Histoire d’une prostituée – Critique

Critiques Films
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À l’occasion de la ressortie en DVD/Blue Ray des œuvres du regretté Seijun Suzuki par Elephant Films, retour sur l’un des films majeurs du cinéaste. Sorti en 1965, Histoire d’une prostituée est une œuvre iconoclaste qui mériterait d’avantage d’exposition, tant ses qualités cinématographiques dans un récit atypique en font une œuvre aussi subversive qu’émouvante.

En 1964, après le tournage de Nous ne verserons pas notre sang, un Yakuza Eiga avec Akira Kobayashi et Hideki Takahashi, Seijun Suzuki enchaine avec une autre commande pour la Nikkatsu, une nouvelle adaptation du roman « Shunpu den » de Taijirô Tamura. Un livre déjà transposé sur grand écran en 1950 sous le titre Escape at Dawn par le cinéaste Senkichi Taniguchi pour lequel son ami Akira Kurosawa s’est occupé en partie du scénario. Pour cette nouvelle version, Hajime Takaiwa, qui signera plus tard le script de L’embuscade pour Hiroshi Inagaki, se charge de l’adaptation. Suzuki retrouve ses fidèles collaborateurs comme le directeur de la photographie Kazue Nagatsuka, le compositeur Naozumi Yamamoto et le chef décorateur Takeo Kimura. Il en est de même pour la distribution puisque Yumiko Nogawa, avec laquelle Suzuki a tourné l’année précédente La barrière de la Chair, tient le rôle principal d’Harumi, tandis que Tamio Kawaji (La jeunesse de la bête) interprète le soldat Shinkichi Mikami. Quant à Isao Tamagawa, que Suzuki retrouvera l’année suivante pour Le vagabond de Tokyo, il hérite du rôle du lieutenant Narita. Shôichi Ozawa complète le casting sous les traits du sergent Akiyama. Malgré une action censée se dérouler en Mandchourie, le tournage a lieu au Japon. Prenant place durant la seconde guerre sino-japonaise, le long métrage de Seijun Suzuki suit le parcours d’Harumi, prostituée japonaise envoyée en Mandchourie afin de satisfaire les soldats de l’armée impériale. Cependant les choses ne se passent pas comme prévu. Initialement promise au lieutenant Narita, Harumi va tomber amoureuse d’un de ses soldats : Mikami.

Histoire d’une prostituée est défini par son cinéaste comme le second volet d’une trilogie thématique autour de la femme japonaise. Le précédent opus, La barrière de la chair, narrait le quotidien de prostituées dans le japon de l’après guerre avec également Yumiko Nogawa en interprète principale. Ce film s’inscrivait dans le genre du Pinku Eiga (film érotique), un genre dont Suzuki s’est fait une spécialité, tout comme le Yakuza Eiga. De par son sujet et son titre racoleur, typique du cinéma d’exploitation de l’époque, Histoire d’une prostituée s’inscrit également dans ce genre populaire du cinéma japonais. Une filiation que l’on retrouve jusque dans son origine littéraire. À l’instar de La barrière de la chair, Histoire d’une prostituée est l’adaptation d’un roman de Tamura. Comme à son habitude, Suzuki va détourner les attentes des producteurs et du public de l’époque. Bien qu’ancré dans le cinéma érotique de l’époque, dont il s’éloigne progressivement, Histoire d’une prostituée est avant tout un film de guerre, genre nouveau pour le cinéaste qui va en faire le prolongement thématique de La barrière de la chair, ainsi que son opposé stylistique. À l’instar des deux livres de Tamura, Suzuki décrit des déshérités tentant de survivre au sein d’un contexte historique chaotique. Le japon de l’après guerre, pour La barrière de la chair, la seconde guerre sino japonaise pour Histoire d’une prostituée. Les deux films peuvent se voir comme des huis clos, du fait qu’une grande partie de leurs intrigues se limite à un lieu spécifique, le repère des prostituées pour l’un, le campement militaire pour l’autre, ainsi que leurs alentours. Dans Histoire d’une prostituée, cette survie va devenir très vite une histoire d’amour entre deux êtres que leur statut social oppose. De cette opposition hiérarchique, Suzuki inscrit son film dans le genre du mélodrame, dont il assume les sentiments exacerbés à travers l’interprétation à fleur de peau de Yumiko Nogawa, et un traitement visuel à la hauteur de son sujet.

