Illang : The Wolf Brigade – Critique

Critiques Films
3.5

Attendue, redoutée, l’adaptation en live du légendaire film d’animation Jin-Roh de Hiroyuki Okiura par le surdoué Kim Jee-woon avait tout du projet casse-gueule. Malgré son ambition démesurée à tous les niveaux, Illang : The Wolf Brigade n’a pas rencontré son public en salles en Corée. Un four considérable, suivi d’une sortie extrêmement discrète sur Netflix dans le reste du monde. Pourtant, s’il ne tutoie pas les sommets de la carrière de Kim Jee-woon, Illang mérite un peu plus de considération.

Avec le magnifique The Age of Shadows, Kim Jee-woon avait brillamment effacé la déception que constituait Le Dernier rempart, son expérience américaine. Et le succès au box-office fut colossal. C’est donc un cinéaste en pleine possession de ses moyens et en pleine confiance qui s’attaque à Illang : The Wolf Brigade. Et des moyens et de la confiance, il en fallait pour se frotter à un remake en live action de Jin-Roh. En effet, le film de Hiroyuki Okiura, écrit par Mamoru Oshii, trône au panthéon de l’animation mais également de la science-fiction, aux côtés de Ghost in the Shell et Akira. Il fallait à tout prix pour Kim Jee-woon éviter les pièges dans lesquels a pu tomber par exemple Rupert Sanders avec sa version live de Ghost in the Shell. Il se retrouve donc à devoir en un même film : ne pas trahir l’œuvre originale, proposer une œuvre qui s’en détache suffisamment, proposer du divertissement de haute volée, essayer de toucher le plus large public possible. Tout cela tout en conservant l’âme de son propre cinéma. Le cahier des charges avait tout d’une mission impossible, et ce malgré un budget plus que conséquent. Et le résultat s’en ressent. Illang : The Wolf Brigade est un film qui marche sur des œufs et qui cherche trop à plaire. Mais malgré d’importants écueils, c’est un vrai film de Kim Jee-woon, avec tout ce que cela implique d’excès et de flamboyance.

Là où le film d’animation de Hiroyuki Okiura optait pour une approche très épurée et une tonalité plutôt taciturne, très « japonaise », Illang : The Wolf Brigade version coréenne joue une carte totalement différente. On retrouve ainsi les caractéristiques du cinéma de son auteur mais également certaines constantes de l’industrie locale. Dans ce que cela a de plaisant mais également d’agaçant parfois. Tout d’abord, une durée clairement excessive. Non pas qu’un film approchant les 2h30 soit nécessairement problématique, mais il est ici évident que Kim Jee-woon aurait pu repasser au montage. Mais cela correspond à son approche, à savoir de ne laisser aucune zone d’ombre dans son récit, quitte à surexpliquer beaucoup trop d’éléments par les dialogues. Quand Jin-Roh, œuvre digne de Mamoru Oshii, ouvrait des pistes de réflexion presque philosophique au sein de ce qui reste un incroyable pamphlet pacifiste, Illang : The Wolf Brigade fait le choix d’un film moins cérébral, plus abordable, et très grand public. On est clairement face à un « blockbuster » plutôt qu’un film d’auteur intimiste, ce qu’était le film de Hiroyuki Okiura malgré des séquences très impressionnantes. Cela explique également de nombreux choix narratifs, à l’image du final complètement repensé afin d’apporter une séquence spectaculaire. Kim Jee-woon est un cinéaste extrêmement à l’aise dans l’action, son cinéma a besoin de rythme pour s’exprimer pleinement. Et cela explique les nombreuses modifications apportées au récit, en plus de la volonté de ne pas se contenter d’un calque du film d’animation. Ce qui serait absurde.

