Interview : Martin Koolhoven, réalisateur de Brimstone

Brimstone, l’impressionnant western de Martin Koolhoven, sort demain au cinéma assorti d’une interdiction aux moins de 16 ans. Une interdiction qui le privera de son public, ce qui s’avère assez dommageable étant donné le discours très militant qu’il véhicule dans un genre aux codes plus qu’établi. Il y a quelques semaines, lors de son passage à Paris, nous avons pu rencontrer Martin Koolhoven pour discuter de son western pas comme les autres.

Qui êtes-vous, Martin Koolhoven ? Et comment est né Brimstone ?

Je suis réalisateur, diplômé d’une école de cinéma en 1996. On m’a rapidement classé dans la catégorie « arthouse », dès mon premier long métrage Suzy Q. Tous mes premiers films étaient dans cette veine, j’ai eu d’excellentes critiques mais personne n’est venu les voir. Je me suis ensuite dirigé vers un cinéma plus commercial, en faisant des comédies qui ont obtenu un certain succès. Puis j’ai souhaité revenir à quelque chose qui me correspondait plus et j’ai eu l’idée de Winter in Wartime, qui fut un succès à la fois public et critique, en Hollande et à l’international. Je me suis retrouvé face à un choix pour ma carrière : faire « mes » films comme je l’entendais ou accepter d’aller tourner à Hollywood. Je ressentais le besoin de faire des films plus internationaux mais j’avais ce besoin d’écrire mes propres films. Un producteur anglais, voyant tous mes refus devant les projets qui m’étaient présentés m’a demandé ce que je voulais vraiment faire et en blaguant je lui ai dit « un western ». C’était en 2009 ou 2010, avant que Django Unchained ne sorte, et le genre était plus que moribond. C’est pour ça que j’ai dit ça, pensant que personne ne voudrait voir un western. Sauf qu’il m’a répondu « Pourquoi pas ? ». Je me suis toujours dit que je voulais faire du cinéma de genre mais d’une façon intelligente, ce qui n’est pas évident en Hollande. Nous n’avons pas la culture cinématographique la plus sophistiquée, et il est très difficile de faire ça aujourd’hui. Or, avec mon succès précédent, c’était clairement mon moment pour tenter de faire bouger ça. J’ai donc accepté de faire ce que j’aime le plus, un western. Et je me suis demandé pourquoi j’aimais tellement le genre. Il y a je crois quelque chose qui parle particulièrement aux hommes, avec un univers sans lois, une forme d’anarchie, un univers d’opportunités mais incontrôlé. Quelque chose à la fois dangereux et excitant. Au même moment j’ai repensé au roman « Crépuscule sanglant » de James Carlos Blake, dans lequel deux frères discutent des possibilités s’offrant à leur sœur et qui sont : soit elle se marie soit elle se prostitue. En réalité, cet univers si attirant du western est une idée totalement machiste. Et c’est sur cet aspect que je voulais travailler, avec un personnage féminin, mais pas une hors-la-loi. J’ai également repensé à tous ces westerns que j’adore et qui étaient tellement intimidants pour moi, mais je me suis dit que si je m’appropriais le genre, en m’appuyant sur mon propre background culturel, il était vraiment possible d’en faire quelque chose.

Vous vous êtes pourtant déjà aventuré dans le western, car Winter in Wartime tient autant du western que du film de guerre…

C’est amusant car j’avais une discussion hier, je parlais de mon amour pour le cinéma de genre et en particulier le western et quelqu’un m’a dit « c’est la première fois que vous faites ça ». Et non, en effet, car si vous regardez attentivement, vous verrez dans Winter in Wartime ou même dans d’autres de mes films, qu’ils sont très influencés par le western.

Il y a depuis quelques années un véritable mouvement dans le western avec des personnages féminins très forts…

En réalité, pendant que j’écrivais Brimstone je ne m’en rendais pas vraiment compte. Parfois, vous faites partie de quelque chose qui vous dépasse. Je crois que c’est Tarantino qui a dit que si vous regardez les différents westerns à travers l’histoire, ce sont les films qui représentent le mieux leur époque. Et vous en faites partie sans nécessairement le vouloir. En fait je pense que d’une certaine façon, même Django Unchained s’inscrit dans ce mouvement. Comparé à mon film, il n’a pas grand chose à voir, il est beaucoup plus ludique. Mais c’est un film qui observe le passé avec un regard nouveau. On passe d’un point de vue d’homme blanc auquel on a été habitués à celui d’un homme noir pour juger l’histoire. Et en quelque sorte je fais la même chose avec le point de vue d’une femme. Et cela correspond à un mouvement qui dépasse le cadre du cinéma. Je ne sais pas ce qu’il en est en France mais en Hollande ont lieu énormément de discussions sur notre histoire et la façon dont nous la percevons et notamment nos colonies. On nous a inculqué cette histoire selon une perspective purement néerlandaise et maintenant nous la voyons sous d’autres angles. D’une certaine manière c’est ce que fait Brimstone. Je pourrais vous dire que tout cela était calculé mais ça serait vous mentir. J’ai juste écrit des personnages et une histoire.

