Kazuo Koike et le cinéma

Décédé le mercredi 17 avril à 82 ans des suites d’une pneumonie, Kazuo Koike laisse derrière lui une œuvre importante à plus d’un titre. Ses créations ayant eu un impact considérable dans le domaine du manga comme du cinéma. Les diverses adaptations de ses œuvres sur grand écran ont permis à une partie du public de se familiariser avec son nom. L’occasion de revenir succinctement sur ces dernières. Hommage.

1970 marque le début d’une période faste pour Kazuo Koike. L’ancien assistant de Takao Saitō sur Golgo 13 s’entoure de ses partenaires Seisaku Kanō, Satomi Kōe et Yū Koyama pour ouvrir le studio Ship, permettant à Koike et son équipe d’œuvrer en indépendant. À cette même époque, les compagnies cinématographiques locales alors déclinantes s’intéressent au phénomène des Gekiga, ces mangas à destination des adultes dont elles flairent le potentiel commercial. C’est dans ce contexte bien particulier que Kazuo Koike, comme bien d’autres de ses confrères, voit ses divers travaux susciter l’intérêt de diverses personnalités déjà bien implantées dans le 7ème art Japonais, parmi lesquels Shintaro Katsu.

Célèbre interprète du masseur aveugle Zatôichi, Katsu, également producteur, achète les droits de Lone Wolf and Cub sur lequel travaillent Koike et le dessinateur Goseki Kojima. L’acteur-producteur confie à Koike l’adaptation de son œuvre pour le grand écran, et la caméra au vétéran Kenji Misumi. Affaire de famille oblige, le rôle principal est tenu par l’imposant Tomisaburô Wakayama, le frère de Katsu. À l’arrivée ce sont six films, tournés par 3 cinéastes, qui sortiront entre 1972 et 1974. À l’instar du manga dont elle est issue, la franchise Baby Cart narre, durant l’ère Edo, les aventures d’Ogami Ittō, ancien assistant chargé de mission du Shogun louant ses services d’assassin, tandis que son fil, Daigoro, l’accompagne dans une charrette équipée d’armes. Porté par un duo fascinant, luttant pour sa survie dans un monde hostile où la mort rode en permanence, Baby Cart est une saga passionnante à plus d’un titre. Portés par un véritable souci du travail bien fait, les divers épisodes vont tenter de retranscrire cinématographiquement le trait pictural de Kojima, tout en rendant justice à l’aspect feuilletonnesque des écrits de Kazuo Koike. Si la saga ne comporte aucun déchet, trois épisodes se distinguent de l’ensemble. Le sabre de la vengeanceKenji Misumi pose toutes les bases esthétiques et narratives de la franchise, lui permettant de renouer avec la fibre expérimentale de ses précédents travaux dans le chambara que ce soit les Zatoichi ou Tuer !. L’âme d’un père, le cœur d’un fils, le 4ème volet cette fois ci mis en images par Buichi Saitô, propose un émouvant portrait de femme où Ogami Ittō s’y montre sous un jour plus sensible, sans jamais perdre de sa superbe. Et surtout L’enfant massacre, second opus réalisé par Misumi, qui s’impose comme un véritable pinacle du chambara, dans lequel la mise en scène expérimentale épouse le point de vue de personnages évoluant dans un décorum épuré qui appuie leur dimension iconique.

Parallèlement à Baby Cart, Shintaro Katsu jette également son dévolu sur une autre création de Kazuo Koike : Hanzo the Razor. Toujours situé dans l’ère d’Edo, cette création de Koike met en scènes Hanzo Itami, un détective secondé par deux anciens prisonniers. Cette fois, Shintaro Katsu endosse lui même le rôle titre pour trois longs métrages, dont le premier portera de nouveau l’empreinte de Kenji Misumi à la réalisation. Koike se charge à nouveau de l’adaptation mais seulement pour le premier film, laissant sa place pour les deux autres au scénariste réalisateur Yasuzo Masumura. Cependant l’autre fait marquant des relations entre Koike et le cinéma intervient en 1973 avec l’adaptation de son manga Lady Snowblood par l’acteur réalisateur Toshiya Fujita avec Meiko Kaji dans le rôle principal. Le résultat final est une réussite comparable à celle des meilleurs opus de Baby Cart et à l’instar de ces derniers s’impose comme l’un des joyaux du cinéma du japonais de l’époque. Prenant pour base Yuki Kashima, un être enfanté dans l’unique but de concrétiser la vengeance de sa mère dont la famille fut victime d’exactions commises par trois hommes et une femme, devenus depuis des figures d’autorité, le film Lady Snowblood de Fujita parvient à condenser un manga de 1400 pages en un long métrage de 1h37, sans jamais sacrifier la quintessence de ce dernier. L’adaptation opérée par le scénariste Norio Osada s’apparentant à une réorchestration de l’intrigue, allant droit à l’essentiel sans jamais oublier l’érudition socio historique sur l’ère Meiji dont faisait preuve Koike. Fujita va également honorer le dessinateur Kazuo Kamimura, dont l’approche lorgnait vers l’estampe, par un découpage expérimental et une photographie soignée qui s’impose, à l’instar des Baby Cart, comme l’une des tentatives les plus réussies de retranscrire le langage des mangas. La présence au générique de la grande Meiko Kaji qui avait refusé dans un premier temps le projet avant de découvrir le manga, et dont la prestation de Yuki, dans la lignée de La femme Scorpion, finit d’asseoir sa popularité, contribua grandement à la réussite de cette adaptation cinématographique.

Bien des années plus tard, le français Christophe Gans découvre par l’intermédiaire du dessinateur Michael William Kaluta, un anime nommé Crying Freeman tiré de l’œuvre éponyme de Kazuo Koike et du dessinateur Ryōichi Ikegami. Avec l’aide de Samuel Hadida, il en acquiert les droits auprès du producteur Takashige Ichise, ce qui donnera lieu à un long métrage éponyme en 1995 qui permettra au cinéaste de poursuivre la carrière que l’on connait aujourd’hui. Outre ces adaptations, auxquelles viendront s’ajouter d’autres, comme la version SF de Lady Snowblood sortie en 2001 sous le titre de Princess Blade, c’est l’influence des adaptations de l’œuvre de Koike qui va s’avérer être importante auprès de cinéastes venus d’horizons divers et variés. Yoshiaki Kawajiri, Quentin Tarantino, Arnaud Desplechin, John Carpenter, James Cameron, Wong Kar-Wai, James Mangold, Genndy Tartakovsky et tant d’autres cinéastes ayant était marqués par Baby Cart comme Lady Snowblood, au point d’intégrer dans leurs œuvres des éléments venant directement de ses adaptations de l’œuvre de Koike. Que ce soit Kill Bill, Les Cendres du temps, Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin, Logan, Samurai Jack… La liste est encore longue et témoigne de la vivacité d’une œuvre qui n’est pas prête de s’éteindre. Un héritage qui constitue probablement le plus bel hommage fait à Kazuo Koike.

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