House – Critique

Critiques Films
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Revenons aujourd’hui sur l’un des chefs d’œuvres trop méconnus du cinéma japonais. Actuellement « redécouvert » en occident, House est une œuvre singulière. Un film d’horreur au carrefour de différents courants artistiques, qui doit beaucoup à son cinéaste d’exception : Nobuhiko Obayashi.

Né le 9 janvier 1938 à Onomichi dans la province d’Hiroshima, Nobuhiko Obayashi trouve sa vocation de cinéaste durant son enfance, après avoir feuilleté des ouvrages photographiques autour de pays étrangers. Passionné d’arts, de peinture, et d’animation notamment, il réalise ses premiers courts à l’université de Seijo durant les années 60. Ses travaux dans le cinéma expérimental et la publicité le conduiront à réaliser son premier long-métrage, en 1968 : Confession. Une œuvre expérimentale sur le quotidien doux-amer de trois jeunes habitants d’Onomichi. Il enchaîne plus de 2000 publicités (dont seulement 3 storyboardées), qui le feront diriger Catherine Deneuve, Charles Bronson et Kirk Douglas. En 1975 la Toho le contacte pour développer un projet similaire aux Dents de la mer de Steven Spielberg, qui vient de triompher dans le monde entier. Le cinéaste s’exécute avec l’aide sa fille Chigumi, et du scénariste Chiho Katsura. Après deux ans de « Stand by », dus aux désistements de nombreux cinéastes, le studio autorise Nobuhiko Obayashi à mettre en images House.

House (ハウス) de Nobuhiko Ôbayashi

Le cinéaste, qui s’occupe également des SFX, fait appel au chef opérateur Yoshitaka Sakamoto (dont c’est le premier film), ainsi qu’au monteur Nobuo Ogawa (The Last days of Planet Earth), et au décorateur Kazuo Satsuya (Lady Snowblood, Godzilla contre Mechanik Monster). Pour le casting, Nobuhiko Obayashi choisit de jeunes inconnues, issues de publicités. Le tournage se déroule en deux mois, dans une ambiance détendue propice à de nombreuses improvisations de la part du cinéaste et des interprètes. Obayashi va jusqu’à diffuser la musique composée par Asei Kobayashi et Mikkî Yoshino sur le plateau. Derrière son pitch d’apparence basique, sept adolescentes parties en vacances dans une immense demeure située en campagne sont tuées l’une après l’autre par des forces démoniaques, House se révèle bien plus subtil et profond. L’intrigue s’articule autour d’Angel (Kimiko Igemi), une adolescente refusant que son père, compositeur pour le cinéma, refasse sa vie avec une autre femme après le décès de sa mère. Une donnée tragique qui côtoie un traitement psychologique plus léger, où chacune des collègues de notre héroïne, Kung Fu (Miki Jinbo), Fanta (Kumiko Ohba), Gari (Ai Matsubura), Makku (Mieko Satô), Merôdî (Eriko Tanaka) et Suîto (Masayo Miyako) sont des archétypes. Le tout baignant dans une atmosphère joyeuse et pop, qui renvoie au Yellow Submarine des Beatles lors d’un « simili » passage musical où nos héroïnes prennent place dans un train animé. Une ambiance que l’on retrouve également lorsque le récit bascule dans l’horreur. Loin de desservir le film, cette approche contribue à une plus grande emphase émotionnelle envers les personnages, déjà très attachants. L’horreur des situations y côtoie un humour cartoonesque, auquel s’ajoute une dimension tragique et mélodramatique sur l’origine des esprits maléfiques.

House (ハウス) de Nobuhiko Ôbayashi

Le cinéaste va jusqu’à sur-dramatiser visuellement chacun des enjeux narratifs, en confrontant ses héroïnes à leurs peurs les plus profondes. House se révèle être un conte horrifique, vu à travers les yeux d’adolescentes des années 70. Une analogie soulignée par un traitement visuel onirique, où la photographie très « technicolor » confère au long-métrage une incroyable beauté artificielle. Si l’on pense à Suspiria de Dario Argento, c’est d’avantage à Kwaidan, l’adaptation des contes fantastiques de Lafacadio Hearn par Masaki Kobayashi en 1964, auquel le cinéaste se réfère de façon personnelle. Chaque situation : le passé de la tante d’Angel, l’attaque d’une tête volante, un combat avec des troncs d’arbres, esprit en vue subjective… . convoque autant l’animation, la peinture surréaliste que les expérimentations du cinéma muet (F.W. Murnau et Buster Keaton en tête). Une approche similaire à celle de Confession, où de nombreux passages se retrouvent à l’identique, mais avec une portée sensitive différente. L’utilisation de différents filtres (sépia notamment) pour des flash-back hérités des pellicules du début XXème siècle. Une femme en tenue traditionnelle filmée de face, en travelling avant, mais avec différents objectifs de caméra. L’omniprésence de la figure féminine adolescente. Le tableau volant d’où s’écoule du sang, qui devient dans House, une représentation picturale d’un chat crachant un geyser de sang sur les protagonistes.

House (ハウス) de Nobuhiko Ôbayashi

Une volonté d’abolir les barrières entre les différents genres et formes artistiques pour les fusionner, dans un final psychédélique à la portée sensorielle peu commune, ponctuée d’un plan final mélancolique qui reste gravé dans la mémoire des spectateurs bien après le générique de fin. Sorti le 30 Juillet 1977, et accompagné d’une importante campagne marketing (Mangas, T Shirts, novélisation…), House fut un grand succès au Japon malgré des critiques majoritairement négatives. Devenu culte dans son pays, son exploitation aux États-Unis ne se fera qu’à partir de 2009. Officieusement le long-métrage avait déjà acquis un solide réseau de fans, à travers le monde. On peut noter son influence sur les œuvres de Peter Jackson, Guy Maddin, Shinya Tsukamoto ou Sam Raimi. À ce titre, la filiation entre le cinéaste de Mort où Vif et celui de Confession est fascinante. Evil Dead 2 entretient de grandes correspondances stylistiques et thématiques avec House. Anti héros, caméra « vivante », sur-dramatisation visuelle, mix horreur tragique-comédie burlesque, influence du cinéma muet, final apocalyptique sous une lumière bleue avec apparition de tête géante… . On notera des similitudes avec Darkman, l’apparition de Peyton Wesley dans le cimetière sous une lumière bucolique irréelle, et Spider-Man 2. À l’instar d’Obayashi, Raimi parvient à ternir l’ambiance générale de son long-métrage, en un seul plan sur le visage de son protagoniste féminin principal. Une connexion commune entre deux artistes désireux de renouer avec un génie humble, envers l’expérience « originelle » multi artistique, sensorielle et populaire que représente le cinéma, et dont House est l’un des plus beaux représentants.

House (ハウス) de Nobuhiko Ôbayashi

Expérience cinématographique unique en son genre. House est un « rollercoaster » sensitif hors du commun. Drôle, terrifiant, profondément attachant et mélancolique. À l’instar des différents arts qu’il convoque, le long-métrage de Nobuhiko Obayashi provoque l’envie immédiate de le redécouvrir sous différents angles, pour en saisir toute la richesse. Un vrai chef d’œuvre qui prouve que les barrières entre les différents genres et courants artistiques ne sont qu’une vue de l’esprit, et qu’elles ne demandent qu’à être abolies, pour renouer avec la notion d’art populaire propre au cinéma des origines. Une vraie leçon de cinéma, qui aura influencé de nombreux cinéastes, et lancé la carrière de son brillant réalisateur. À découvrir et à faire découvrir autour de vous.

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