Délaissant les couleurs psychédéliques de La barrière de la chair, Suzuki renoue avec le noir et blanc, pour un résultat somptueux conférant au long métrage une atmosphère onirique soutenue par l’utilisation fréquente du ralenti lors des scènes de rêves, l’omniprésence du vent et de la fumée au sein des décors. Le cinéaste poursuit ses expérimentations baroques notamment lorsque l’image se fissure comme un miroir brisé. L’utilisation du CinémaScope et de la profondeur de champ mettant en valeur les nombreux figurants dans des paysages épurés, ainsi que les rapports de force entre les différents protagonistes confèrent à Histoire d’une prostituée une dimension épique en accord avec le genre dans lequel s’inscrit Suzuki. Toutes ces expérimentations sont une extrapolation visuelle des sentiments exacerbés d’Harumi. La subversion du film se traduit par les actions de son protagoniste principal à l’égard de Mikami et de ses supérieurs. Deux ans auparavant Suzuki faisait preuve de sarcasme envers le virilisme exacerbé des Yakuzas dans La jeunesse de la bête, son nouveau long métrage ne fait pas exception mais délaisse l’humour pour un ton beaucoup plus sérieux. Histoire d’une prostituée fustige sans concession le militarisme et le patriotisme, à travers Mikami, déchiré entre son amour pour Harumi et obéir aux ordres inhumains de ses supérieurs. La subversion passe autant par le tiraillement interne d’un protagoniste présenté avant tout comme un soldat naïf à l’opposé de ses semblables. L’innocence du protagoniste et l’amour qu’éprouve Harumi à son égard, sont vus par le cinéaste comme unique rempart face à la barbarie. Une innocence que l’on retrouve également dans la représentation de la sensualité et des moments intimes du couple. Un parallèle enfantin confirmé par la spectaculaire scène dans les tranchées où après avoir bravé la mort pour sauver Mikami, Harumi regarde le ciel nocturne comparant les tirs mortels à des étoiles filantes. Véritable pivot émotionnel, ces instants précèdent un autre moment charnière lié à la question de l’abdication. La foi de Mikami à l’égard de l’autorité japonaise est confrontée à la possibilité d’une nouvelle vie paisible sous bannière chinoise implorée par Harumi. Cependant le final profondément tragique et désespéré où Harumi profite d’un ultime instant pour régler ses comptes avec son pays, fait écho à celui de La barrière de la chair. Comme dans son précédent opus, Suzuki suppose que tout éveil à la sensualité et par extension à l’humanité est automatiquement détruit par l’autoritarisme sociétal.

Histoire d'une prostituéeSi l’on serait tenté de voir en Histoire d’une prostituée une œuvre nihiliste, son amour du mélodrame, et de son couple, montre la volonté d’interpeller le spectateur sur la nécessité de laisser parler ses émotions et sentiments aussi exacerbés soient-ils, face à un ordre établi. Tous ces éléments finissent par faire d’Histoire d’une prostituée une œuvre extrêmement personnelle dans la filmographie de Seijun Suzuki, ancien membre de la marine impériale ayant combattu à Taïwan et aux Philippines, qui gardera de son expérience une profonde aversion à l’égard de l’autoritarisme. Après la sortie du film le 28 février 1965 sur l’archipel Nippon, Suzuki continua de tourner de nombreux longs métrages, parmi lesquels Carmen de Kawachi, dernier opus de sa trilogie sur la femme japonaise toujours avec Yumiko Nogawa dans le rôle principal. Comme une grande partie de l’œuvre de Seijun SuzukiHistoire d’une prostituée semble avoir trouvé écho auprès de cinéastes contemporains, même chez ceux qui ne se revendiquent pas de lui. La vision innocente de la bombe atomique et des horreurs de la guerre par le jeune protagoniste d’Empire du soleil de Steven Spielberg peut se voir comme un prolongement de la scène des tranchées dans le film de Suzuki. De même que la question de l’abdication face à la foi, religieuse dans le cas de Martin Scorsese, est au cœur de Silence. Dans les deux cas ces cinéastes auront compris mieux que quiconque, probablement malgré eux, l’universalité du langage émotionnel de Seijun Suzuki.

Au carrefour du film d’exploitation, du mélodrame et du film de guerre, Histoire d’une prostituée est un chef d’œuvre inclassable n’ayant rien perdu de son impact 52 ans après sa sortie en salles. Un long métrage aussi riche visuellement que profondément émouvant et tragique dans son histoire et ses personnages. Une merveille à redécouvrir.

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