El Bar – Critique

Critiques Films
4.5

Le trublion Álex de la Iglesia, qui dynamite le cinéma espagnol et européen depuis plus de 20 ans, n’a plus droit au grand écran en France. Peu importe, il cartonne en Espagne et reste visible en vidéo chez nous. Sa dernière folle création, El Bar, retitrée « Pris au piège » pour sa sortie vidéo française, est une bombe atomique. Cette fois, il fait voler en éclats le cadre du huis clos en abordant la psychose post-attentats. Évidemment c’est hystérique, énervé et tout simplement brillant.

Álex de la Iglesia est un réalisateur en colère comme il en existe peu. On ne cessera de le rappeler tant qu’il n’obtiendra pas la reconnaissance qu’il mérite. Fin observateur du monde qui l’entoure, il livre film après film, à de très rares exceptions près, un état des lieux souvent amer, parfois misanthrope, mais toujours drôle et toujours très juste. Avec son humour noir, sa caméra virtuose et l’écriture ciselée de son compère Jorge Guerricaechevarría, il est aujourd’hui un des derniers représentants d’une famille de réalisateurs iconoclastes et critiques. Avec El Bar, il ne quitte pas son approche satirique et réinvestit le genre du huis clos. Un genre qu’il connait bien et dont il réduit ici l’espace, 17 ans après Mes chers voisins. Comme son titre original l’indique, l’action d’El Bar se situe exclusivement, ou presque, dans un bar. Un lieu qui ne doit rien au hasard dans la mesure où il concentre en un même endroit une grande variété de catégories sociales, du sans-abri à la bourgeoise, en passant par le hipster, l’employé asservi… là où la plupart des cinéastes ont recours à des figures de stéréotypes, Álex de la Iglesia va encore plus loin et s’appuie sur une galerie de personnages qui seraient comme des « hyper-stéréotypes » composant un vaste panel de ce qu’est la société espagnole aujourd’hui. On pourrait faire toute une liste de grands cinéastes auxquels El Bar fait directement ou non référence, de John Carpenter à Luis Buñuel, en passant par Bong Joon-ho. Mais ce serait réduire la portée du film qui est pourtant considérable. Comme The Thing en son temps, comme Mes chers voisins, El Bar est l’autopsie d’une société rendue paranoïaque et individualiste. Même dans une société où l’entraide est une valeur culturellement commune, la peur de l’autre accentuée par une actualité tragique pousse l’individu à se refermer sur sa propre personne. La force d’Álex de la Iglesia, comme souvent, est d’aborder ces grands thèmes de façon allégorique avec un film qui ne semble être que bruit et fureur.

Il serait pourtant dommage de n’y voir qu’1h45 d’hystérie collective, de gens qui gueulent, d’humour noir très cruel et de scènes choquantes. Comme il serait dommage de n’y voir qu’une œuvre purement théorique sur la peur de l’autre en temps de menace terroriste. Certes, El Bar radiographie en détails cette paranoïa collective liée à un acte « terroriste », jusque dans ce qu’il dit de la théorie du complot et de la manipulation gouvernementale (de façon très ironique par ailleurs). Mais il s’agit avant toute chose d’un thriller diabolique prenant la forme d’un huis clos en mouvement perpétuel. Álex de la Iglesia accomplit à nouveau des miracles avec sa mise en scène virtuose et cette façon qu’il a de capter des environnements du quotidien pour les rendre hautement cinématographiques. Le bar devient un double décor auquel vient s’ajouter celui des égouts de la ville, et un terrain de jeu idéal pour cristalliser toutes les frustrations d’une société. A la méfiance sociale vient se greffer celle de l’étranger (cette folle idée de barbe = islamiste) mais également une forme d’extrémisme religieux. C’est le personnage incarné par ce taré de Jaime Ordóñez qui endosse ce thème. Un personnage de fou furieux illuminé qui devient presque une figure mythologique de cinéma d’horreur dans la dernière partie. Clairement, El Bar est le film le plus énervé et le plus misanthrope de son auteur depuis de nombreuses années. Cette colère se traduit à l’écran par une forme de chaos organisé qui mène tout droit vers une forme d’apocalypse. Le final est d’ailleurs littéralement apocalyptique et d’une noirceur incroyable, même si Álex de la Iglesia garde cette pointe d’optimisme en affirmant à nouveau que le salut de l’espèce humaine viendra de la femme, quand les hommes continueront à se bouffer le foie. Qui dit chaos dit évidemment violence. Violence dans des dialogues tout bonnement prodigieux tant ils allient vitesse et justesse savoureuse. Touchant un humour noir et méchant assez exceptionnel. Mais violence également dans le discours général et dans les images, avec au moins une séquence qui verse carrément dans le gore dégueulasse.

El Bar est un film sous forme de torpille, qui tape le plus fort possible sur la bêtise d’une humanité qui a perdu ses valeurs fondamentales. Mais derrière sa férocité évidente, Álex de la Iglesia garde une lueur d’espoir selon laquelle des êtres d’horizons diamétralement opposés, mis face à une situation impossible, seront capable de trouver un point de convergence. Le réalisateur espagnol joue habilement avec l’empathie du spectateur auquel il offre un jeu de massacre franchement cruel. Il joue également avec les notions de bien et de mal, faisant évoluer certains personnages dans un sens ou dans l’autre pour créer une proximité ou une répulsion. Et il est capable de faire mourir sans complexe un personnage auquel il avait tout apporté pour que le spectateur l’aime profondément. Cela traduit le cinéma d’Álex de la Iglesia à son meilleur. A savoir un cinéma engagé, très au fait de ce qui anime la société contemporaine, mais surtout un cinéma extrêmement ludique qui ne peut provoquer que des réactions extrêmes. Sa maîtrise du thriller et du huis clos donne lieu à des séquences particulièrement tendues et oppressantes, mais en gardant toujours sous le coude la petite vanne bien cruelle qui va transcender sa scène. C’est un véritable travail d’orfèvre que de réussir à dompter ainsi le chaos pour aboutir sur un film qui met sous pression, fait rire, tout en ayant quelques choses assez importantes à rappeler au spectateur. Évidemment, il n’est pas le seul artisan de cette franche réussite, bien accompagné d’un casting impeccable avec en tête Mario Casas qui semble être devenu sa nouvelle muse. L’acteur réussit à être tour à tour inquiétant et touchant, dans un registre d’acting très raffiné comme la plupart de ses camarades de jeu. Pas étonnant qu’Álex de la Iglesia en soit si fier, son El Bar est tout simplement une bombe. Ne serait-ce que pour la façon avec laquelle il introduit ses personnages dans l’introduction, c’est vraiment du grand art.

4.5

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