C’est ce qu’il y a de plus effrayant dans le fanatisme religieux, quand quelqu’un confond ses besoins personnels avec une volonté divine.

Un autre sujet majeur dans votre film est la religion. Comment vous situez-vous par rapport à cela ?

J’ai été élevé dans la religion protestante mais j’ai perdu la foi autour de mes 11 ans. Mais mes parents, et en particulier ma mère, sont très croyants. Donc je ne pourrai jamais être trop sévère envers la religion et les croyants car je vois mes parents et ce sont des gens bien. Mais je crois que la religion a joué un rôle plutôt douteux dans l’histoire. Les textes religieux peuvent être des outils très puissants dans les mains de personnes mal intentionnées. Il faut faire attention à ne pas lier le film seulement à la religion car cela ne concerne qu’un personnage, et il ne s’agit évidemment pas d’une pratique normale de la religion. Les personnages du premier chapitre vivent dans leur religion mais sont des personnages sains. C’est quand il s’agit de fanatisme que les choses deviennent effrayantes. Quand j’étais jeune, j’ai lu la Bible mais je ne la connais pas par cœur. Et quand j’écrivais le scénario, pour établir un portrait psychologique du personnage, expliquer ses frustrations et son comportement, je m’y suis replongé. Il a été très facile de trouver dans la Bible des éléments répondant à ses émotions, comment il pouvait utiliser un texte sacré pour ses raisons personnelles. Et ce que je faisais, c’est exactement ce qui se passe dans le monde encore aujourd’hui. C’est ce qu’il y a de plus effrayant dans le fanatisme religieux, quand quelqu’un confond ses besoins personnels avec une volonté divine. En même temps, je n’ai pas cherché à construire cette histoire comme une allégorie car c’est la meilleure façon d’abandonner ses personnages, leurs psychologie et l’histoire. Mais c’est fascinant qu’en sorte une véritable connexion à la situation de la femme aujourd’hui et comment elle est toujours dominée. Je crois que toutes les histoires, contemporaines ou situées dans le passé, doivent rester pertinentes par rapport au monde dans lequel nous vivons. Sinon, à quoi bon ?

Brimstone

Comment vous est venue l’idée de caster Guy Pearce dans le rôle d’un salaud de cette envergure ?

Je n’ai pas écrit le personnage en ayant tel ou tel acteur en tête. Mais quand j’ai commencé à penser à qui pourrait correspondre au rôle j’ai rapidement pensé à lui. Tout d’abord, naïvement, nous avons envoyé le script à l’agent qui nous a dit qu’il a allait le lire sans jamais le faire. On s’est demandé ce qu’on faisait mal. C’est Nik Powell, notre producteur anglais, qui nous a conseillé de faire appel à un bon directeur de casting qui saurait quoi dire et quoi faire. On a donc rencontré Des Hamilton qui a adoré et le script et qui nous a dit qu’au lieu de contacter les 3 acteurs que nous avions en tête, il allait envoyer le script aux 3 ou 4 plus grosses agences et que tout le monde voudrait être dans le film dans les 48 heures. En 24 heures cela s’est fait et l’agent de Guy Pearce nous a contactés, mais sans savoir que je l’avais déjà choisi avant tout le processus. Je l’ai ensuite rencontré à Londres et il a tout de suite capté ce que je voulais pour ce personnage. Je me souviens l’avoir vu pour la première fois dans Priscilla, folle du désert, pensant qu’ils avaient trouvé ce type incroyable dans un nightclub. Et puis je l’ai revu plus tard dans L.A. Confidential et j’ai compris que c’était un acteur, et pas n’importe quel acteur. Un acteur extrêmement versatile, capable d’adopter n’importe quel accent. Il est formidable, et c’est un type bien.

Et un acteur très doué pour jouer les bad guys…

Oh oui ! Il m’a dit que son agent, qui a lu le script en premier, le connait tellement bien qu’il a su qu’il ne pouvait qu’aimer un personnage aussi noir. Et c’est exactement ce qui s’est passé.

Qu’aviez-vous en tête pour ce personnage ? La Nuit du chasseur évidemment mais également Terminator ? No Country for Old Men ?

