Une histoire commune du cinéma asiatique et occidental

Un petit retour historique sur les relations entre une partie du cinéma asiatique, en particulier d’Asie de l’est, et ses homologues occidentaux, de la fin de la seconde guerre mondiale jusqu’à nos jours. Cet article n’a pas pour but de livrer une analyse détaillée, juste d’offrir une porte d’entrée pour les néophytes souhaitant prolonger leurs découvertes cinématographiques.

À la fin de seconde guerre mondiale, l’occupation américaine bouleverse la société japonaise, y compris son cinéma comme en témoignent les œuvres d’Akira Kurosawa. Un merveilleux dimanche, Chien enragé et L’ange ivre montrent la difficile reconstruction du pays. Grand admirateur de cinéma américain, notamment Frank Capra et John Ford, Kurosawa s’en est souvent inspiré dans son œuvre. Les différents jidai-geki (films de chevalerie japonaise) qu’il a réalisés au cours de sa carrière témoignent d’une réappropriation des codes du Western américain dans le cadre du japon féodal. À la même époque d’autres cinéastes nippons, Kon Ichikawa, Masaki Kobayashi, à travers des films comme La harpe de Birmanie et La condition de l’homme, abordent également les troubles de cette époque.

À l’autre bout du globe, les cinéphiles occidentaux se retrouvent dans des cinémathèques pour découvrir les classiques du cinéma japonais et chinois comme Les contes de la lune vague après la pluie de Kenji Mizoguchi, Voyage à Tokyo de Yasujirō Ozu ou Les anges du boulevard de Yuan Muzhi.

1954 marque un tournant pour le rayonnement du cinéma Japonais à l’international. Les sept samouraïs d’Akira Kurosawa et Godzilla d’Ishirô Honda, deux productions de la Toho qui ont remporté un grand succès au box office, attirent l’attention à l’étranger. Le premier va recevoir de nombreux prix dans des festivals et connaitre un remake par l’américain John Sturges en 1960. Le second, racheté et remonté par Transworld Pictures, marque les débuts d’une distribution occidentale des Kaiju Eiga (films de monstres géants).

En 1955 La maison de Bambou de Samuel Fuller est le premier film Hollywoodien tourné au Japon, ouvrant la voie à diverses coproductions occidentalo-japonaises comme le James Bond On ne vit que deux fois en 1967 ou Tora! Tora! Tora! en 1970 sur l’attaque de Pearl Harbor. Du côté de l’animation les œuvres d’Ozamu Tesuka comme Astro Boy sont distribuées dans les télévisions du monde entier, au point d’effrayer Walt Disney, influence majeure de Tesuka, qui souhaite interdire leurs diffusions à la télévision américaine de peur d’être concurrencé sur son propre terrain. Le début d’une relation ambiguë et encore sujette à moult débats dans le milieu de l’animation.

Entre le milieu des années 50 et la fin des années 60, la diffusion du cinéma japonais en occident se scinde en deux. D’un côté les cinémathèques et les facs de cinémas programment de grands maitres comme Kurosawa, Kobayashi, Ichikawa… . De l’autre les cinémas de quartiers proposent essentiellement des Kaiju Eiga comme ceux d’Ishirô Honda ou les Yakuza Eiga de Seijun Suzuki. Dans les deux cas, ces films et leurs cinéastes vont avoir une influence considérable sur leurs homologues occidentaux, alors jeunes spectateurs, étudiants ou apprentis cinéastes. De François Truffaut à Steven Spielberg, en passant par Sidney Lumet, Jean-Pierre Melville, Francis Ford Coppola, Martin Scorsese ou George Lucas, tous revendiquent à des degrés divers l’influence de cette cinématographie sur leurs œuvres.

Au même moment la révolution culturelle bat son plein en Chine, provocant un afflux d’immigrants dans la colonie britannique de Hong Kong. C’est dans cette ville qu’une nouvelle cinématographie va éclore. Durant la deuxième moitié des années 60, Run Run Shaw de la Shaw Brothers produit de nombreux wu xia pian (films de sabres chinois), dont L’hirondelle d’or de King Hu avec Cheng Pei-pei qui marque le début de l’âge d’or en 1967.

À l’instar du film de cape et d’épée occidental le wu xia pian évoque tout un pan de la chine médiévale. Les chorégraphies martiales peuvent s’apparenter à des ballets issus de l’opéra de Pékin. Bien que King Hu connaitra les honneurs d’une sélection cannoise avec A touch of Zen en 1975, avec cinq ans de retard sur sa sortie Hong Kongaise, la majorité de ses wu xia pian arrivent en occident par le biais des cinémas de quartiers. Il en sera de même pour son pendant japonais, le Chambara, notamment à travers les franchises Zatôichi et Baby Cart dont les opus majeurs portent la patte du cinéaste Kenji Misumi.

