Detective Dee, la légende des rois célestes – Critique

Critiques Films
4.5

Longtemps qualifié de « Spielberg chinois », de façon quelque peu réductrice face à l’importance majeure de son œuvre, Tsui Hark poursuit son parcours dans le gros divertissement populaire chinois. Avec Detective Dee, la légende des rois célestes, troisième opus de ce qu’il convient d’appeler aujourd’hui une saga, il signe un de ses films les plus spectaculaires. Un film qui enchaîne les morceaux de bravoure avec une insolente maestria. Tout en conservant la nature profonde de ses prédécesseurs : des œuvres politiques et réflectives sur le langage cinématographique.

Ils sont finalement assez peu nombreux dans le monde, ces auteurs qui œuvrent dans le divertissement populaire. De véritables auteurs et non des mercenaires, qui mettent en scène des blockbusters. Steven Spielberg, James Cameron, Christopher Nolan… pour citer certains des plus emblématiques dans des styles différents. En Asie ils sont encore moins nombreux, et notamment en Chine où la production de blockbusters avec des budgets colossaux a complètement explosé. Mais le plus grand est toujours là. Tsui Hark, metteur en scène hors normes au cerveau bouillonnant, qui régnait presque sans partage sur la production cinématographique à Hong Kong pendant cet âge d’or que furent les années 90. Aujourd’hui sa Film Workshop n’est plus qu’un logo parmi d’autres, mais son talent n’a pas pris une ride. Et son cinéma en mutation constante reste d’une modernité folle. Il est capable de mettre en chantier de très grosses machines tout en les pervertissant avec malice. Detective Dee, la légende des rois célestes n’échappe pas à la règle. En voilà de la grosse artillerie. Casting de stars ou d’étoiles montantes, budget plus que conséquent, personnage populaire, relief plus HFR (uniquement pour les salles qui auront fait ce pari, et pas en France…). Le dernier film de Tsui Hark possède tout pour frapper très fort, et il ne s’en prive donc pas. Car ce film est à nouveau le fruit de toute une philosophie pour son auteur, et ce depuis ses débuts : offrir au public contemporain des relectures de classiques et symboles chinois, le faire de la façon la plus novatrice possible et surtout imposer une sorte de modèle ultime dans le genre qu’il aborde. La grande tendance du blockbuster chinois est un cinéma d’aventure bourré de fantastique, toujours plus spectaculaire. Soit. Avec Detective Dee, la légende des rois célestes, Tsui Hark apporte la même réponse que celle qu’il apporta avec son Journey to the West : The Demons Strike Back à toute cette vague de films abordant le mythe du Roi Singe : un film qui enterre la concurrence sur à peu près tous les points. S’il n’est plus nécessairement celui qui lance les mouvements, Tsui Hark reste celui qui rétablit les règles.

Grosso modo, Detective Dee, la légende des rois célestes reprend l’intrigue là où Detective Dee 2 : La légende du dragon des mers l’avait laissée. On avance donc toujours logiquement vers les évènements du premier Detective Dee, et en particulier le rôle de l’impératrice Wu. On notera au passage que le geste de faire de cette femme un idéal d’antagoniste, est un acte sans doute bien plus féministe que de porter Wonder Woman à l’écran. Ce Detective Dee, la légende des rois célestes vient donc habilement faire un lien entre les deux films, de sorte qu’en cas d’échec il puisse rester une trilogie cohérente, mais qu’en cas de succès il reste de la place pour de nombreux nouveaux récits. Il est amusant de voir ainsi que la vision de Tsui Hark n’est pas large qu’à travers ce qui se déroule à l’écran. Mais c’est bien à l’écran que se situe l’essentiel de l’expérience hautement jubilatoire que constitue ce troisième volet des aventures de ce détective pas comme les autres. Car la mise en scène virevoltante du maître vient transcender absolument chaque élément du récit, qu’il s’agisse de filmer une scène d’action semblant provenir d’un univers parallèle où les lois de la physique sont réinventées, ou tout simplement d’illustrer la réflexion lors d’une enquête. Et à y regarder de plus près, Detective Dee, la légende des rois célestes, tout comme ses deux prédécesseurs, est au sein de son œuvre ce qui se rapproche le plus de sa propre naissance cinématographique, à savoir le formidable Butterfly Murders. Film policier dans un décorum « historique » dopé au fantastique, aux combats acrobatiques dignes d’un wu xia pian et à l’influence concomitante des cinémas occidentaux, japonais, d’animation voire carrément de comics. Ce troisième Detective Dee assume parfaitement son héritage dans un maelstrom d’images spectaculaires d’une cohérence totale et d’une ambition démesurée. Il faut bien se rendre à l’évidence : film après film, Tsui Hark repousse les limites du grand spectacle comme peu de réalisateurs en sont capables, et ce depuis bientôt 40 ans.

