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Infernal Affairs – Critique

Au début des années 2000, alors que le polar HK est devenu un genre un brin moribond, à quelques exceptions près (Time and Tide et The Mission notamment), voilà que débarque Infernal Affairs. Un succès programmé certes, mais surtout un film qui bénéficie d’un alignement des astres comme il en arrive assez peu fréquemment. Et 20 ans plus tard, il reste une référence, bénéficiant d’un traitement plein d’emphase comme il ne s’en fait plus vraiment.

Très franchement, qui aurait misé sur une telle réussite avec Andrew Lau aux manettes ? En effet, si le réalisateur bénéficie aujourd’hui d’une certaine aura, obtenue notamment grâce aux deux premiers Infernal Affairs, il convient de rappeler d’où il vient. Au départ, il est un directeur de la photographie de génie, un vrai. Formé à la Shaw Brothers en tant que technicien caméra, il s’impose dès la fin des années 80 et pendant une bonne décennie sur des films plus que mémorables, voire de véritables chefs d’oeuvres, tels que Shanghai Express, City on Fire, As Tears Go By, Wild Search, Gunmen, Crime Story, Il était une fois en Chine 3… et travaille également sur Chungking Express et Les Cendres du temps malgré une production complexe. C’est au début des années 90 qu’il se lance dans la réalisation, avec des films assez oubliables hormis un des meilleurs Cat III de la belle époque, Raped by an Angel. Mais il va se faire un nom avec la série des Young and Dangerous, des films là encore oubliables voire médiocres, mais qui sont d’énormes succès tout en imposant à l’écran une nouvelle génération d’acteurs (Ekin Cheng en tête). Vers la fin des années 90, il va également participer à une vaste entreprise visant à se confronter aux grosses productions hollywoodiennes en réalisant des blockbusters au budget conséquent et bourrés d’effets spéciaux, The Storm Riders et A Man Called Hero. Des films ne manquant pas d’ambition mais plutôt de talent pour en faire quelque chose. Andrew Lau va ainsi se trainer sur des films inconséquents, et ce jusqu’à aujourd’hui. Exceptions faites d’Infernal Affairs et Infernal Affairs II, sortes de miracles dans sa carrière. A moins qu’il n’ait surtout bénéficié de la présence d’un certain Alan Mak. Co-réalisateur sur la trilogie Infernal Affairs, mais également ensuite sur Confession of Pain ou Initial D avec toujours Andrew Lau, son mentor, puis avec Felix Chong, Alan Mak a débuté comme assistant réalisateur sur Wicked City de Peter Mak, une production de la Film Workshop de Tsui Hark et sur laquelle Andrew Lau officie en tant que directeur de la photographie. Il collaborera ensuite avec Benny Chan, fera l’acteur, puis deviendra réalisateur, signant notamment l’excellent A War Named Desire en 2000, premier film dont il écrit également le scénario. C’est de lui que viendra l’idée d’Infernal Affairs, selon lui après avoir vu un certain Volte/face signé John Woo, le changement d’identité entre Castor Troy et Sean Archer l’invitant à explorer une double infiltration : un flic chez les triades et, plus rare, un membre des triades dans la police. C’est donc bien à Alan Mak qu’on doit la paternité d’Infernal Affairs, Andrew Lau étant l’élément déclencheur ayant collaboré avec suffisamment de talents pour permettre la mise en chantier de ce nouveau polar. A noter qu’au scénario, on retrouve déjà Felix Chong, aux côtés d’Alan Mak. Andrew Lau assure lui-même la photographie, avec le très talentueux Lai Yiu-Fai, mais également avec l’aide extrêmement précieuse du génial Christopher Doyle qui se chargera notamment de tout l’étalonnage en post-production. Côté casting, le budget confortable permet de réunir Andy Lau et Tony Leung Chiu-wai dans les rôles principaux, mais également les légendes Anthony Wong et Eric Tsang pour interpréter leurs mentors respectifs, ainsi que deux stars de la canto pop devenues actrices à succès, Sammi Cheng et Kelly Chen. Mais également une galerie de seconds rôles mémorables, et depuis présents à peu près partout, dont Chapman To et Ka Tung Lam. C’est ce qu’on appelle une réunion de talents comme il en apparait assez rarement, et qui a finalement programmé la réussite, au moins artistique, d’Infernal Affairs.

