Judo – Critique

Sorti à Hong Kong en 2004, Judo, aka Throw Down, symbolise parfaitement et avec panache l’intensité créatrice dont a bénéficié Johnnie To dans les années 2000. Une décennie ponctuée de films majeurs et d’essais envoutants à l’image de cet hommage à Akira Kurosawa qui se plait à briser les règles.

Depuis ses débuts, il ne faisait aucun doute que Johnnie To deviendrait un réalisateur majeur au niveau international. Il a réussi à bâtir son petit empire cinématographique, sa société Milky Way Image produisant des pépites depuis des années, mais également une oeuvre d’une densité étonnante. En tant que réalisateur, la décennie 2000 est celle sur laquelle il a régné, quasiment sans partage. Entre 1999 et 2009, il a réalisé ou co-réalisé 26 longs métrages. Parmi ces productions, on trouve nombre de comédies ou comédies romantiques légères et très grand public, lui permettant d’engranger de forts bénéfices. Mais on trouve également une quantité incroyable de films majeurs, qui ont marqué à jamais l’histoire du cinéma hong-kongais. Parmi eux, citons Running Out of Time, The Mission, Election 1, Election 2, Exilé, Fulltime Killer, PTU, Breaking News, Mad Detective… la liste est longue comme le bras et donne le vertige. On y trouve également quelques films qui se jouent de toutes les cases dans lesquelles on serait tenté de les inscrire, et qui symbolisent une liberté de création totale. Running on Karma, Sparrow… et Judo par exemple. Un film sorti à l’époque directement en DVD chez nous et qui se paye un joli lifting grâce à Carlotta. Mais surtout un film extrêmement déstabilisant, qui flirte avec différents genres et courants, mais qui porte pourtant de la première à la dernière image la signature de son auteur (auteur qui au passage n’a signé qu’un seul scénario de toute sa longue carrière).

Judo est un film qui jongle avec des séquences en miroir, qui joue avec la répétition. Plusieurs raisons à cela. D’abord, Johnnie To a toujours travaillé la notion du temps au cinéma. Il est capable de le dilater, de le déformer, de le plier à la volonté de sa propre narration. D’autre part, cette manipulation sert ici le coeur de son propos. Judo n’est pas un film consacré à ce sport de combat, si peu représenté au cinéma, et ce même si sa présence est constante. C’est un film « de sport », à savoir qu’il adopte une construction propre à ce genre de film : le héros était un champion, il a sombré pour x raisons, il va se relever et renouer avec sa nature véritable. C’est donc ici pour illustrer une lente renaissance que Johnnie To s’amuse avec la notion du temps. Mais également pour toujours laisser le temps à ses personnages, pour toujours leur laisser une forme d’espoir. Et c’est probablement dans cet optimisme, plus que dans une citation très littérale à La Légende du grand judo, qu’il faut voir la grande référence à Akira Kurosawa. Judo est un exercice de narration centré sur ses personnages plutôt que sur une trame narrative classique ou sur de l’action. Cette dernière est bien entendu présente, avec des affrontements magnifiques articulés autour des mouvements les plus spectaculaires du judo. Mais elle est finalement assez accessoire, comme un prolongement de l’écriture méticuleuse du trio de personnages principaux.

Le film s’ouvre sur un plan aérien au dessus d’un champ de hautes herbes, dans lequel le vieux maître s’entraîne, tandis qu’au premier plan se dévoile un homme chantant en japonais (il y est fait mention de « Sanshiro », personnage central du film de Kurosawa). Le plan suivant, au coin d’une rue à Hong Kong, on retrouve les deux personnages distribuant des prospectus dans un lent zoom avant. A la fin du film, après un duel du disciple face à un champion, dans le même champ, le second plan est reproduit à l’identique mais le disciple est à la place du maître, dans le même mouvement. Entre les deux, il a pu s’écouler deux jours ou plusieurs mois. Mais l’espoir a vaincu. Celui d’une vie meilleure pour une jeunesse hong-kongaise en pleine crise identitaire. Cette notion fait le coeur de Judo. Le personnage de Sze-to (Louis Koo) court après ses dettes et espère un avenir meilleur, en se voilant la face vis-à-vis de son destin de judoka. Celui de Tony (Aaron Kwok) court après une forme de reconnaissance dans la pratique de son art, enchaînant les duels. Quant à celui de Mona (Cherrie Ying), elle rêve d’un ailleurs qui ne lui rappellerait ni son âge ni sa situation, ni ses échecs passés. On peut y voir des personnages archétypaux du cinéma d’arts martiaux. Mais le traitement que leur réserve Johnnie To ne répond jamais à ce que le spectateur pouvait attendre. Ce qui fait de Judo un exercice de style fascinant à défaut d’être majeur.

Car pour conter sa « petite » histoire, légère en apparence même si cet espoir de façade cache une profonde angoisse, Johnnie To adopte la même forme que pour ses polars. Musique jazzy, photographie contrastée, séquences essentiellement nocturnes, nombreux passages dans les ruelles de Hong Kong… Il ne fait aucun doute que Judo se situe dans l’univers cinématographique bâti par Johnnie To, car on y retrouve tous les repères visuels et sonores. Et dans cet étrange bug de sa matrice cinématographique, ses incroyables personnages se comportent également d’une façon différente. Les gangsters y jouent sur des bornes d’arcade ou pratiquent le judo, ils se laissent même voler bien volontiers le butin de la journée. Le film va ainsi inclure là où on ne s’y attend pas certaines valeurs étroitement liées à l’enseignement martial. Et le tout à travers une certaine candeur qui dénote avec la noirceur abyssale de ses images. Judo semble naviguer ainsi sur un fil, toujours à deux doigts de se casser la gueule. Mais il se tient étonnamment, comme un petit miracle.

Un miracle qui doit aux prestations stratosphériques des acteurs, dans des partitions complexes afin de développer une profondeur masquée par une vraie légèreté. Louis Koo fait une nouvelle fois des miracles dans une interprétation de funambule. Entre la gravité d’une réalité (dettes, alcoolisme, renoncement…) et un traitement qui laisse une grande place à l’humour de situation. Mais aussi au mystère avec, par exemple, un flou total sur les raisons qui ont pu faire plonger le personnage. Aaron Kwok et Cherrie Ying livrent également deux prestations très solides, tantôt tragiques tantôt pétillantes. Et Tony Leung Ka Fai, malgré son faible temps à l’écran, l’irradie de son charisme et de sa sérénité. Mais le petit miracle doit essentiellement à Johnnie To. Toujours entouré de techniciens remarquables (la photo de Cheng Siu Keung est magnifique), il livre avec Judo un nouveau tour de force de mise en scène. Elégant d’un bout à l’autre, raffiné, le film contient quelques séquences parmi les plus belles de la filmographie de son auteur. On pense à cette triple discussion dans le restaurant, véritable démonstration de montage au sens du rythme tout bonnement renversant. Ou, dans un style totalement différent, cette « poursuite » suite au vol du gangster, qui dans sa construction et son rythme semble tout droit sortie d’une comédie musicale de l’âge d’or d’Hollywood. Alors certes Judo n’est pas du calibre des plus grands films de Johnnie To, mais c’est tout de même plus qu’une simple curiosité. C’est un film d’une élégance rare. Et c’est un maillon essentiel de ce qu’a construit le réalisateur dans les années 2000.

3.5

Votre avis ?

0 0
luctus mi, Aliquam porta. elementum mattis