En 1972 La main de fer de Chung Chang-hwa avec Lo Lieh est le premier film Hong Kongais à être numéro un du box office américain. Cependant c’est Bruce Lee qui marque une nouvelle étape dans le rapprochement entre le cinéma asiatique et occidental. Après l’assassinat de son amie l’actrice Sharon Tate, Lee revient à Hong Kong pour répondre à la proposition du producteur Raymond Chow de la Golden Harvest et tenir le rôle principal de Big Boss. Le film sorti en 1971 est un immense succès dans toute l’Asie, succès facilité par la popularité de son interprète acquise grâce à la série télé Le frelon vert quelques années plus tôt.

Le succès international des films qui vont suivre pousse Warner Bros à coproduire Opération Dragon en 1973. Malgré sa mort la même année, Bruce Lee continue de remplir les salles de quartiers du monde entier et à engendrer de nombreuses imitations et copies. Le Japon riposte avec le comédien Sonny Chiba, héros de la franchise Street Fighter prenant le contrepied de la philosophie et du style de combat popularisé par l’acteur Hong Kongais. Il en est de même pour la comédienne et chanteuse Meiko Kaji qui devient une icône de la vengeance dans la franchise La femme Scorpion, mais aussi à travers les deux volets de Lady Snowblood d’après l’œuvre de Kazuo Koike le créateur du manga Lone Wolf and Cub à l’origine de la saga Baby Cart.

Autre fait important, le cinéaste américain George Lucas s’inspire de La forteresse cachée d’Akira Kurosawa pour établir le structure narrative de son space opéra La guerre des étoiles. Une dévotion qui devait également voir Toshirô Mifune incarner le maitre Jedi Obi Wan Kenobi. En 1977 le succès de La guerre des étoiles permet à Lucas d’user de son pouvoir pour aider Kurosawa, alors en difficultés financières, à produire Kagemusha l’ombre du guerrier, avec le soutien de Francis Ford Coppola et Alan Ladd jr de la 20Th Century Fox.

En 1990 c’est Steven Spielberg, qui entre temps a engagé Toshrô Mifune dans 1941, qui produira Rêves de Kurosawa et Honda dans lequel figure Martin Scorsese. C’est d’ailleurs le succès des longs métrages de Lucas et Spielberg dans la deuxième moitié des années 70 qui va avoir un impact non négligeable sur la production cinématographique asiatique. Suite au succès des Dents de la mer en 1975, la Toho décide de produire un blockbuster horrifique confié au cinéaste Nobuhiko Ôbaysahi. House sorti en 1977 connaitra un important succès au Japon, mais restera invisible durant plusieurs décennies en dehors de l’archipel, à l’exception de quelques campus américains.

Cependant le long métrage va influencer plus ou moins volontairement des cinéastes comme Sam Raimi, Peter Jackson ou Shiny’a Tsukamoto. Après visionnage de La guerre des étoiles aux États Unis, des producteurs de la Toei décident de devancer la sortie japonaise du film de Lucas, en produisant en urgence un space opéra confié à Kinji Fukasaku à qui l’on doit de nombreux classiques du Yakuza Eiga comme la fresque Combat sans code d’honneur. Les évadés de l’espace bénéficie d’un casting américano japonais : Vic Morrow, Peggy Lee Brennan et Philip Casnoff, Sonny Chiba, Tetsurô Tanba, Hiroyuki Sanada … . Le succès est au rendez vous et dépasse celui du film de Lucas. Au même moment deux anciens assistants de Osamu Tezuka : Leiji Matsumoto et Buichi Terasawa voient leur manga versant dans le Space Opera adapté sous forme d’animés pour le petit et grand écran. Albator le corsaire de l’espace et Galaxy Express 999 pour Matsumoto, Cobra pour Terasawa. Ces adaptations inaugurent un renouveau de l’animation japonaise portant sur les conflits intergalactiques, la cybernétique, l’intelligence artificielle, les Méchas et les super héros d’origine extraterrestres. Ces œuvres exportées dans le monde entier du fait de leurs productions à bas coût vont marquer durablement des générations de spectateurs et être à l’origine de vocations tant dans le domaine artistique que scientifique.

Deux français, Jean Chalopin et Albert Barillé, profitent de ce système pour produire leurs séries à destination du marché occidental. Ulysse 31 et Les mystérieuses cités d’or pour l’un, Il était une fois l’homme pour l’autre. Cependant la politique de « remontage-censure » appliquée aux productions japonaises en occident touchera également Hayao Miyazaki.

