Get Out – Critique

Critiques Films
4.5

Jordan Peele, une des têtes pensantes derrière Key & Peele et un comédien génial, rejoint l’écurie Blumhouse pour réaliser son premier film. Une excellente idée, le film étant un succès incroyable outre-atlantique. Un succès largement mérité, tant Get Out apporte du sang neuf à un genre qui peine à trouver des pistes originales. D’autant plus qu’on tient là un thriller aussi efficacement exécuté que diablement engagé.

Pour quiconque s’est déjà frotté à Key & Peele, pastilles comiques incroyablement inventives de Comedy Central, ou dans une moindre mesure à l’excellent Keanu, il est évident que Jordan Peele et Keegan-Michael Key sont des génies. Pour sa première réalisation, le premier se passe du second (qu’on apercevra tout de même subrepticement en étant très attentif) et change de registre. Une surprise qui n’en est pas vraiment une tant les sketches de Key & Peele, pour lesquels les deux bonhommes étaient également auteurs, même s’ils étaient essentiellement très drôles, pouvaient flirter avec le bizarre voire l’horreur. Avec Get Out, qu’il écrit et met en scène, Jordan Peele plonge à 100% dans l’horreur à travers le schéma d’un thriller psychologique. Mais un thriller pas comme les autres, et qui porte réellement la marque d’un auteur. C’est clairement la force de Blumhouse aujourd’hui, qui après avoir imposé la recette Paranormal Activity à ses poulains a fini par leur accorder une liberté totale du moment que les projets entrent dans le budget alloué. Dans le cas de Get Out, moins de 30 jours de tournage pour un budget estimé autour des 5 millions de dollars. Et il en a rapporté près de 135 sur le sol américain. La raison d’un tel succès tient autant du sujet que de son traitement. En effet, l’ambition est ici de renouer avec une vieille tradition du cinéma de genre, quelque peu perdue au profit de films rentre-dedans mais vides de sens, à travers laquelle l’horreur est intimement liée à une violente charge contre un système. Sous ses airs de thriller traitant de la situation des afro-américains, Get Out est un véritable et puissant film contestataire.

Jordan Peele ne s’est pas caché de son engagement envers la cause de la communauté noire, mais c’est avec son film que cet engagement prend tout son sens. Par l’intelligence avec laquelle il aborde un problème majeur avec suffisamment de subtilité pour taper juste et bien. Mais sans oublier de faire un film et de raconter une histoire. Se montrant incroyablement à l’aise derrière la caméra, il ouvre Get Out sur une séquence d’enlèvement formidable, qui convoque autant le fantôme du Halloween de John Carpenter que celui, bien plus cruel, du meurtre de Trayvon Martin. En l’amorçant avec une certaine légèreté issue de la comédie communautaire. Cela traduit parfaitement le projet de Jordan Peele de bâtir un film hybride qui, à travers une construction en apparence peu surprenante, prendra un malin plaisir à déjouer absolument toutes les attentes. L’exercice est assez virtuose et représente quelque chose d’assez rare. Dans un genre et un sujet tout de même très éloignés, Get Out est à rapprocher de Martyrs pour son caractère très imprévisible. Car s’il y a un « twist » principal ou quelque chose d’assimilé, l’intrigue, une fois lancée à plein régime, est une succession de virages dans la narration qui mènent de surprise en surprise. Jordan Peele gère à la perfection cette intrigue en zig-zags, déjouant toutes les attentes tout en restant ultra cohérent dans son propos comme dans l’histoire qu’il raconte. Mais aussi brillamment exécuté soit-il, jusque dans une mise en scène extrêmement soignée et se payant le luxe de certaines excentricités bienvenues (les plongées dans le vide), le film brille surtout par la matière qu’il manie de façon tout à fait inattendue. En effet, en traitant ouvertement du racisme, on pouvait s’attendre à une virulente charge envers l’Amérique ayant voté Trump. Mais non, Jordan Peele ne choisit pas la solution de facilité et va affronter directement l’Amérique Clinton, l’Amérique bourgeoise qui « a voté Obama et l’aurait fait une 3ème fois si c’était possible ». C’est là que le film est très fort et montre toute son intelligence au moment de traiter du racisme ordinaire, de façon subtile et malaisante. Du moins, avant d’y aller de façon bien plus rentre-dedans au fur et à mesure que progresse le récit.

