Creepy – Critique

Critiques Films
4.5

Avec 40 ans d’une carrière bien remplie derrière lui, le génial Kiyoshi Kurosawa ne cesse pourtant d’explorer de nouveaux terrains, de se réinventer et d’étonner. Avec Creepy, son avant-dernier long métrage présenté à la dernière Berlinale, il signe un film étrange. Un thriller qui s’abreuve des codes du film noir pour mieux les réinventer. Et probablement un de ses meilleurs films.

Si Kiyoshi Kurosawa s’est fait un nom en occident essentiellement grâce à ses films de fantômes qui ne ressemblent à aucun autre, sa filmographie est riche d’une exploration des genres sans la moindre barrière. Il le prouve continuellement, passant du thriller au drame autant que de l’horreur à la science-fiction. Avec Creepy, il signe un nouveau thriller. Mais un thriller très particulier, comme pouvait l’être l’immense Cure par exemple. Le réalisateur, en adaptant ici avec Chihiro Ikeda un roman de Yutaka Maekawa, trouve dans le texte de quoi faire exploser la dynamique classique du film noir. En inversant des rôles, en torpillant la rythmique et les phases attendue. Mais Kiyoshi Kurosawa vient également ancrer son film dans son œuvre personnelle. Sa séquence d’ouverture par exemple, assez tétanisante et profondément dramatique pour présenter son « héros », renvoie directement à celle de l’échec du négociateur dans Charisma. Un autre film étrange, la référence titillant immédiatement l’amateur de l’auteur qui sait qu’il se retrouve face à une œuvre qui n’est peut-être pas ce qu’elle parait être. Et en effet, Creepy est un film qui brouille savamment les pistes. Il garde ainsi tout le long, ou presque, l’effet de surprise quant à la cruauté de son cœur. Une révélation terrible et amenée avec une logique tout bonnement désarmante mais qui reste surprenante.

La qualité d’écriture de Creepy tient un rôle essentiel dans sa réussite. Kiyoshi Kurosawa prend, comme à son habitude, un soin tout particulier à construire des personnages simples aux traumas complexes et qui se dévoilent au fur et à mesure que progresse l’intrigue. Et si son film n’appartient en aucun cas au genre fantastique, il en possède nombre d’attributs et s’impose comme un film « de démons ». Chaque personnage évoluant selon ses pulsions. Véritable analyse, voire psychanalyse, Creepy consacre une partie de son propos à un couple tout ce qu’il y a de plus « classique » dans la société japonaise traditionnelle. L’homme est un ancien flic devenu professeur en criminologie. La femme est femme au foyer, se charge de l’intendance, du chien, et des relations avec le voisinage. Le voisinage justement représente la seconde entité du film. On est témoins d’une société qui rejette en bloc le nouvel arrivant et toute relation avec l’autre, qui enferme la femme à la maison et ne manque pas de faire pression sur elle. Mais un voisin, Nishino, échappe à tout conditionnement. Personnage d’abord lunaire, porté par la prestation incroyable de Teruyuki Kagawa, il devient de plus en plus effrayant et se voit même qualifié de diable. Il est la femme fatale du film noir transposée dans un personnage masculin, mais qui use d’un mode de séduction absolument démoniaque. Il y a quelque chose de terrifiant dans ce personnage qui échappe aux codes de tous les « bad guys », les serial killers et autres. Car il est un prédateur qui ne chasse pas sa proie mais la fascine étrangement pour qu’elle tombe dans ses bras. Un pur personnage de film noir, mais réinventé. Son intervention va créer de la dramaturgie, mais va également faire exploser au grand jour une frustration familiale et sociale. Une approche assez cruelle, mais redoutable.

Et si Creepy est aussi efficace, c’est également en grande partie grâce à la mise en scène de Kiyoshi Kurosawa. Une mise en scène toujours très sobre, dont les rares excentricités consistent en des grands mouvements de grue écrasant les personnages pour les fondre dans un environnement urbain. Toujours à des moments très précis concernant l’évolution du récit. Mais une mise en scène qui tient véritablement de l’orfèvrerie. Véritable maître dans l’orientation du regard du spectateur, Kiyoshi Kurosawa développe une mise en scène dont la simplicité apparente cache une complexité et une sophistication totales. Le réalisateur joue sur des mouvements discrets mais bien présents, guidés par la psychologie des personnages et les différentes prises de pouvoir des uns sur les autres. Il joue également sur la durée des plans pour créer une forme d’angoisse exclusivement par l’image. Ou sur la position de son sujet dans le cadre, qu’il va progressivement placer à la périphérie au fur et à mesure que sa personnalité s’efface. Une approche visuelle qui lui permet d’apporter de la matière supplémentaire à un récit qui échappe déjà aux conventions du thriller. Afin de construire un mélange très harmonieux entre pur thriller, drame social délicat et cruel, avec un traitement qui tient du fantastique, voire de l’horreur. Le tout avec une sérénité et une maîtrise totale, preuve d’un cinéma d’une sagesse inouïe, et qui se permet des séquences d’une violence graphique extrême sans crier gare, plein cadre. A l’image d’une séquence d’interrogatoire, avec une caméra dont les mouvements créent une sorte de danse entre les deux personnages et semblent modifier le lieu de l’action, Creepy est une démonstration remarquable de l’étendue du talent de Kiyoshi Kurosawa. Autant au niveau de la densité de son récit et ses étranges ramifications, preuve d’un talent de conteur hors pair, que de la sophistication de sa mise en images qui ne sen contente pas d’illustrer le récit en question, Creepy est un modèle de thriller. Un film qui ne ressemble à aucun autre, s’abreuve d’un héritage de film noir et de film de serial killer pour mieux inventer sa propre identité. A l’arrivée, c’est un des films les plus fascinants de Kiyoshi Kurosawa, porté par un trio d’acteurs incroyables constitué de Hidetoshi Nishijima, Yûko Takeuchi et Teruyuki Kagawa. Ce dernier incarnant réellement un des bad guys les plus tordus et manipulateurs vus ces dernières années au cinéma.

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