Gremlins – Critique

Classique des « films de noël », Gremlins est avant tout le plus célèbre long métrage de Joe Dante. À tel point qu’il est devenu difficile de ne pas associer le cinéaste à ce qui reste aujourd’hui son plus grand succès. Une œuvre qui plus de 35 ans après sa sortie en salles continue de passionner des générations de spectateurs et d’influencer de nombreux cinéastes.

Au début des années 80, Steven Spielberg reçoit un scénario du futur réalisateur Chris Colombus gravitant autour de ces créatures fallacieuses ayant nourri l’imaginaire des pilotes de la Royal Air Force et du romancier Roal Dahl. Dans un premier temps, le cinéaste de Duel souhaite confier la réalisation à Tim Burton dont il admire les courts métrages. Cependant l’absence d’expérience de Burton dans le format long oblige Spielberg à se rabattre sur Joe Dante avec lequel il a déjà entamé une collaboration, via l’adaptation cinématographique de La quatrième dimension. Au départ il est question d’un film d’horreur à petit budget grand guignolesque très différent du long métrage que l’on connait. Gizmo devenait le chef des méchants Gremlins et dévorait le chien du protagoniste principal avant de tuer ses parents en leur arrachant la tête. Billy Peltzer n’hésitait pas à tuer une centaine de Mogwais grâce à une épée achetée chez un antiquaire puis à bruler le reste. Par ailleurs une scène sarcastique voyait les monstres dévorer les clients d’un McDonalds.

Cependant la fabrication des créatures et le tournage en studio vont faire grimper le budget et engendrer des réécritures quotidiennes à même le plateau, ainsi qu’une grande improvisation lors des prises de vues. Spielberg se prend d’affection pour la marionnette de Gizmo au point d’en changer la caractérisation. Au départ il est question que Pat Hingle (Sur les quais) campe l’inventeur Randall Peltzer avant que Hoyt Axton ne décroche le rôle. L’inconnu Zach Galligan devient son fils tandis que Phoebe Cates, Frances Lee McCain et Corey Feldman complètent la distribution. Joe Dante en profite pour donner un rôle important à son comédien fétiche Dick Miller. Par ailleurs Jerry Goldsmith, Steven Spielberg et Chuck Jones font une apparition durant le film. Les créatures sont confiées à Chris Walas, collaborateur de David Cronenberg, tandis que le spécialiste en Stop Motion Jon Berg (La Guerre des étoiles) vient épauler l’équipe aux côtés des compagnies Dream Quest Images, Fantasy II Film Effects et VCE. Le tournage prend place aux studios Universal en Californie. Le montage sera source de conflit entre Warner Bros et le cinéaste au point que Spielberg est obligé d’intervenir pour défendre le film et éviter un remontage.

Prenant place dans la ville fictive de Kingston Falls, Gremlins montre la promiscuité entre l’œuvre de Spielberg et celle de Dante. La banlieue américaine, les « nerds », la pop culture des années 50-60, l’irruption du fantastique dans le quotidien …. . Souvent considéré comme le pendant sombre de son producteur, Joe Dante va expliciter certains éléments sarcastiques déjà présents dans Les Dents de la mer et E.T. L’extraterrestre pour en faire le cœur de son récit. Le personnage de Billy Peltzer est un employé de banque rêvant de devenir dessinateur de comics qui subit le mépris de son confrère Gérald Hopkins (Judge Reinhold) et de sa chef Mrs Deagle (Polly Holliday). Son père un inventeur raté, espérant tirer profit des Mogwais alors que voisin Murray Futterman (Dick Miller) pourrait s’apparenter au cliché du « tonton raciste ». La caractérisation des personnages contraste avec l’Amérique de carte postale du générique. À bien des égards le film de Joe Dante peut se voir comme un miroir noir de La Vie est belle de Frank Capra. Les renvois vers le long métrage de 1946 sont nombreux. La tenue d’Hopkins est celle de George Bailey, Mrs Deagle est l’équivalent féminin de Mr. Potter. Le nom de la ville est aussi une référence à Capra. Dante va jusqu’à reprendre un travelling similaire lorsque Billy passe le bonjour aux habitants, faisant écho à l’extrait que regarde sa mère à la télévision. Le chaos engendré par les créatures peut s’apparenter au Bedford Falls alternatif que l’on aperçoit à la fin du Capra. Idem pour la confession de Kate au sujet de son père.