Pour Jordan Peele, tout est question de dosage. Et tout est dans les détails. Il y a bien entendu le discours frontal. Il passe ici par une mécanique diabolique héritée du cinéma paranoïaque des années 70, et notamment des Femmes de Stepford de Bryan Forbes (adapté du maître en la matière, Ira Levin, également auteur de Rosemary’s Baby). Le réalisateur le cite volontiers comme référence principale, et Get Out s’en abreuve dans sa façon de créer le malaise quand Chris se retrouve au milieu de cette communauté bien blanche. Les comportements très amicaux, trop amicaux, puis bizarres, créent au fur et à mesure une véritable sensation de paranoïa. Ces gens très très blancs et très très riches en ont-ils vraiment après ce jeune homme noir ? Ou se fait-il des idées ? Conséquence d’une pression sociale et raciale constante. Le film joue de façon très fine sur cette idée et met en place une tension palpable. Mais une tension étrange car Jordan Peele n’hésite pas à la dynamiter à l’aide de pointes d’humour toujours bien senties. Un humour évidemment très efficace, le bonhomme étant surdoué en la matière, et qui apporte autant de respirations qu’une sensation de trouble quant à la nature du film. Mais dans le fond, il n’y a aucun trouble. Le film, dans ses détails, se révèle bel et bien comme une charge très virulente contre le racisme ordinaire. Notamment en incluant des symboles. Parfois très lisibles (la séparation du lait et des céréales dans le dernier acte), parfois moins évidents (la référence au cerf, référence au « black buck », caricature de l’afro-américain sculptural issue de la post-reconstruction). Ou à travers des éléments cinématographiques (le personnage noir qui meurt en premier dans un film d’horreur) et sociaux (la peur légitime de la police, avec laquelle Get Out joue habilement par deux fois). Mais au cœur de Get Out, on trouve une forme de racisme « masqué », dans le sens où elle est moins visible qu’une haine pur et simple de l’autre. Et c’est pour illustrer cela, qui constitue un combat qui est loin d’être gagné, que Jordan Peele déborde d’énergie et d’idées.

Get Out traite d’une forme de neo-esclavagisme, c’est clair et net, mais plus encore de la fétichisation des noirs. Obama, Tiger Woods, Jesse Owens… une fétichisation qui contribue quelque part à la poursuite d’une marginalisation en insinuant que si ces personnages exceptionnels sont exceptionnels, c’est car ils sont noirs, et non car ils sont tout simplement des êtres d’exception. Cette charge contre la sacralisation outrancière était déjà très présente dans les sketches de Key & Peele. Cette finesse d’analyse côtoie tout naturellement une seconde approche bien plus rentre-dedans, à travers la violence de ce que cache cette communauté blanche comme à travers le personnage secondaire de Rod. Un propos qui place l’Amérique contemporaine face à ses contradictions vis-à-vis de la question raciale, et qui l’infuse dans un thriller qui n’oublie pas qu’il doit également procurer des sensations, s’adressant ainsi autant à la raison qu’aux sensations. Et sur ce point, c’est également un quasi-sans faute pour Jordan Peele qui livre un sacré bout de péloche avec de sérieux moments de trouille, et pas seulement dans la poignée de jump scares. Et quand la machine s’emballe dans le dernier acte, il y va joyeusement, mettant à profit le budget alloué aux effets gores. La colère contenue dans le malaise finit par éclater de façon outrancière, mais foncièrement jouissive côté spectateur. Aussi divertissant qu’intelligent, aussi raisonné que révolté, ponctué de moments inoubliables et extrêmement solide pour un premier long métrage, porté par des acteurs formidables, Get Out a tout du film qui va rester et prendre encore de la valeur les années passant.

4.5

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