Kingsman : le cercle d’or – Critique

Critiques Films
3.5

Pour la première fois dans sa carrière, Matthew Vaughn s’essaie avec à l’exercice de la suite avec Kingsman : le cercle d’or et confirme son statut de chef d’orchestre d’une franchise initiée par ses soins. Il développe le parcours d’Eggsy tout en élargissant les perspectives d’expansion de l’univers de ces espions sans frontières. Ce second opus lui sert également de laboratoire d’expérimentation et confirme qu’il est bien décidé à torpiller les acquis du cinéma de blockbuster actuel.

Au tournant des années 2000, Guy Ritchie s’impose comme l’un des nouveaux talents du cinéma britannique avec Arnaques, Crimes et botanique et Snatch. La promesse tarde à être tenue avec A la dérive et Revolver, dont les échecs amèneront Ritchie à un retour aux sources avec le sympathique RocknRolla avant de gagner les faveurs du box-office en 2010 avec son Sherlock Holmes produit par Joe Silver pour Warner. L’espoir d’une belle franchise est immédiatement torpillé deux ans plus tard par une suite confuse et en roue libre. Toujours pour Warner, Ritchie propose son très sympathique Agents très spéciaux : code U.N.C.L.E. avant de proposer une relecture hystérico-clipesque des légendes de Camelot avec Le Roi Arthur : La légende d’Excalibur, deux autres trous béants financiers dans le bilan du studio. Si nous analysons rétrospectivement la filmographie de Ritchie, nous constaterons qu’Arnaques… et Snatch furent produits par le même Matthew Vaughn. On peut même se demander, à la lueur de la suite de la carrière de ce dernier, si le montage rapide, les hilarantes punchlines et l’énergie énervée des deux longs-métrages ne découlent pas de sa propre sensibilité. La scission entre les deux hommes viendra avec A la dérive, que Ritchie réalise pour son épouse Madonna, tandis que Vaughn va réaliser en Angleterre son premier long-métrage, le polar classieux Layer Cake avec Daniel Craig. La réussite artistique du film permet à l’acteur de décrocher le rôle de James Bond tandis que Vaughn est appelé par la Twentieth Century Fox pour réaliser le troisième opus de la saga X-Men, abandonné par Bryan Singer. Vaughn développe le scénario et caste Ellen Page et Vinnie Jones avant de devoir quitter le projet pour raisons personnelles et laisser le champ libre à Brett Ratner qui signera avec X-Men : l’affrontement final un opus soigné mais désincarné. Coup de bol pour la Fox, le film est un carton au box-office. Vaughn souhaite poursuivre sa carrière hollywoodienne mais veut conserver sa liberté artistique et son identité britannique tout en développant des projets commercialement viables pour le marché US. Il obtient les droits du roman de fantasy « Stardust » du célèbre auteur Neil Gaiman et le porte à l’écran en 2007.

Si le film ne fait pas de vagues lors de sa sortie, Vaughn confirme ses qualités de cinéaste et sa capacité à travailler avec des stars (Robert De Niro, Michelle Pfeiffer, Claire Danes) tout en plaçant une tête nouvelle au centre des enjeux (Charlie Cox, le futur Daredevil de Netflix). En 2008, le succès d’Iron Man et le rouleau-compresseur The Dark Knight permettent aux super-héros s’imposer leur hégémonie sur le box-office mondial. Malgré le coup raté d’X-Men : L’affrontement final, Vaughn souhaite toujours tenter l’aventure de l’adaptation de comics. Il jette son dévolu sur « Kick-Ass », scénarisé par Mark Millar et illustré par John Romita Jr. dans lequel un ado se transforme en vigilante masqué et se lance dans une croisade personnelle contre le crime avant de rejoindre une micro-milice formée par un ancien flic et sa fille. Vaughn en tire un script co-écrit avec sa partenaire Jane Goldman et rassemble les nouveaux venus Aaron Taylor-Johnson et Chloé Grace Moretz en compagnie d’un Nicolas Cage superbe en « Big Daddy » ultra-expéditif mais imitant Adam West à la perfection. Beau succès pour un divertissement « Rated R », Kick-Ass transforme rapidement Vaughn en figure controversée, la plupart des critiques arguant que son film fait l’apologie de la loi du talion en mettant en scène une gamine dézinguant des mafieux à coup de flingue et de sabre. Il est vrai que Kick-Ass est un long-métrage hybride et surprenant, un film de justicier urbain violent dans un univers multicolore. Le film montre que les temps ont changé. En 2002, Peter Parker embrassait sa dulcinée la tête à l’envers et sous la pluie. En 2010, Dave Lizewski prend sauvagement sa copine dans la rue près des poubelles. Pendant ce temps, c’est l’effervescence dans les bureaux de la Fox. Bryan Singer est sur le point de réaliser une prequel à l’univers X-Men axé sur l’amitié et la future rivalité entre Charles Xavier et Magneto. Mais il doit abandonner le projet pour honorer une clause contractuelle avec Legendary Pictures (le futur Jack, le chasseur de géants). Si plusieurs remplaçants sont envisagés, Matthew Vaughn est engagé in extremis. Jugeant le scénario bancal, il convie Jane Goldman et redéfinit entièrement l’intrigue, caste ses comédiens et boucle la production en 10 mois !! Malgré un marketing médiocre, X-Men : le commencement obtient un score honorable au box-office sans pour autant casser la baraque. Mais la presse et les spectateurs s’enthousiasment pour le film qu’ils saluent comme l’un des meilleurs de la franchise…peut-être le meilleur. Les carrières de James McAvoy, Michael Fassbender et Jennifer Lawrence devront beaucoup à cette réussite. Vaughn développe une suite, X-Men : Days of Future Past, toujours en compagnie de Jane Goldman.

