Killers – Critique

Critiques Films
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5 ans après leur étonnant slasher Macabre, sorte de Massacre à la tronçonneuse version indonésienne, les Mo Brothers remettent le couvert avec ce thriller implacable nommé Killers et qui s’est bâti une solide réputation lors de sa tournée des festivals. Une image non usurpée tant le film tient toutes ses promesses, et même plus encore.

A plus d’un titre, Killers est à rapprocher du chef d’œuvre de Pascal Laugier, Martyrs. Et ce pas seulement pour cette séquence inaugurale et choc qui joue sur le même motif. Les deux films partagent la même énergie du désespoir, le même traitement frontal et glacial de la monstruosité et de la violence, et la même volonté de briser les frontières sans suivre une ligne directrice simple. Ainsi, Killers, second film de Kimo Stamboel et Timo Tjahjanto en duo (le premier prépare One Good Thing sur un scénario de Todd Brown, fondateur de Twitch, pendant que le second travaille sur The Night Comes for Us, co-écrit par Gareth Evans) démarre comme une sorte de torture porn avant de virer au film de serial killer, au duel de psychopathes, au drame familial et à la fable sociale. Cet aspect bouillonnant n’empêche pas la narration de bénéficier d’une véritable maîtrise qui rendent les quelques 2h15 toujours digestes, malgré l’emphase un brin excessive du final.

Empreint de la philosophie no limit de la Nikkatsu, qui a co-financé le film avec Merantau Films (la boîte derrière The Raid et The Raid 2), Killers va opposer deux meurtriers aux motivations radicalement différentes mais qui se retrouvent sur le terrain voyeuriste du partage de vidéos sordides en ligne. Un concept pour une sorte d’étude de mœurs forcément déstabilisante tant les Mo Brothers jouent en permanence avec les attentes liées aux genres qu’ils investissent pour mieux les faire voler en éclats et jouer ainsi sur un effet de surprise. Comme pour Martyrs, il peut n’en résulter qu’une impression de vaste cacophonie quand les réalisateurs misent tout sur la singularité de leur œuvre. Ce qui donne naissance à un film assez peu aimable car déstabilisant et peu clair dans ses intentions, mais paradoxalement passionnant de par ses successions de prises de risques et de chemins de traverse. Avec des personnages dont les parcours sont paradoxalement limpides, l’indonésien sombrant peu à peu en enfer, d’abord par vengeance, puis par plaisir et enfin à nouveau par vengeance, quand le japonais y règne depuis visiblement quelques temps, Killers joue la carte de personnages principaux globalement détestables, même s’ils provoquent une certaine empathie grâce à un réel effort d’écriture pour rendre leur comportement presque logique. Logique dans l’idée d’un portrait de deux hommes hautement instables, voire carrément tarés.

La beauté de l’exercice, tout comme sa réussite, réside dans son approche post-moderne du(des) genre(s). En effet, Kimo Stamboel et Timo Tjahjanto font se rencontrer deux cultures de la violence pour mieux en extirper les points communs et balancer à la face du spectateur le côté malsain de sa fascination pour cette violence. Concrètement, les deux réalisateurs jouent avec les attentes du public, les satisfont parfois, mais les prennent souvent à revers pour pointer du doigt l’absurdité, et quelque part les dangers, de cette soif de sordide. Il y a donc un peu de Funny Games là-dedans, sans l’austérité, avec une certaine générosité pour satisfaire le voyeurisme du public, et toujours avec cet aspect qui peut paraître un poil moralisateur. D’ailleurs, si le final s’étire quelque peu, il reste d’une puissance assez extraordinaire dans son nihilisme et sa noirceur, allant très loin dans le cercle de la violence que dessinent ces deux personnages.

Pour en arriver là, c’est un peu le parcours du combattant pour Bayu (Oka Antara), journaliste démoli jusque dans sa chair, ayant perdu son boulot et sa femme après s’être attaqué à une figure puissante. Un parcours qui va mettre en avant la corruption du pouvoir et des institutions, la misère sociale et l’horreur urbaine des bas-fonds indonésiens, de quoi faire plonger peu à peu le personnage dans la folie meurtrière. D’autant plus qu’il est poussé à bout par Nomura (Kazuki Kitamura), un psychopathe romantique qui réinvente complètement la figure classique du serial killer. C’est sans doute l’un des éléments les plus réussis de Killers, ce personnage dont les motivations semblent claires jusqu’à une découverte qui repousse les limites du sordide et offre un tout nouveau regard sur sa nature. Tout le film évolue ainsi. Les deux réalisateurs sont tout à fait conscients de ce qu’attend le spectateur et lucides sur les genres qu’ils investissent. En résulte quelque chose d’extrême mais surtout d’intelligent dans son rapport au spectateur. D’autant plus que les Mo Brothers sont capables de combler toutes les attentes les plus malsaines en terme de violence extrême et frontale, n’hésitant pas à filmer un marteau s’abattre sur le crane d’une femme en plein cadre ou à mettre des armes dans les mains d’enfants. Pour illustrer leur propos, faussement éparpillé et finalement étonnamment cohérent, ils développent une grammaire cinématographique au moins aussi vaste que leur récit, passant d’une ambiance glaciale et posée à des moments de folie furieuse sans que cela ne pose un quelconque problème de fluidité dans la mise en scène ou d’harmonie dans la narration.

Au final, Killers déstabilise autant qu’il laisse un arrière-goût de sang séché dans la bouche, avec l’impression d’avoir senti une lame sur sa gorge. Âpre, violent et très noir, le second long métrage des Mo Brothers repousse de nombreuses limites et s’avère peut-être trop ambitieux dans son entreprise de déstabilisation. Sans aucune véritable retenue, foulant des genres extrêmement balisés en jouant avec leurs codes, parfois peut-être trop théorique dans son approche mais s’équilibrant par une vraie générosité, Killers prouve à nouveau que l’Indonésie est la terre d’un cinéma qui brise les codes en vigueur partout ailleurs, tout en s’abreuvant de grands classiques. Mais c’est surtout, finalement, une des propositions les plus revigorantes en terme de traitement de la figure du serial killer au cinéma depuis bien longtemps, contenant quelques beaux morceaux de cinéma.

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