Le long métrage de Joe Dante paye également son tribut à Tout ce que le ciel permet de Douglas Sirk, notamment dans sa photographie « Technicolor » qu’emprunte le chef opérateur John Hora afin d’accentuer l’aspect intemporel de Kingston Falls. L’Hollywood de l’âge d’or y côtoie l’univers du film d’exploitation à travers des citations à L’invasion des profanateurs de sépultures et même Massacre à la tronçonneuse lors du final où Stripe (le chef des Gremlins) se bat avec l’objet éponyme du film de Tobe Hooper. Au delà de la citation, Dante réussit l’exploit de mêler harmonieusement les différents éléments de sa cinéphilie afin d’en tirer un tout unique en son genre et cohérent dans sa conception. Une démarche qui n’est pas sans préfigurer celle de Quentin Tarantino. Outre ce jeu de la citation, Dante offre une mise en scène particulièrement inventive d’une incroyable modernité encore aujourd’hui et qui doit beaucoup au travail sur les perspectives, le grand angle et les ombres expressionnistes. L’autre grande réussite de Gremlins tient dans ces créatures. Loin de se reposer sur le design «kawaï» de Gizmo, le cinéaste prend le temps de crédibiliser sa relation avec Billy en utilisant le langage musical de sa créature. Quant à ses pendants maléfiques, chacun bénéficie d’un design unique qui permet de les différencier. Dante n’hésitant pas à doter ces créatures d’expressions cartoonesques hérité de Chuck Jones et Tex Avery, y compris dans l’humour noir et sadique qu’elles véhiculent. La folie communicative du métrage culmine lorsque les créatures chantonnent « Hey Ho » en regardant Blanche neige et les sept nains de Walt Disney dans un cinéma. Le final hautement ironique accentue la dimension morale, mais pas moraliste, propre aux contes de fées dont Gremlins est une variation iconoclaste qui n’oublie jamais son origine mythologique.

Sorti le 8 juin 1984 aux USA, le film rapporta plus de 153 millions de dollars pour un budget de 11 millions. Son succès permis à Joe Dante d’intégrer pour un temps le giron des majors, sans jamais retrouver les cimes du box office. Le film devient rapidement culte et engendra tout une série de copies comme Critters ou Ghoulies. Il eu même droit à une suite métatextuelle et désabusée en 1990. Gremlins devint avec Les Goonies et Retour vers le futur le noyau dur du culte voué aux productions Amblin. De nombreuses productions lui rendirent hommage aux travers de personnages comme le bébé dans Braindead de Peter Jackson, les singes saccageurs de Jumanji, les arachnides mutantes de Arac Attack les monstres à 8 pattes, les robots miniatures des deux premiers volets de la saga Transformers, jusqu’aux monstres du récent Krampus. Par ailleurs son ambiance continue d’inspirer des œuvres qui tentent de retrouver l’esprit doux amer du film de Joe Dante et des productions de cette époque tout en y apportant un point de vue contemporain (Père Noël Origines, Attack the block, The Brass Teapot).

Summary
Plus de 35 ans après sa sortie, Gremlins demeure ce chef d’œuvre intemporel et inclassable grâce à l’immense talent de Joe Dante, qui aura insufflé tout son savoir faire et ses thématiques dans ce qui reste aujourd’hui son film le plus célèbre. Une œuvre à faire découvrir et redécouvrir aux jeunes générations. D’autant que le film dépasse largement le statut de « madeleine de Proust » dans lequel il aurait pu être enfermé.
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