Kingsman : le cercle d'orEn bon électron libre, il abandonne le projet tout en conservant un poste de producteur d’exécutif et profite de sa situation confortable à la Fox pour soumettre l’adaptation de « The Secret Service », un autre comics pour adulte signé Mark Millar. Vaughn se sert du comics pour injecter du sang neuf au film d’espionnage, qu’il juge moribond et peu excitant. Sorte de James Bond sous acide, trash et musical, Kingsman : Services Secrets obtient un excellent succès critique et publique lors de sa sortie en février 2015. A l’instar de Kick-Ass, le film est pointé du doigt pour sa violence excessive et son insouciance revendiquée. La Fox propose à Vaughn de réaliser une suite, ce qu’il accepte pour la première fois de sa carrière, conscient qu’il peut développer toutes ses idées au sein d’un univers qu’il a lui-même confectionné. Dans Kingsman : le cercle d’or, le jeune Eggsy assiste impuissant à la destruction du QG de Kingsman et à l’élimination de tous les agents. En compagnie de son instructeur Merlin, seul autre survivant du carnage, il va rejoindre les Statesman, leurs homologues américains utilisant la production et le commerce d’alcool comme couverture. Ils vont s’unir pour démanteler l’organisation criminelle de Poppy une trafiquante de drogue sur le point de déclencher une « épidémie » de toxicomanie à l’échelle mondiale. Comme toute suite qui se respecte, Vaughn développe son univers et ses personnages, en renforçant les valeurs personnelles d’Eggsy, qui doit confirmer son statut d’agent de choc tout en passant du temps avec la femme de sa vie et ses amis. A l’instar de Bruce Wayne ou de Clark Kent, Eggsy doit dissimuler son identité secrète pour protéger ceux qu’il aime. Le jeune loubard en « street wear » devient un demi-dieu en complet Savile Row lorsqu’il part sauver le monde. Mark Strong constitue le cœur émotionnel du film. Il n’est plus l’instructeur impitoyable du premier film mais un mentor attentif et une figure paternelle fiable pour son jeune poulain, déboussolé après la destruction de l’agence. Il n’y a qu’à voir la séquence de la bouteille de whisky pour assister à la connivence renforcée entre les deux personnages. Taron Egerton fait des merveilles et offre une nouvelle palette extraordinaire à Eggsy, devant passer de la joie à la frustration lorsqu’il retrouve Harry Hart (Colin Firth), devenu amnésique après l’événement du premier opus.

Kingsman : le cercle d'orAu niveau des méchants, le premier film avait mis la barre très haute avec Samuel L. Jackson en industriel zozotant et Sofia Boutella en henchwoman aux jambes métalliques meurtrières. Ici, Julianne Moore fait de Poppy une sorte d’icône kitsch coincée dans des années 50 fantasmées. C’est peut-être sur ce point que la suite perd en efficacité. Mais parlons un peu mise en scène. Kingsman : le cercle d’or est avant tout un incroyable film d’action qui multiplie les scènes de baston ahurissantes, comme ce combat dans un taxi sur fond de Prince qui ouvre le film, prétexte à positionner la caméra dans des endroits improbables dans un espace clôt. Si Edgar Wright est désormais célébré pour savamment calibrer son montage sur la musique, il faut admettre que Vaughn se montre supérieur en expérimentation visuelle pure, préférant extraire le potentiel sensoriel de la musique en pure expérience viscérale. Mieux encore, Vaughn utilise chaque séquence, chaque élément de décor pour proposer une multitude d’idées comme cet immeuble « Statesman » en forme de bouteille ou un téléphérique transformé en toupie géante. Quant à la séquence « d’introduction » de la puce de tracking dans le corps de la petite amie du rival d’Eggsy, nous vous laissons la découvrir bouche bée. On se plait à imaginer une table ronde jubilatoire entre Tsui Hark et Matthew Vaughn, discutant de leur capacité de poursuivre à l’extrême leur volonté d’expérimentation au sein d’un système de studio. On peut d’ailleurs s’étonner que la Fox ait laissé Vaughn tacler au passage les méthodes d’information de la chaîne Fox News et baptiser « Fox » la conseillère impuissante (Emily Watson) du Président des Etats-Unis. D’ailleurs, ce dernier est une ordure de la pire espèce joué par l’excellent Bruce Greenwood, qui reprend à son compte la cravate et les mimiques d’un certain Donald T. dont il retranscrit également la radicalité et la bêtise profonde. A ce titre, Kingsman : le cercle d’or exagère à peine la réalité politique américaine et c’est peut-être cela qui lui a valu un accueil beaucoup moins positif comparé à son prédécesseur. Nous n’irons pas plus loin dans l’exploration en profondeur du film mais terminons en confirmant que Matthew Vaughn est l’un des talents les plus précieux du cinéma de divertissement, sa liberté de ton et son irrévérence constituant une véritable bulle d’air au cœur du paysage hollywoodien. Kingsman : le cercle d’or est un film d’action jubilatoire, touchant et d’une maîtrise visuelle totale.

3.5

Lost Password

[email protected]@@@@@@@@@@@@@@