Crazy Kung-Fu – Critique

Critiques Films
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Dans le cadre de la carte blanche accordée à Wong Kar Wai, le cinéaste a jeté son dévolu sur l’un des chefs d’œuvres de Stephen Chow sorti il y a 13 ans. Crazy Kung-Fu est une œuvre importante, qui sous couvert d’une comédie rondement menée, s’impose comme l’un des meilleurs films des années 2000.

Peu de temps après le succès international de Shaolin Soccer, plus de 42 millions de dollars à l’international pour un budget 10 millions, le réalisateur Stephen Chow envisage un nouveau long métrage qui puiserait dans ses souvenirs d’enfance et sa cinéphilie. Chow et ses collaborateurs Tsan Kan-Cheung (King of Comedy) et Chan Man-Keung (Crime Story) écriront laborieusement plus de 4 versions du script. Poon Hang-Sang (Histoires de fantômes chinois) se charge de la photographie. Angie Lam (Il était une fois en Chine 2 et 3) du montage, tandis le chef décorateur Oliver Wong, fidèle associé de Jackie Chan, se charge de reconstruire un quartier de Shanghai des années 30, épaulé par la costumière Shirley Chan (The Killer). Les légendaires Sammo Hung et Yuen Woo-Ping sont chargés des chorégraphies. Frankie Chung (Kill Bill) et la compagnie Centro Digital Pictures Ltd. se chargent des effets visuels. Déjà à l’œuvre sur Shaolin Soccer, Raymond Wong se charge à nouveau de la musique. Pour le casting, Chow s’attribue le rôle principal de Sing, et retrouve deux comédiens de son précédent film Lam Chi Chung et Chan Kwok Kuen respectivement dans les rôles de Bone et Frère Sum. Liang Hsiao (Les griffes de Jade) hérite du rôle de The Beast, tandis que Yuen Qiu (L’homme au pistolet d’or) incarne Landlady et Yuen Wah, ancienne doublure de Bruce Lee, Landlord. Huang Sheng Yi et Feng Xiaogang complètent la distribution. Le tournage prend place à Shanghai entre juin et novembre 2003, pour un budget de 20 millions de dollars cofinancé par la filiale asiatique de Sony Pictures.

Crazy Kung-Fu narre les péripéties de Sing, un loser qui souhaite intégrer le gang de Axe (hache en anglais), en arnaquant les habitants d’un quartier dans lequel vivent d’anciens maitres en arts martiaux, cependant les choses dérapent rapidement. À partir de ce postulat typique du film de gangsters Chow bâtit une œuvre très personnelle. Le cadre dans lequel se situe l’histoire permet au cinéaste de livrer un hommage à l’âge d’or du cinéma Hollywoodien. Qu’il s’agisse des décors, des costumes et de la photographie, tout transpire l’amour pour les comédies musicales de Vincente Minnelli et les films de gangsters avec James Cagney. La direction artistique très « technicolor » confère à l’ensemble du film une patine élégante. De par ces choix historico-artistiques Crazy Kung-Fu se rapproche du diptyque Shanghai Blues-Pékin Opéra Blues de Tsui Hark, ainsi que du Big Brother de Jackie Chan. À l’instar de ses talentueux confrères, Chow va utiliser son somptueux décorum pour livrer une œuvre plus profonde que le simple pastiche. Le choix d’un quartier pauvre dans lequel les anciens maitres en arts martiaux ont élu domicile permet de créer un contraste immédiat avec l’environnement dans lequel souhaite vivre Sing. À l’instar de ses précédentes œuvres l’humour de Stephen Chow prend place dans un environnement social désespéré où les asociaux et les nantis sont les véritables héros. Une dimension sociale qui rapproche l’univers du cinéaste-interprète des génies du burlesque comme Charlie Chaplin et Buster Keaton, et qui trouve ses racines dans l’enfance modeste de Chow. Sing est un lâche qui va devoir prendre ses responsabilités afin de retrouver sa dignité. Tandis que Landlady et ses acolytes peuvent être vus comme l’ultime rempart face à l’injustice.

Une donnée qui doit également beaucoup au cinéma d’arts martiaux dans lequel Bruce Lee, l’icône absolue de Chow, faisait office de héros social. Notamment dans « Big Boss » et « La fureur du dragon ». Même chose pour son pendant comique, Jackie Chan. Autre aspect rapprochant Chow des héros du cinéma muet, le romantisme platonique déjà à l’œuvre depuis Bons baisers de Pékin, et qui dans Crazy Kung-Fu prend les traits du personnage de Fong (Huang Shengyi). Déjà très riche sur le plan thématique, le cinéaste se sert de son film pour convoquer Tex Avery et Chuck Jones dont il reprend le concept des « gags en trois temps » et les exubérances visuelles qu’il marie de manière harmonieuse à la philosophie des arts martiaux. Le film multiplie les morceaux de bravoures comme le combat à la harpe ou la course de Sing. Chaque scène déploie des trésors d’inventivité qui font toujours sens avec le ton tragicomique de l’histoire et des personnages. Le tout porté par un découpage en mode « mille idées » à la seconde soutenu par les superbes chorégraphies tant martiales que musicales de Hung et Woo-Ping. L’ensemble donne lieu à un mix d’influences qui trouve son apothéose dans le combat final opposant Sing à ses nombreux adversaires, dont The Beast. Et dans lequel le cinéaste parvient à capturer l’essence intemporelle de son protagoniste tout droit issu du cinéma muet. Celle d’un « super héros » qui trouve sa descendance à travers une imagerie tributaire de Akira Toriyama. Les dernières moments du film finissent par rendre émouvante cette donnée, et contribuent à faire du long métrage un chef d’œuvre absolu.

Sorti le 23 décembre 2004 en Chine, Crazy Kung-Fu rapportera plus de 100 millions de dollars à l’international. Le film obtiendra de nombreuses récompenses, dont celles du meilleur film lors des Hong Kong Films Awards ainsi qu’aux Golden Horse Festival. Il sera également nominé aux Golden Globes du meilleur film étranger. Le long métrage de Stephen Chow sera adoubé par de nombreux cinéastes. Spike Lee le considère comme un film essentiel pour les apprentis cinéastes. Edgar Wright, dont l’œuvre comporte de nombreuses similitudes avec celle de Stephen Chow, l’a classé parmi ses 1000 films favoris. En 2010 le comédien Bill Murray déclarait à GQ Magazine que Crazy Kung-Fu était « l’aboutissement suprême de la comédie moderne ». Probablement le plus bel hommage que l’on pouvait faire à Stephen Chow.

13 ans plus tard, Crazy Kung-Fu demeure toujours ce chef d’œuvre riche et visionnaire, pionnier dans son brassage culturel et son mix d’influences porté par l’humble génie de son immense cinéaste. Un chef d’œuvre, un vrai, qui aura permis à Stephen Chow de franchir un pallier supplémentaire dans sa prestigieuse carrière.

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