Jupiter: le destin de l’univers – Critique

Critiques Films
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3 ans seulement après le dense et magnifique Cloud Atlas, Lily et Lana Wachowski poursuivent leur filmographie sans faute en s’attaquant space opera. Impressionnant, magistral, Jupiter: le destin de l’univers est un orgasme visuel aux scènes d’action hallucinantes. Une œuvre inédite et généreuse, dont les perspectives semblent infinies pour instaurer une nouvelle saga de science-fiction.

À l’instar de 2013, 2015 fut une grande année de cinéma. À peine le second mois entamé qu’un film majeur débarquait dans les salles mais en ne trouvant malheureusement pas son public. Et si Jupiter: le destin de l’univers a été réalisé par « les créateurs de la trilogie Matrix » comme nous le rappellent les affiches du long-métrage, Lily et Lana Wachowski ont enchaîné les échecs au box office depuis. Échecs qui laisseront la place à un noyau dur de fans qui se chargeront de réhabiliter leur travail de mise en scène visionnaire qui s’est développé sur chacun de leurs films. Depuis quelques, le marché international (sur lequel a fonctionné Cloud Atlas par exemple) est devenu une machine plus rentable sur certains projets que boude systématiquement le public américain. Des projets qui prennent des risques en sortant de la norme que représente le mieux aujourd’hui l’univers Marvel. C’est ainsi que le pari a été fait entre la Warner Bros. et les Wachowski pour faire émerger une nouvelle saga (une trilogie, ce serait déjà bien) aussi riche et étendue que pourrait l’être celle de Star Wars.

L’ambition était grande, la promesse difficile à tenir, mais le résultat répondra aux attentes les plus folles. Néanmoins, la sortie repoussée de plus de sept mois et l’absence totale de soutien de la part du même studio qui distribuait Cloud Atlas nous faisait craindre le pire. De plus, l’incompréhension fut totale vis-à-vis de la campagne promotionnelle engagée par la Warner Bros. qui pensa qu’une projection surprise au festival de Sundance aurait été une bonne chose. S’avouer à la fois héritier et digne successeur de la saga de George Lucas n’est pas aisé, d’autant plus que cette dernière s’est revitalisée à la fin de l’année avec la sortie de l’Épisode VII. Nombreux ont été ceux à s’y casser les dents, que cela soit pour Les Chroniques de Riddick ou John Carter. Instaurer une nouvelle grande histoire de space opera dans le cinéma de science-fiction n’est pas chose aisée. Cependant, Jupiter: les destin de l’univers pourrait tirer son épingle du jeu avec un public européen, russe et chinois plus exigeant et demandeur, devenu véritablement concurrentiel avec celui des États-Unis.

Comme à leur habitude, les Wachowski aiment à nous emmener sur leur terrain sans prendre de pincettes. Que ce fut pour Matrix, Speed Racer ou Cloud Atlas, leurs univers bien définis et donnant également l’impression d’être sans limites nous donnent toujours à voir quelque chose d’inédit. Si Jupiter: le destin de l’univers s’ouvre en Russe sur la naissance de l’héroïne incarné par Mila Kunis, le film nous emmènera rapidement dans l’espace et commencera ainsi à dépeindre son visuel impressionnant aux influences multiples. Peut-être par péché d’orgueil par rapport au gigantisme de l’univers qu’ils ont développé, les Wachowski accumuleront les noms et les lieux dans les vingt premières minutes, au risque de perdre complètement le spectateur sous cette avalanche d’informations. Certaines essentielles s’avèreront même être répétées plus que nécessaire. Nous suivrons alors cette jeune fille immigrée d’origine russe, devenue femme de ménage en Amérique et qui se verra happée malgré elle dans un conflit intergalactique dont la Terre est au centre de toutes les convoitises.

Si à la première vision l’introduction paraît laborieuse, l’arrivée des scènes d’action remet les choses à leur place. C’est là que la force des Wachowski déploie toute son envergure. L’empathie qu’ils cherchent à développer avec leur héroïne est faite de façon très intimiste, mais leur générosité ne saurait être remise en cause lorsque Channing Tatum s’envole et que les lasers fusent dans tous les sens. Tourné en 3-D, Jupiter: le destin de l’univers nous colle au fond de notre fauteuil pendant une course-poursuite absolument dingue de huit minutes au milieu de la skyline de Chicago. Les money shots s’enchaînent à une vitesse incroyable et l’action est menée à un rythme effréné. C’est sur ce point bien précis que le John Carter d’Andrew Stanton avait raté le coche. Adaptant texto l’œuvre d’Edgar Rice Burrows qui avait été, entre temps, pillée sans vergogne par un nombre incalculable de films de science-fiction, Stanton aurait dû mettre l’accent sur quelque chose de visuellement inédit à montrer au public. Sans jamais faillir, les Wachowski nous étourdissent avec un sens aigu de la chorégraphie de l’action faisant la leçon aux derniers blockbusters toujours en panne d’inspiration.

Jupiter: le destin de l’univers prendra, sans surprise, une toute autre dimension lorsque Jupiter Jones sera dans l’espace. Sous la direction de Grant Hill (fidèle parmi les fidèles des Wachowski), le production design est un immense patchwork hétéroclite. De l’architecture intérieure à la coque extérieure, les vaisseaux sont assez incroyables. Le bestiaire mêle différentes races d’aliens, pouvant aller des petits hommes blancs et chauves à grosse tête à des sauriens ailés. Des gardes masqués de cuir noir aux autres costumes des membres de la famille Abrasax rappellent ceux du fameux Dune d’Alejandro Jodorowsky. Se plaçant dans la même veine que ce projet avorté du réalisateur d’El Topo, les prises de risques artistiques sont constantes pour nous présenter du jamais vu. Cette impression ressort notamment avec une scène centrale, parodiant une administration galactique à mi-chemin entre H2G2 et Brazil. Cette dernière référence sera d’autant plus appuyée avec le caméo de Terry Gilliam. Les Wachowski assument cette fuite en avant, assumant jusqu’au bout leur délire visuel et sans faillir. Une abnégation qui paye auprès du spectateur qui ne se retrouve jamais laissé avec un sentiment mitigé de demi-mesure.

Avec une flamboyante bande originale enregistrée avant même le début du tournage par Michael Giacchino, qui avait déjà officié sur Speed Racer, Jupiter: le destin de l’univers donne l’image d’un ovni qui n’en est pas moins tout à fait cohérent. En plus d’être une relecture moderne des contes de fées et des histoires enchantées de princesses et de leur preux chevalier servant, le long-métrage est aussi la chronique d’une dynastie, marquée de complots et de trahisons, où les trois héritiers d’une famille ancestrale se déchirent pour décider du sort de la planète Terre. Il faut reconnaître aux Wachowski le travail accompli pour avoir élaboré un tel ensemble. Ensemble qui a aussi toute sa place dans leur filmographie en partageant leurs thèmes de prédilection, tels que la réincarnation de l’âme et des corps et celui de l’être humain considéré comme matière consommable. Et c’est bien là qu’est la véritable force de ce film. D’avoir pu imaginer quelque chose de neuf, blindé de références, en l’assumant avec une telle générosité dans ses séquences d’action, qui balaiera ensuite d’un revers les quelques défauts formels du long-métrage. Ce pouvoir de la fiction que le cinéma hollywoodien a oublié peu à peu, en ne se reposant que sur des adaptations, et dont les Wachowski se sont pleinement emparés avec Jupiter: le destin de l’univers, dont on espère voir un jour les prochains volets.

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