Comme le fera plus tard Johnnie To avec Election, Infernal Affairs tente d’apporter une dimension spirituelle à son intrigue de polar. Dès le générique, où des flammes lèchent des statues de divinités, mais également lors du prologue qui s’ouvre sur d’autres plans de statues mais également en se situant dans un temple où le personnage de boss des triades campé par Eric Tsang va « baptiser » les recrues qu’il envoie s’infiltrer dans les forces de police. Le film s’ouvre par ailleurs sur un extrait du sûtra du Nirvana faisant référence à un Enfer perpétuel dont il est impossible de s’extraire. Une référence qui sera à nouveau citée lors de la chanson du générique de fin, mais également via le titre original qui peut être traduit par « sans issue » et qui est associé au concept de perpétuel dans les textes sacrés. Autant dire que s’il s’agit bien d’un polar, dont il possède absolument tous les codes, Infernal Affairs (titre international très malin qui lui a surement valu son beau succès à l’étranger) donne immédiatement les éléments à qui sait les déchiffrer qu’il n’y aura aucune issue heureuse pour les personnages principaux, car ils seront enfermés dans un cercle infernal. Le film joue par ailleurs sur une figure assez originale, celle du gangster infiltré dans la police. L’inverse est une constante du genre, mais cette approche là apporte une saveur assez particulière. Le film va jouer en permanence sur cette notion d’identité perdue, ou d’échange. Ainsi, au détour d’un plan extrêmement court, mais qui sera rappelé dans le final, le jeune Lau (sous les traits d’Edison Chen) répond ouvertement « moi » à la question : « qui voudrait prendre la place de Yan ? » alors officiellement renvoyé de l’académie de Police pour intégrer sa mission d’infiltration. Il s’agit clairement d’une des grandes forces du film, à savoir articuler ses noeuds narratifs et sa progression dramatique autour de ce désir miroir qui anime Lau et Yan. Le premier souhaite l’existence de l’autre et vice versa. Mais tout en suivant une certaine évolution au fur et à mesure que le film avance. En effet, Le premier voudra conserver sa nouvelle identité tandis que l’autre rêvera de retrouver l’ancienne. La notion d’identité réelle est ainsi brouillée, de même que les notions qui définissent ce qu’est un flic et ce qu’est un voyou. Cependant, sous des aspects distincts, les deux protagonistes seront coincés ad vitam eternam dans cet enfer perpétuel qu’ils auront choisi et dont la seule libération est la mort. Une mort qui hante tout le film et qui en constitue un des enjeux majeurs. On le comprend assez tôt mais le message se fait limpide lors de l’affrontement verbal entre les deux anciens, Anthony Wong et Eric Tsang. Outre la savoureuse joute verbale à laquelle s’adonnent ces acteurs phénoménaux, on y note que leur affrontement indirect ne trouvera pour issue que la mort d’un des deux. Et elle va planer ainsi sur tout le récit, créant une tension permanente loin d’être insoutenable, mais toujours présente. Par ailleurs, il peut être intéressant de noter que les personnages de Lau et Yan, l’un souhaitant effacer son passé pour intégrer un nouvel univers, et l’autre souhaitant au contraire faire valoir son identité passée, illustrent à merveille la situation du cinéma HK, et plus généralement de la population à Hong Kong, lors de la rétrocession à la Chine en 1997. Période charnière y compris dans le fil narratif du film, bien qu’en plein dans la grande ellipse narrative. On le voit bien, cet Infernal Affairs n’est pas un polar comme les autres. Avare en action, tout en mettant en avant son influence de John Woo, il semble se positionner sur une ligne entre ce dernier et une approche bien plus éthérée à la Johnnie To, qui régnait alors à peu près sans partage sur le genre. De John Woo, il adopte un goût prononcé pour le drame opératique et une mise en scène très démonstrative. Le film se bâtit ainsi une identité propre, à l’image de tous les game changers sortis à HK, et qui sera largement pillée ensuite. Et c’est aussi pour cela qu’il a autant marqué son époque, il ne ressemble finalement à aucun de ses prédécesseurs.