Déjà auteur d’un premier long métrage en 1979, Le château de Cagliostro, et d’une série à succès, Sherlock Holmes, le cinéaste connait une grave mésaventure avec le célèbre producteur Roger Corman, qui avait distribué avec succès Dersou Ouzala de Kurosawa aux USA, pour la sortie américaine de Nausicaa de la vallée du vent adapté de son propre manga. New World Pictures rachète les droits du film et effectue un remontage éliminant plus d’une trentaine de minutes, afin de recentrer le métrage sur l’action et en changeant le nom des personnages. Diffusé sur la chaine HBO puis en vidéo sous le titre La princesse des étoiles, cette mésaventure provoquera la colère de Miyazaki qui interdira pendant plus d’une dizaine d’années la sortie des œuvres du studio Ghibli en dehors du territoire japonais. Un méfait qui n’empêchera pas Corman d’effectuer un traitement similaire au Retour de Godzilla en 1984, revival de la célèbre franchise, en incrustant de nouvelles séquences avec le comédien Raymond Burr et, en modifiant le propos politique du film.

Au même moment le cinéma Hong Kongais connait un nouvel âge d’or à travers sa nouvelle vague initiée par le réalisateur Tsui Hark. Suite au succès de La guerre des étoiles, le cinéaste souhaite revitaliser le wu xia pian avec l’aide de techniciens en SFX ayant travaillé sur le film de Lucas. Zu les guerriers de la montagne magique sort en 1983 mais ne connait pas le succès escompté dans les salles. Cependant il devient l’objet d’un culte après sa diffusion dans de nombreux festivals internationaux.

Peu de temps après Hark fonde avec son épouse et productrice Nansun Shi la Film Workshop. Leur première production, Shanghai Blues, sort en 1984 et rencontre un joli succès. De la même manière que Steven Spielberg marque son empreinte aux États Unis avec Amblin Entertainnment, Hark fait de même avec ses productions et réalisations Hong Kongaises et, tout comme George Lucas avec ILM il fonde sa propre société d’effets spéciaux Cinefex Workshop.

Ringo Lam, Johnnie To, Patrick Tam, Kirk Wong, Wong Kar-wai et John Woo se font connaitre à travers leurs collaborations avec Hark. Idem pour les futures stars internationales Jet Li, Chow Yun-Fat, Leslie Cheung, Joey Wong, Maggie Cheung, Tony Leung Chiu Wai… . La Film Workshop ressuscite tout un pan du cinéma traditionnel chinois et Hollywoodien avec des réalisations expérimentales issues du muet. Histoires de fantômes chinois, Le syndicat du crime 1 et 2, The Killer et Il était une fois en chine connaissent un retentissement à l’étranger que ce soit dans des festivals ou dans les vidéos clubs.

L’autre facteur important de cette percée internationale vient du comédien réalisateur Jackie Chan. Ancien élève de l’opéra de Pékin et cascadeur sur de nombreux films dont La fureur de vaincre et Opération Dragon, il rencontre le succès à la fin des années 70 avec des Kugn Fu Comedy qui lui permettent de se démarquer de Bruce Lee. Après une première tentative ratée de se faire un nom aux États Unis, il revient à Hong Kong, non sans avoir découvert les longs métrages muets de Buster Keaton, Harold Lloyd et Charlie Chaplin. Ces maitres du burlesque, ainsi que Fred Astaire, Gene Kelly et Jean-Paul Belmondo vont inspirer Chan pour ses futures réalisations. Avec l’aide de Sammo Hung et Yuen Biao, les « Lucky Stars » rencontrent un important succès avec Le marin des mers de chine en 1983. Une comédie d’aventure inspirée par le burlesque des origines et le Swashbuckler (film de pirates). Le trio va enchainer les succès avec Soif de justice et Le flic de Hong Kong 1 et 2.

Mais Chan souhaite faire cavalier seul et signe Police Story en 1985. De nombreux cascadeurs et cinéastes américains s’inspirent de ce film découvert sur des VHS piratées. Chan lance également sa propre version d’Indiana Jones avec Mister Dynamite en 1986, premier volet de la trilogie Armor of Gold. En 1989 il tourne ce qu’il considère comme son film le plus personnel, Big Brother. Un hommage à l’âge d’or d’Hollywood, plus précisément aux mélodrames de Frank Capra et aux comédies musicales de Vincente Minelli. Quand à Sammo Hung, il se spécialise dans la Ghost Kung Fu Comedy avec les franchises de L’exorciste Chinois et Mister Vampire, des longs métrages très appréciés par Peter Jackson. Du côté des femmes, l’ancienne Miss Malaisie Michelle Yeoh s’impose comme une star du cinéma d’action, tandis que la réalisatrice Ann Hui se fait un nom auprès des cinéphiles. En 1986 le cinéaste américain John Carpenter rend hommage au cinéma de Hong Kong avec Les aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin. Un énorme échec public et critique qui deviendra très vite un film culte précurseur dans sa démarche artistique mêlant culture pop asiatique et occidentale.