J’adore ces trois films. Mais la seule chose que je me suis permis de façon évidente est une référence à La Nuit du chasseur. Avec un révérend aussi démoniaque, il est impossible de nier la référence. Je voulais un bad guy vraiment iconique. Comme dans les films que vous citez, mais également comme dans Les Nerfs à vif, ou même Les Dents de la mer. Dans les chapitres 1 et 4, il est comme le requin, une force de la nature qu’il est impossible de raisonner. Ou comme le Terminator que j’avais évidemment en tête. Il est inarrêtable. Ce n’était pas forcément conscient mais c’est évidemment présent.

Dans ces moments, le film franchit la barrière du fantastique…

Oui c’est vrai. Mais d’un autre côté, ce type de personnage irréel ou mystique est présent dans des westerns italiens. Même Clint Eastwood l’a fait dans Pale Rider et L’homme des hautes plaines.

D’ailleurs, entre le western américain et le western italien, quel est le meilleur  pour vous ?

Alors, si je prends en compte la qualité moyenne des films, le western américain est au-dessus. Mais si je prends les films individuellement, je pense que les meilleurs westerns sont italiens. Et si je reviens aux westerns américains, même si j’adore les plus anciens, je pense que les meilleurs ont été réalisés après l’arrivée des italiens dans le genre. Mon film préféré de tous les temps est Il était une fois dans l’Ouest. Mais Le grand silence m’a également beaucoup influencé, j’adore El chuncho, c’est un chef d’œuvre. Les films de Leone évidemment, comme Le Bon, la brute et le truand, mais surtout un film que je trouve extrêmement sous-estimé : il était une fois la révolution. Un des films les plus sous-estimés de tous les temps à mon avis. Mais je suis également fan de Pat Garrett et Billy le Kid de Sam Peckinpah, John McCabe… en fait c’est comme si vous me demandez de me couper le bras gauche ou le bras droit.

Le western est un baromètre de chaque époque

Quel est pour vous l’apport du regard d’un auteur européen sur l’Amérique ?

le western est un baromètre de chaque époque Si je parle de moi-même, car ce n’est pas nécessairement le cas pour le western spaghetti, je pense qu’un western parle toujours des fondations de l’Amérique. Vous vous penchez sur l’ADN du pays. Et en tant qu’étranger, j’en suis sans doute plus conscient qu’un réalisateur américain. J’ai fait beaucoup de recherches sur les liens entre la culture américaine et la culture hollandaise, et beaucoup de hollandais ont joué un rôle dans la création de l’Amérique. Après tout New York s’appelait la Nouvelle-Amsterdam. Mais plus que ça, de nombreux colons s’y sont installés. On le voit dans le film. Beaucoup de hollandais ont quitté le pays pour trouver une nouvelle forme de pureté dans le christianisme en créant des communautés. C’était amusant pour moi de voir comment on peut prendre le mythe américain et le faire cohabiter avec cet idéal calviniste, car cela s’est passé. C’est je crois la différence entre mon point de vue et celui qu’en aurait un américain. Quand les italiens ont commencé à faire des westerns, le mythe américain était une vision romantique des pionniers, très positive. Les italiens ont apporté quelque chose de fondamentalement différent. Pas un réalisme comme cela a pu être dit, mais quelque chose de plus noir et rugueux. Ils ont mis en avant le mal dans le cœur des gens. Les américains avaient besoin de ce regard extérieur pour se libérer par rapport à leur propre histoire. Cela, doublé de bouleversements dans la société, comme le Vietnam, a permis l’émergence du « western révisionniste ». Cet état d’esprit contestataire a fait muter un genre typiquement pro-américain en un genre permettant de critiquer l’Amérique. C’est bien la preuve que le western est un baromètre de chaque époque. Et aujourd’hui, quand on regarde les chefs d’œuvres de John Ford par exemple, ils possèdent une forme de naïveté.

Votre prochain film est censé se dérouler en Asie. C’est là-bas que se situe l’avenir du cinéma ?

Oui. Enfin, je ne pense pas que le futur du cinéma se situe en Asie, mais le futur de toute chose. La Chine devient tellement immense… et cela se répercute évidemment sur l’industrie cinématographique. De très gros studios sont aujourd’hui partiellement chinois, mais c’est quelque chose de général. La Chine achète également des clubs de football. Pour ma part, je souhaite explorer l’Asie car la Hollande possède une forte connexion avec l’Indonésie. Je souhaite explorer comment nous avons géré nos colonies. Mais je n’en suis qu’au stade de l’écriture, peut-être qu’au final il s’agira d’un film sur un américain à Cuba. Je dois trouver en quoi ce que je peux écrire sera pertinent par rapport à ce que nous vivons aujourd’hui.

Propos recueillis et traduits par Nicolas Gilli.

Un grand merci à Céline Petit et Manuel Chiche.

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