Journey to the West : The Demons Strike Back – Critique

Critiques Films
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Lorsqu’un fantasme se réalise, c’est quitte ou double. Et la rencontre entre deux des plus grands auteurs du cinéma chinois, et mondial, était un pur fantasme. D’un côté Stephen Chow, roi de la comédie d’action depuis plus de 20 ans. De l’autre, Tsui Hark, qui réinvente la grammaire cinématographique et modernise tous les classiques chinois depuis bientôt 40 ans. Deux légendes qui se rencontrent pour Journey to the West : The Demons Strike Back, un film provoquant évidemment une attente déraisonnée. Et une attente en partie comblée, les deux personnalités ne pouvant s’exprimer pleinement.

Il y a 4 ans, avec Journey to the West: Conquering the Demons, Stephen Chow revenait à la légende du roi singe. Une légende que le cinéma chinois ne finira jamais d’exploiter, et que le réalisateur de Shaolin Soccer a clairement ravivée, une vingtaine d’années après avoir lui-même incarné le roi singe pour Jeff Lau. Ces dernières années, on ne compte plus les films abordant le thème, notamment avec la trilogie en cours de Soi Cheang. Évidemment, il y avait pour Stephen Chow un filon à exploiter. Le voilà donc qui écrit une suite, qui en est une sans tout à fait l’être, mais qu’il ne mettra pas en scène. Et, fait assez incroyable, il appelle pour la réaliser un artiste qui n’a rien à voir avec les mercenaires généralement appelés sur ce genre de projet : Tsui Hark. Un auteur pur et dur, producteur extrêmement interventionniste, à l’égo surdimensionné et qui ne pouvait en aucun cas se plier aux exigences de Stephen Chow. Même si rien n’a véritablement fuité sur leur relation lors du tournage, il est évident que cela a provoqué de vifs affrontements, dont ils se sont par ailleurs amusés dans des vidéos promotionnelles. Mais le plus important dans tout cela tient dans ce qu’une telle rencontre peut provoquer sur un plan uniquement cinématographique. Le défi était de taille. La comédie n’est pas nécessairement le genre dans lequel Tsui Hark est le plus à l’aise. Et l’œuvre qui est issue de ce mariage est forcément un objet mutant, insaisissable, pas toujours réussi mais toujours fascinant par la folie qui s’en dégage. D’une certaine façon, Journey to the West : The Demons Strike Back est une merveille. Mais il est en deçà de ce qui était attendu.

Si le mélange ne prend pas complètement, c’est principalement à cause de Stephen Chow qui la joue petits bras avec son scénario. Un récit assez basique, des personnages assez peu élaborés, beaucoup d’idées récupérées soit du film précédent soit ailleurs dans sa filmographie, des relations pas toujours creusées comme elles le devraient et des enjeux finalement assez limités. Rien de honteux ceci dit, mais son récit manque d’ambition. Par contre, il excelle toujours autant au niveau de l’humour, avec une quantité de gags hilarants vraiment conséquente. Un humour très particulier consistant essentiellement en des gags visuels. A l’image de toute la séquence face à l’empereur, quand le singe dirige les mouvements du moine. Ça ne vole pas toujours très haut mais c’est ce qui est bon, comme à la grande époque de la « ghost kung-fu comedy ». C’est d’ailleurs l’étrange relation entre le roi singe et le moine qui s’avère la plus intéressante. Une relation d’amour-haine, de séduction-répulsion et presque de sado-masochisme. De là à y voir une illustration de la relation entre les deux auteurs derrière le projet, il n’y a qu’un pas. Une partie plutôt ratée concerne l’obsession du personnage du moine pour celui incarné par Shu Qi, sorte de vision fantomatique du film précédent mais qui ne crée que peu d’émotion. Mais cela donne quelques scènes assez drôles. De la même façon, le personnage incarné par Jelly Lin, sorte de réminiscence de Histoire de fantômes chinois, est censé apporter une émotion véritable mais sans que cela ne prenne vraiment. C’est dommage, car ces erreurs entrainent logiquement une implication du spectateur amoindrie. Mais ce n’est pas très grave. Car si le film de Stephen Chow est assez faible par moments, celui de Tsui Hark est phénoménal.

En se contentant de mettre en scène, Tsui Hark jouit d’une liberté de mouvement totale. Journey to the West : The Demons Strike Back ne possède ainsi pas la portée symbolique de ses propres films, et notamment leur aspect enragé et engagé, mais c’est probablement sa création la plus folle. Plus encore que Legend of Zu. C’est simple, il ne s’impose aucune limite. Vraiment aucune. Il commence gentiment dans sa séquence introductive avec un singe déchainé qui fout en l’air tout un cirque. Mais dès que les démons entrent véritablement en scène, c’est un festival. La première scène d’affrontement avec des démons qui ont une forme d’araignées géantes est déjà incroyable de vitalité et d’inventivité. Mais ce n’est qu’une mise en bouche, car tout ce qui va suivre va élever le niveau, encore et encore, jusqu’à un affrontement final d’une quinzaine de minutes qui atomise absolument tout ce que le cinéma hollywoodien propose en termes de blockbusters depuis des années. Tout y passe. Des chevaux de feu, des combats qui semblent sortir tout droit d’un manga, un gorille géant qui chevauche un nuage volant tel Sangoku, un bouddha gigantesque, une sorte de monstre mécanique qui balance des disques enflammés, une carpe géante… le bestiaire développé dans Journey to the West : The Demons Strike Back est conséquent et donne lieu à des séquences époustouflantes.

Si tout cela est si impressionnant, c’est grâce à la caméra de Tsui Hark. Sa liberté de mouvement est digne des films d’animation les plus fous, la dynamique de son découpage dégage une énergie qui tient du jamais vu, et le jeu sur les échelles atteint des proportions vertigineuses, sans doute encore plus impressionnantes que sur Pacific Rim, dernière référence en la matière. C’est tout simplement de la folie furieuse, la caméra de Tsui Hark virevolte dans tous les sens tout en conservant une lisibilité exemplaire dans toutes les scènes. Journey to the West : The Demons Strike Back, c’est 10 idées de mise en scène à la seconde, en ne laissant que peu de temps au spectateur de souffler dès qu’il lâche les chevaux. C’est vraiment du jamais vu, et dans le dernier acte le réalisateur semble écraser Stephen Chow avec une séquence de massacre d’une rage incroyable et un plan final semblant inspiré de celui de Blade II dans lequel l’émotion s’invite enfin cruellement. A la fois vaste farce burlesque, film d’aventure aux décors somptueux et film d’action complètement fou dans son envergure, maelstrom de formes et de couleurs comme le cinéma n’en propose que trop peu, Journey to the West : The Demons Strike Back n’est peut-être pas au niveau de ce que la rencontre entre deux si grands auteurs promettait, mais le spectacle proposé enterre tout ce dont le cinéma à grand spectacle était capable jusque là. Et pour cela, on lui pardonnera volontiers un scénario trop fainéant pour être au diapason de sa mise en images.

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