Stupéfiant du début à la fin, porté par une 3D aussi impressionnante qu’essentielle à l’ensemble du dispositif de mise en scène, Detective Dee, la légende des rois célestes atomise sans trop de difficultés toute la concurrence coté blockbusters, films d’animation compris. Tantôt film policier, tantôt film de siège, film de baston ou expérience spirituelle, ce troisième film met à profit chaque dollar de son budget pour enchanter le spectateur. Très « aériennes », les scènes d’action viennent donner un coup de fouet à une intrigue extrêmement limpide. Mais elles explorent surtout de nouveaux territoires, comme cet affrontement sur une relecture musclée de la chevauchée des walkyries de Wagner, ou encore ce final titanesque qui convoque ouvertement le mythe de King Kong, aussi grandiose et littéralement immense que celui de Journey to the West : The Demons Strike Back. A ce propos, les créatures qui peuplent Detective Dee, la légende des rois célestes, qu’elles aient une légitimation rationnelle ou qu’elles soient le pur produit de l’imaginaire, sont extraordinaires. On se souviendra de ce monstre aux millions de globes oculaires ou plus simplement de ce magnifique dragon doré. Tsui Hark met parfaitement à profit ses différentes inventions visuelles, et notamment les différents pouvoirs conférés aux innombrables personnages, pour dynamiser sa mise en scène la faire muter en permanence. Le jeu sur les éléments est incroyable, sa façon de filmer les ninjas ou d’illustrer les différentes illusions. Les précédents films abordaient déjà ce sujet, mais celui-ci le pousse extrêmement loin. En tant que cinéaste, Tsui Hark est un maître dans l’art de l’illusion. Il maîtrise parfaitement le pouvoir qu’il est possible de conférer à une image. Et il le prouve à nouveau ici, abreuvant le caractère éminemment politique de son propos.

Car il ne faut pas s’y tromper. Oui, Tsui Hark est un entertainer génial qui n’a que peu d’équivalent. Il est capable de créer des images comme personne n’en a jamais vu. Un véritable visionnaire, malheureusement pas reconnu comme tel contrairement à certains autoproclamés ainsi. Mais sa très grande force, et ce depuis toujours, est de livrer un cinéma aussi spectaculaire que riche pour l’esprit. Le réalisateur n’a jamais caché son amour pour la culture chinoise ni sa volonté d’en proposer une relecture pour les nouvelles générations. Et qu’il s’agisse de mythes et légendes ou de personnages véritablement historiques, il les a toujours éclairés sous un nouveau jour. Et ce pour inviter à une recontextualisation vis-à-vis du monde moderne. Ici, il vient déboulonner avec panache la sacro-sainte dynastie Tang et son héritage qui constituent aux yeux du monde l’âge d’or de la Chine. Il appuie sur la nature corrompue du régime mais également sur les bassesses du pouvoir, dont l’appel à des sociétés occultes et sectes en tous genre. Ainsi, il livre sa propre vision de l’obscurantisme qui anime le monde moderne, et qui selon lui ne représente qu’une banale illusion. Mais avec l’optimisme qui semble l’animer, bien que le final vienne quelque peu relativiser la chose, il démontre avec Detective Dee, la légende des rois célestes que les justes l’emportent, et que leur principal atout est l’intelligence. Dans un monde qui devient fou, ceux qui savent encore analyser et utiliser leur cerveau sortiront grandis.

la légende des rois célestesPour en arriver là, Detective Dee, la légende des rois célestes fait certains choix radicaux dans sa narration. Notamment celui de repousser Dee au second plan, d’appuyer sur le personnage de Yuchi et son dilemme moral, de faire de l’impératrice Wu une nemesis dont l’omniprésence sur l’intrigue est inversement proportionnelle à son temps d’apparition à l’écran, ou encore de renouveler avec le personnage de Water Moon ce qu’il avait tenté de faire en la sacrifiant au montage avec Boluo dans Seven Swords. Une occasion de rappeler que l’œuvre de Tsui Hark est peuplée de personnages féminins iconiques. Toute cette galaxie de personnages, extrêmement étendue, apporte de la matière au récit de Detective Dee, la légende des rois célestes, nouvelle folie mutante de Tsui Hark. Un film tellement spectaculaire que cela en devient presque insolent, un film profondément épique, à la narration solide et à la mise en scène révolutionnaire. Un spectacle total mais qui parvient tout de même à proposer une intense réflexion sur les coulisses du pouvoir, les obscurs sacrifices pour y parvenir, l’obsession qu’il peut générer, et la multitudes de tentations qui gravitent autour de celui ou celle prédestiné(e) à y accéder. Une générosité à tous les niveaux, qui peut parfois déborder, voilà qui qualifie parfaitement ce Detective Dee, la légende des rois célestes, au même titre que l’ensemble de l’œuvre de Tsui Hark. Au bout de 40 ans, il a bien mérité un bon gros succès dans nos salles, non ?

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