Il reprend pourtant des séquences à l’identique, ainsi que certains plans iconiques de l’œuvre originale. A l’image de cette impressionnante mise à mort à la mitraillette dans les égouts, face à un mur géant. Mais si les deux films partagent logiquement un même ADN, ils sont finalement très différents. Même visuellement. Au-delà du spectacle très haut de gamme que propose Kim Jee-woon, metteur en scène toujours aussi incroyable quand il s’agit d’exciter la rétine du spectateur, il compose avec son directeur de la photographie Lee Mo-gae des images qui regorgent de couleurs. Mais dans une palette qui laisse une place essentielle aux noirs, bleus et rouges, dans des compositions extrêmement contrastées. Là où le film d’animation jouait plutôt dans la désaturation, presque monochromatique, pour illustrer un propos bien plus pessimiste. Illang : The Wolf Brigade, bien qu’assez désespéré dans son approche, reste un film aux personnages bien plus vivants. Il garde en permanence une lueur d’espoir, bien évidemment liée au choix politique du background du récit : une Corée unifiée. Et ce bien que l’idée soit mise à mal aussi bien par une partie du peuple que des autorités. En lieu et place de l’étude de caractères, Kim Jee-woon opte pour ce qui ressemble à un thriller paranoïaque à tendance SF. Et gentiment bourrin, tout en ne quittant jamais cette élégance qui caractérise le cinéma de son auteur.

The Age of Shadows s’articulait autour d’une séquence d’action incroyable dans un train. Ici, la séquence d’action centrale est double. Elle se déroule d’abord dans la N Seoul Tower, lieu hautement symbolique de l’histoire coréenne, mais également lieu « romantique » (un peu comme le pont des arts à Paris), ce qui illustre assez clairement la situation du récit à ce moment précis. La scène est impressionnante dans sa construction et son utilisation du décor. Puis elle se poursuit des centaines de mètres plus bas, sur le parking de la tour. Kim Jee-woon prouve à nouveau qu’il est un maître en la matière, tout comme dans le fétichisme de la violence. Il s’exprime ici dans sa façon de filmer les soldats de l’unité spéciale dans leurs armures futuristes. Il en fait des personnages presque irréels, machines à tuer implacables au design toujours aussi actuel, et dont chaque apparition représente un tour de force graphique. Cette fascination s’exprime également dans la dernière partie du film, qui s’étend plus que de raison dans les sous-sols d’un bâtiment. Une longue séquence de traque et d’exécutions sommaires, qui met à profit le sens du timing de l’auteur et sa propension à pondre des gunfights d’un autre monde. C’est d’une beauté à couper le souffle, et ces quelques 30 minutes justifient à elles seules l’existence du film. De même que le classique affrontement maître-disciple qui vient conclure cette variation du récit original d’Oshii.

Si on compare Jin-Roh à Illang, il parait évident que quand le premier s’est logiquement fait une place de choix dans l’histoire du cinéma, le premier ne pourra pas marquer aussi durablement les esprits. Mais les comparer reste vain. Il s’agit en quelque sorte de deux faces d’une même pièce. Le film de Kim Jee-woon joue la carte de l’action spectaculaire, de la multiplication d’intrigues politiques, de la paranoïa et du mélodrame jusqu’à l’outrance. Illang : The Wolf Brigade traduit la vision d’un auteur et ne correspond en rien à toutes ces adaptations live de mangas qui se doivent de remplir un certain cahier des charges. On pourra lui reprocher énormément de choses, et notamment sa tendance à tout expliquer en détail jusqu’à créer une certaine confusion. Ou un propos politique pas assez mordant, se contentant finalement de pointer du doigt la corruption et les tractations secrètes entre le pouvoir en place et les organismes terroristes. Il aurait gagné à se montrer plus incisif. Mais dans ce qu’il propose, en terme de mélodrame et de grand spectacle, le spectateur en a pour son argent. Le film est souvent d’une beauté à couper le souffle, il s’appuie sur quelques acteurs en très grande forme dont Jung Woo-sung, Han Hyo-joo et Han Ye-ri, qui bouffent l’écran malgré un temps de présence réduit en comparaison du très fade Gang Dong-won. Illang : The Wolf Brigade ne restera peut-être pas dans les annales comme d’autres films de Kim Jee-woon (au hasard A Bittersweet Life et J’ai rencontré le Diable), mais il s’agit d’un moment de cinéma suffisamment solide pour ne pas bouder son plaisir.

3.5

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