Visuellement, le duo Andrew Lau et Alan Mak se fait plaisir. Filmé avec une élégance toute hongkongaise, Infernal Affairs est un véritable régal pour la rétine. La caméra est en mouvement quasi permanent pour apporter de la dynamique, tout en se posant pour apporter soit un moment d’accalmie, soit de tension. Dans ce cas, Andrew Lau sait trouver le décalage juste dans l’angle de ses plans pour y faire plonger le regard du spectateur. Dans la même démarche, et grâce à l’intervention indispensable de Christopher Doyle, le film répond à une utilisation très précise de codes couleurs. Comme on le voit ci-dessus, l’univers des triades adopte une teinte verdâtre, celui du commissariat ou plus généralement de la police tend vers le blanc, tandis que quand les deux univers se rejoignent, et notamment lors de la rencontre sur les toits entre Lau et Yan, c’est plus vers une teinte bleutée qu’on tend. De la même façon, les quelques séquences d’apaisement, à savoir Lau dans son nouvelle appartement et Yan chez sa psy, embrassent des tonalités bien plus chaudes. Ce travail méticuleux sur la couleur fait sens avec la mise en scène et bien entendu avec l’écriture. Par ailleurs, ce code couleur finit par se nuancer avec l’évolution des personnages, et notamment leur sensation d’appartenance à un univers, et donc quelque part d’apaisement. L’autre gros effort vient du montage. Assuré par Curran Pang et Danny Pang, il est d’une efficacité redoutable. Invisible lors des séquences les plus posées, il explose littéralement dès que l’action s’accélère, avec toujours une grande lisibilité narrative. Premier exemple significatif, le deal avec les thaïlandais, où le montage seul permet une montée en pression phénoménale en mettant à profit une topographie complexe. On retiendra également la filature de Yan sur Lau après la rencontre dans une salle de cinéma, et qui reste un véritable modèle du genre qui fait largement la leçon à nombre de productions américaines. Autre gros morceau, la dernière rencontre entre Yan et Wong, qui joue sur les déplacements entre divers étages, dans des escaliers et ascenseurs, étouffant le spectateur pour littéralement le saigner lors de la chute sur le toit d’un taxi. Une séquence absolument redoutable et bouleversante, à laquelle le regard plein d’intensité de Tony Leung Chiu-wai apporte ce petit plus qui transforme une scène réussie en grand moment de cinéma. Les sentiments sont ici exacerbés plus que de raison, sans la moindre retenue, appuyés par le recours au ralenti et à une partition musicale très imposante.

Infernal Affairs est véritablement un film qui a du coeur. Le duo de réalisateurs a su transformer un polar calibré pour devenir un succès et redonner une impulsion à un genre moribond, en quelque chose de bien plus imposant. A savoir un polar capable de renouveler intelligemment ses codes, de composer avec les goûts du public local tout en gardant un regard hors des frontières, et d’explorer une dimension plus intérieure. A travers ce duel à distance, c’est le portrait de deux êtres coincés dans une existence qui ne leur appartient plus, comme s’ils étaient déjà morts pour se réincarner dans le camp d’en face. Une lutte intestine qui se traduit merveilleusement à l’image, jusque dans le positionnement des personnages lors de leur « affrontement ». Infernal Affairs est également un film qui ose un final extrêmement noir et qui n’hésite pas à charger le drama d’un personnage pour faire monter l’empathie, pour ensuite le sacrifier cruellement. En cela, il s’agit d’un pur polar qui porte fièrement la marque HK, tout en ne tombant pas dans la démonstration et en osant une nouvelle approche, notamment par la quasi absence de gunfights. Et si le film doit énormément à ses auteurs et réalisateurs, il ne pourrait être aussi grand sans Andy Lau et Tony Leung. La rencontre entre ces deux immenses acteurs fait évidemment des étincelles, avec d’un côté une prestation toute en droiture, paradoxalement pour le côté du « mal », et de l’autre une nouvelle interprétation à fleur de peau jouant sur l’émotion. Impossible d’oublier ces regards de Tony Leung, son salut à un officier disparu, seul dans une ruelle sombre, ou ce moment de communion à l’écoute d’une chanson. Mais Infernal Affairs, c’est également le polar HK qui plonge avec brio dans le genre du techno-polar, offrant une utilisation très pointue des différentes technologies et notamment des systèmes de mise sur écoute. Bref, en un mot comme en cent, 20 ans après sa sortie et son succès colossal, Infernal Affairs reste un polar de référence, et une excellente porte d’entrée dans le monde merveilleux du polar HK.

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En résumé

20 ans après sa sortie, Infernal Affairs reste un véritable modèle du genre et une sorte de réussite miraculeuse pour son duo de réalisateurs qui réussira même à le surpasser avec la suite. L'affrontement entre Andy Lau et Tony Leung, chacun étant enfermé dans la peau de l'autre, est une pièce d'orfèvrerie comme seul le cinéma HK a su en produire.
4.5
5
Excellent

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