Hanagatami – Critique

Dans le cadre de la rétrospective 100 ans de cinéma japonais en lien avec l’évènement Japonismes, la Cinémathèque Française a organisé une projection exceptionnelle de Hanagatami, le nouveau film du réalisateur Nobuhiko Ôbaysahi. Un évènement rare, tant la filmographie de cet immense réalisateur demeure scandaleusement inédite en France. L’occasion idéale de constater que, malgré le temps qui passe, ce metteur en scène continue de proposer un cinéma particulièrement vivace et émouvant.

À l’origine de Hanagatami se trouve le roman éponyme de Kazuo Dan, célèbre écrivain japonais que Nobuhiko Ôbayashi souhaite adapter durant les années 70 au point d’écrire un scénario en parallèle à celui de House qui en reprend de nombreux éléments. Cependant les producteurs ne désirent point une adaptation littéraire mais un film d’horreur, obligeant le réalisateur à mettre de côté ce sujet pendant plusieurs décennies avant de vouloir y revenir récemment. Pour réussir cette adaptation, le cinéaste s’entoure de membres de sa famille, son épouse et fidèle productrice Kyôko, sa fille Chiho Katsura, à l’origine du scénario de House, qui co-signe l’adaptation avec son père. Terumichi Yamazaki, qui a déjà travaillé avec le cinéaste par le passé, se charge également de la production. Il en est de même pour le chef opérateur Hisaki Sanbongi et le directeur artistique Kôichi Takeuchi qui complètent l’équipe. Hanagatami prend place en 1941 et suit l’histoire de Toshihiko Sakakiyama (Shunuske Kubozuka), un adolescent vivant avec sa riche tante Keiko Eima (Takako Tokiwa) peu de temps avant que la seconde guerre mondiale n’éclate. À partir du roman de Kazuo Dan, Nobuhiko Ôbayashi bâtit une œuvre extrêmement personnelle, dont la réussite miraculeuse repose sur un équilibre fragile, qui doit beaucoup à l’exécution de l’ensemble. Depuis ses débuts dans le cinéma expérimental avec Confession, jusqu’à devenir le père du blockbuster japonais moderne avec House, en passant par les nombreuses chroniques adolescentes, drames et récits fantastiques qu’il a enchainés par la suite, le cinéaste n’a cessé d’exprimer à travers sa mise en scène son goût pour les expérimentations issues du muet, du psychédélisme et de l’animation afin de mettre en avant la psyché, souvent à fleur de peau, des personnages peuplant ses œuvres. Une démarche baroque avant tout au service de l’émotion la plus sensible et qui aura marqué de nombreux cinéastes nippons comme Mamoru Hosoda, Sono Sion, Makoto Shinkai ou Katsuhito Ishii, tout en anticipant les expérimentations de confrères occidentaux aussi différents que Sam Raimi, Peter Jackson, les soeurs Wachowski ou même Robert Zemeckis, quand bien même ces derniers n’ont peut être jamais entendu parler de son œuvre.

Hanagatami répond de nouveau à cette approche expérimentale comme en témoignent les transitions par balayage, surimpressions, reflets… . Dès sa superbe introduction Hanagatami passe progressivement du noir et blanc à la couleur, via les feuilles roses, avant de changer de format. Un procédé assez similaire à celui qu’employa Ôbaysahi dans The Girl Who Conquered Time. La suite du récit ne dérogera pas à la règle et multipliera les renvois aux précédentes expérimentations du cinéaste comme l’utilisation de photos « vivantes » ou une désintégration de corps dans l’eau qui renvoient toutes deux à House auquel on pense souvent.  Cependant là où le film s’avère particulièrement salvateur dans ces expérimentations, c’est dans sa manière, involontaire, de damner le pion aux jeunes cinéastes contemporains cherchant à reproduire le formalisme d’une époque qu’ils n’ont jamais connue. Bien que Nobuhiko Ôbayashi utilise le numérique sur des couleurs vives, ces dernières sont suffisamment variées dans le cadre pour ne pas donner l’impression d’assister au binôme « bleu – rouge » désormais usé jusqu’à la corde. L’utilisation d’une grande profondeur de champ sur les transparences et le contraste colorimétrique qui en découle accentue la richesse visuelle de l’ensemble. Cependant l’autre atout technique majeur réside dans le montage co-assuré par le réalisateur, qui maintient un rythme trépidant pendant quasiment 3 heures. C’est d’ailleurs cet impressionnant travail qui permet de faire passer aisément la pilule de certains plans fonctionnant sur des collages numériques « cheap », tant la coupe est au millimètre près pour toucher au ton le plus juste possible.

