cinéma burlesque des origines.

Hawkins ayant calqué sa prestation sur celle de Charles Chaplin, Buster Keaton, Laurel et Hardy, que le cinéaste lui avait donné comme référents. L’humanisme brisé des personnages, hérité de Sirk et Capra, montre l’affection du réalisateur pour les nantis et les déshérités, tout comme ses confrères Edgar Wright, Bong Joon-ho et Stephen Chow. La Forme de l’eau traduit à nouveau la fascination du cinéaste pour les comédies musicales, genre dont il est un grand admirateur. Mais de manière plus frontale. Outre la mise en scène « musicale » qu’affectionne del Toro, à base de steadycam et de transitions en mouvement, La Forme de l’eau fait de la comédie musicale, genre hérité du burlesque, le moyen pour ses deux protagonistes principaux de se rapprocher mutuellement et d’exprimer leurs sentiments. Sur ce postulat le cinéaste parvient à transmettre émotionnellement des concepts intellectuels, dont la clé repose sur un langage intuitif, et non sur des mots, capable de rapprocher des individus appartenant à des mondes que tout oppose. Tout comme ses confrères de la même génération : Jackson, Raimi… del Toro est souvent accusé par des critiques immatures d’être un cinéaste prude effrayé par la représentation du sexe à l’écran. Si La Forme de l’eau démontre intelligemment le contraire, c’est par sa subversion mélodramatique et transcendantale, déjà présente de manière plus psychique dans Pacific Rim et Avatar de son ami James Cameron (dont il reprend le design bio-luminescent), et que n’aurait pas renié les sœurs Wachowski.

L’intimité entre Eliza et la créature emprunte à beaucoup de représentations mythologiques picturales. Tout comme dans le film de Jack Arnold, la créature de La Forme de l’eau trouve son origine dans les récits de H.P. Lovecraft de par son apparence, qui évoque les monstres peuplant la nouvelle Le cauchemar d’Insmouth, mais aussi de par son origine divine. Une figure déjà présente à travers Abe Sapien dans les deux volets de Hellboy. Si la découverte de notre monde par la créature via la télévision et sa faculté à soigner des blessures convoque ouvertement E.T., c’est surtout dans la faculté qu’à del Toro à émouvoir à partir de scènes casses gueules, voir ridicules sur le papier, qu’il se montre le plus proche du long métrage de 1982. L’apothéose étant cette scène musicale qui témoigne de l’incroyable foi du cinéaste envers ce qu’il filme. La grande force de La Forme de l’eau se trouve justement dans ses ruptures de ton passant du burlesque au sordide, du rire aux larmes en un instant. Quand à la photographie de Laustsen elle opte pour une prédominance verte à contre courant de l’esthétique en vigueur de nos jours. Idem pour la partition d’Alexandre Desplat qui confine au long métrage un ton singulier et intemporel. Tous ces éléments concordent à faire de La Forme de l’eau une réussite majeure dans l’œuvre de Guillermo del Toro.

Si l’on pouvait craindre que le cinéaste finisse par tourner en rond et se caricaturer, La Forme de l’eau démontre sa faculté à renouveler ses thèmes de prédilections. Sous des allures de « petit film » Guillermo del Toro démontre à nouveau que son cinéma s’avère beaucoup plus riche et vivifiant que bien des productions actuelles. Une merveille aussi importante que précieuse.

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