Death Row Family : interview de Yuki Kobayashi

A seulement 26 ans, Yuki Kobayashi est l’un des nouveaux talents prometteurs du cinéma de genre japonais. Il a présenté son second long-métrage Death Row Family en avant-première mondiale lors de la 23ème édition de L’Étrange Festival le 14 et 15 septembre derniers au Forum des Images à Paris. Ancien concepteur graphique et véritable autodidacte, Kobayashi-san fut l’un des invités les plus appréciés de cette édition 2017 grâce à son humour et son sens unique du spectacle. Death Row Family est une nouvelle variation originale du yakuza eiga, combinant violence graphique, humour absurde, gore et certaines fulgurances fantastiques inattendues issues du J-Horror. Co-produit par le déjanté Yoshihiro Nishimura (Kodoku : Meatball Machine, Tokyo Gore Police), Death Row Family est le premier film de Yuki Kobayashi pour un grand studio nippon. Le film sera distribué localement par Nikkatsu dès le 18 novembre.

Parlez-nous du travail d’adaptation de l’ouvrage Waga Ikka Zenin Shikei de Tomohiro Suzuki.

J’ai découvert l’ouvrage de Suzuki-san alors que j’étais encore très jeune. A cette époque, je n’envisageais pas de devenir réalisateur. Mais le livre m’avait beaucoup marqué. Il s’inspirait d’un fait divers : une famille avait tué quatre personnes durant deux ou trois jours en septembre 2004 dans la préfecture de Fukuoka. Cela m’avait vraiment intrigué. Le livre faisait parfaitement ressentir cette sensation d’improvisation et d’impulsivité. Rien n’était calculé de leur part et pourtant ils ont réussi à tuer tous ces gens. Il y avait également un mélange intéressant d’horreur et d’humour. Lorsque le studio Nikkatsu m’a demandé quel sujet je souhaitais porter à l’écran, j’ai immédiatement répondu que je voulais adapter cet ouvrage.
La tradition du yakuza eiga veut que l’on mette en avant les notions de clan, de structure et d’honneur. Death Row Family semble vouloir renouveler le genre en dynamitant la plupart de ces conventions.
Quand j’ai lu livre, j’ai été frappé par les descriptions du mode de vie des yakuza d’aujourd’hui. On a l’habitude de traiter des guerres de clans. Mais le livre avait réussi à capter les nouvelles habitudes contemporaines des yakuzas. Avant, ils devaient adopter un comportement correct avec les civils et les personnes qui ne faisaient pas partie de ce milieu. Aujourd’hui, dès que les yakuzas localisent des nouveaux riches ou des personnes fortunées, ils tentent de les voler. Aujourd’hui, les yakuzas ne se limitent plus à leurs guerres intestines. Ils touchent le monde civil. C’est une évolution de leur mode opératoire et je voulais le montrer. Quand j’ai réalisé le film, je ne voulais pas vraiment renouveler le genre. Je tenais à conserver certains éléments traditionnels du cinéma de yakuza, notamment les notions d’honneur et de loyauté. Je ne les représente pas au sein d’un clan mais au cœur d’une famille.

Il y a une continuité thématique entre Kamikaze Cowboy et Death Row Family : les deux films présentent des jeunes marginaux devant s’extraire d’une situation qu’ils ne maitrisent pas. Ce thème semble vous intéresser.

J’étais surtout intéressé par les rapports de force. Même dans le monde des yakuzas, il y a une hiérarchie, une structure verticale très établie. Même les gens extérieurs à ce milieu peuvent s’identifier à ces rapports de dominants-dominés. Nous trouvons également cela au sein des entreprises et des écoles. J’admire les gens qui tentent de s’extraire de ce schéma. D’ailleurs, j’emploie de véritables yakuzas dans mes films, mais cela découle surtout de raisons budgétaires. En plus, les yakuzas sont des gens courageux. Ils n’ont peur de rien et, par conséquent, ils jouent très bien. Par exemple, ils peuvent se jeter d’une voiture en train de rouler sur la route. Ils sont authentiques donc j’ai plaisir à les engager sur mes projets.