En cela Hanagatami réussit là où le Twixt de Francis Ford Coppola avait échoué. Cette énergie communicative, qui permet au réalisateur de rendre ce récit intimiste situé dans des décors limités toujours passionnant, est ponctué d’idées qui font toujours sens avec le récit. Comme en témoigne le franchissement de la règle des 180° lorsqu’un couple s’embrasse. L’autre force du film réside dans le traitement de son histoire. Bien qu’étant issu d’un roman, le cinéaste profite du matériau à sa disposition pour tisser un autoportrait, où le personnage de Toshihiko Sakakiyama apparait comme son double fictionnel. Un adolescent naïf dont Ôbayashi adopte le point de vue enfantin vis à vis du houleux contexte historique dans lequel il évolue. À l’instar du premier acte de Je ne regrette rien de ma jeunesse d’Akira Kurosawa, le cinéaste joue sur un contraste entre ambiance bucolique, où le spectateur suit le quotidien de jeunes insouciants, et un arrière-plan historique beaucoup plus sombre. Une ambiance bucolique qui doit beaucoup à l’imagerie fantastique du film où les proches de Toshihiko apparaissent comme des personnages issus de romans gothiques. Notamment Kira (Keishi Nagatsuka) le « sorcier » ou Mina Ema (Honoka Yahagi), une vampire. Une représentation anachronique du fantastique en parfaite correspondance avec l’époque décrite dans le film. Si la présence de vampires et d’une tragédie familiale tend à faire le pont avec House, la relation qui unit le groupe d’amis doit beaucoup à Confession, dont il reprend de manière beaucoup explicite, mais toujours aussi enfantine, la vision d’une sexualité libre, non sans un certain humour comme en témoigne le reflet saphique sur un tourne disques ou la cavalcade gay à cheval. Cependant là où Hanagatami s’avère le plus émouvant c’est dans cette manière d’entremêler la vie artistique et personnelle de Nobuhiko Ôbayashi. L’un des meilleurs exemples étant la scène où des épouvantails représentant des soldats japonais finissent par laisser place à d’authentiques militaires marchant au pas vers la guerre, avec dans leurs rangs Aso l’un des camarades de classe Toshihiko. D’un côté cette scène est un hommage explicite à Rêves d’Akira Kurosawa et Ishirô Honda pour lequel Ôbayashi filma le making of, de l’autre elle est un écho à sa propre enfance durant la seconde guerre mondiale.

À travers ce va et vient constant entre représentation fictive et écho réel, Ôbayashi dresse l’origine de la profession de foi tant cinématographique qu’humaniste qui l’a habitée durant toute sa vie. Une approche qui confirme la volonté du cinéaste d’œuvrer dans un cinéma de l’imaginaire et du rêve pour lutter contre les horreurs de la vie réelle, non pas comme refuge mais comme espoir de lendemains meilleurs. Le dernier acte reposant sur une collision violente entre le Toshihiko du passé et du présent conclut de manière vertigineuse et bouleversante cette mise en abîme d’un artiste qui, au seuil de sa vie, regarde son œuvre, l’origine douloureuse de cette dernière, et l’héritage qu’il laisse. Par delà son approche introspective et mélancolique, d’une grande justesse, la plus grande force de Hanagatami réside au final dans sa volonté de faire éprouver émotionnellement la nécessité de vivre et créer. Si Hanagatami est probablement une œuvre testamentaire, elle est le fruit d’un réalisateur bien plus jeune d’esprit et vivant que la majorité des cinéastes à l’heure actuelle. Sous couvert d’une chronique douce amère sur une jeunesse sur le point de perdre son innocence à l’approche d’un conflit mondial, c’est l’autoportrait d’un rêveur qui malgré les horreurs continue de rêver et de créer. Probablement la plus belle leçon que laisse cet artiste d’exception qu’est Nobuhiko Ôbayashi.

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