En 1988 sort Akira du japonais Katsuhiro Ôtomo. Tout comme Miyazaki, Ôtomo puise une partie de ses influences dans la revue de science fiction française Métal Hurlant pour son œuvre. Akira connaitra un retentissement international au point d’influencer des créateurs comme Bruce Timm ou James Cameron respectivement sur Batman la série animée et Terminator 2 : Le jugement dernier.

Durant les années 90 de nombreux cinéastes occidentaux vont s’inspirer des codes du cinéma Hong Kongais pour nourrir leurs œuvres : Quentin Tarantino, Tony Scott, Sam Raimi, Peter Jackson, Christophe Gans, Olivier Assayas… . En chine la « cinquième génération » représentée par des cinéastes comme Zhang Yimou ou Chen Kaige propose une vision quelque peu critique de l’ère Mao, au même moment la rétrocession de Hong Kong prévue pour 1997, inquiète de nombreux réalisateurs.

C’est dans ce contexte que le comédien Jean-Claude Van Damme, grand fan du cinéma Hong Kongais, invite John Woo, Tsui Hark et Ringo Lam à collaborer avec lui sur différents projets, qui vont marquer les prémices d’une exportation des cinéastes asiatiques à Hollywood.

Malgré de nombreuses controverses, l’arrivée massive du manga, du jeu vidéo et de l’animation japonaise dans les foyers occidentaux va forger une nouvelle cinéphilie et de nombreuses vocations. Takeshi Kitano, Shin’ya Tsukamoto, Takashi Miike, Shunji Iwai font parler d’eux, tout comme leurs homologues Hong Kongais des années 80 via le support VHS et les festivals, mais aussi à travers des passeurs comme Jean-Pierre Dionnet et Alain Corneau. Walt Disney Pictures via Miramax parvient à trouver un accord avec le studio Ghibli pour distribuer leurs œuvres aux États Unis sans remontage.

Cependant même si certains cinéastes asiatiques comme John Woo et Ang Lee parviennent à faire carrière à Hollywood, une grande majorité d’interprètes reste cantonnée aux seconds rôles en lien avec les arts martiaux et, qui virent au clichés xénophobes. En 1999 le succès d’une production à laquelle Warner Bros ne croyait pas, Matrix de Lilly et Lana Wachowski, est la résultante d’une approche hybride entre la science fiction littéraire héritée de Philip K. Dick et William Gibson, le jeux vidéo en passant par le cinéma d’arts martiaux, l’animation japonaise, le manga et le comics.

Les succès de Tigre & Dragon en 2000 et de Kill Bill en 2003 peuvent s’apparenter à une démarche similaire aux Wachowski dans leurs manières d’incorporer la culture asiatique à l’occidentale. Le cinéma d’horreur connait un renouveau grâce à des cinéastes comme Hideo Nakata, Kiyoshi Kurosawa et Takashi Shimizu tous produits par Takashige Ichise, initiateur de la « J Horror». Ce dernier ayant déjà posé un pied en occident en produisant Necronomicon et Crying Freeman, n’hésitera pas à vendre les droits de ces différentes productions à l’américain Roy Lee qui en tirera plusieurs remakes. Ce renouveau coïncide avec l’influence du cinéma d’horreur occidental sur le Survival Horror vidéoludique comme Resident Evil et Silent Hill.

Au début des années 2000, la Corée du sud commence à imposer ses cinéastes à l’international : Hong Sang-soo, Kim Ki-duk, Park Chan-wook, Bong Joon-ho, Kim Jee-woon… . Aujourd’hui la Corée du sud livre régulièrement de nouveaux talents comme July Jung et Yeon Sang-ho. À l’instar de leurs homologues Hong Kongais dans les années 90, certains cinéastes coréens tentent l’aventure américaine, comme Kim Jee-woon et Park Chan-wook. Joon-ho opte plutôt pour une production internationale avec Snowpiercer. Une démarche que l’on retrouve en occident avec les soeurs Wachowski sur Cloud Atlas. C’est d’ailleurs cette optique de production internationale qui tient une place primordiale, comme en témoigne l’explosion du marché chinois via le groupe Wanda, qui souhaite faire de la chine un nouvel Hollywood et investi dans des boites de productions comme Legendary Pictures et Amblin entertainment.

Plus noble est la manière dont des cinéastes occidentaux et asiatique communiquent à travers leurs œuvres. Edgar Wright, Guillermo del Toro, Stephen Chow, Sono Sion ou encore Mamoru Hosoda revendique une certaine influence syncrétique. Une influence mutuelle qui n’est pas prête de s’arrêter en créant nouveaux courants artistiques appelés à se développer dans le futur.

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