Votre style visuel se caractérise par une alternance de plans fixes, de « caméras de surveillance » et d’instants plus proches du documentaire. Nous percevons que vous voulez apporter le plus de diversité possible. Pouvez-vous commenter ces différents choix de mise en scène ?

Je tenais beaucoup à varier ma façon de filmer. J’aime proposer des procédés de mise en scène différents au cœur d’une seule histoire. Chaque scène, chaque plan doit avoir son propre style. Certaines séquences se rapprochent du cinéma d’horreur, d’autres de la comédie. J’essaie toujours d’offrir de la variété mais aussi une forme d’équilibre dans la recherche de ces plans. Mon objectif est surtout de maintenir le spectateur intéressé et lui éviter de s’ennuyer. Je cherche à réaliser des films de divertissement. Parfois, j’utilise la caméra pour créer un style documentaire. J’aime également le style « caméra cachée ». Des plans fixes également. Je me permets également de rendre hommage à d’autres films. J’aime tellement certains longs-métrages que je ne peux pas m’empêcher de les citer. Je me suis notamment inspiré d’une séquence tirée d’Opération diabolique (1966) de John Frankenheimer pour la séquence finale de Death Row Family lorsque le personnage principal monte les escaliers en courant. Nous avons filmé cette séquence avec une GoPro. Le personnage a une caméra embarquée derrière lui et devant lui. Le film de Frankenheimer traite de chirurgie esthétique et le héros incarné par Rock Hudson est sur le point de changer de visage. Et le bouleversement psychologique est illustré par cette alternance de perspective. Les caméras embarquées offrent un champ/contre-champ immersif et déstabilisant. Bien sûr, c’était incroyable d’obtenir ces images à l’époque, car les caméras miniatures de type GoPro étaient loin d’exister. Mais je voulais restituer cette sensation de désorientation pour ma séquence principale. Après avoir tué toutes ces personnes, le héros perd pied. Pour retranscrire cette instabilité psychologique, j’ai utilisé le même procédé qu’Opération Diabolique, auquel je voulais rendre hommage.

Parlons musique. Le film a une bande originale riche et variée, rendant le film presque musical. Est-ce que la musique vous sert à définir le tempo du film ?

La musique est très importante, surtout pour exprimer les émotions des personnages. Certains spectateurs japonais aiment beaucoup ces situations de décalage où vous avez une séquence dramatique illustrée par une musique joyeuse. Ils pensent que c’est une contradiction intéressante. De mon côté, je n’ai pas pour objectif de rechercher ce décalage. Même dans des situations atroces, certaines personnes peuvent avoir une perspective psychologique joyeuse. Je souhaite montrer l’état intérieur de ces personnages sans créer de décalage. Mais la musique aide en effet à définir le tempo, le rythme mais sert également à ajouter de l’humour. Lors du montage, j’assemble les images en fonction de la musique. Et je modifie le montage encore et encore jusqu’à ce que la séquence me fasse rire.

Yoshihiro Nishimura a co-produit le film. Quel a été son implication sur le projet ?

Nishimura-san n’a pas participé au tournage. En revanche, il s’est impliqué au montage. Il m’a donné de nombreux conseils pour achever le film dans les temps.

Quels sont vos prochains projets ?

Je travaille actuellement sur deux projets. Mon prochain film sera de nouveau produit par le studio Nikkatsu et Nishimura-san. Il s’agira d’un film de yakuza très sanglant. Je viens également d’entamer le montage d’une histoire de voyous attaqués par des monstres dans un immeuble HLM. Ce film-hybride s’intitule Hedoroba. Il est produit par Vice Japan et sera mis en ligne en décembre, suivi d’une sortie DVD et Blu-ray.

Propos recueillis par Fabien Mauro
Traduction de Shoko Takahashi
Remerciements à Estelle Lacaud de L’Étrange Festival

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