Colt 45 – Critique

Le polar francophone, ayant trouvé son nouveau souffle avec le lyrisme classique d’Olivier Marchal, a quand même réussi à déjà tourner en rond en essayant de reproduire la formule sans vraiment y apporter quoi que ce soit de nouveau. Il est salutaire de voir débarquer des films comme Colt 45, qui n’a pas vraiment d’équivalent dans l’hexagone. Et ce malgré une conception douloureuse pour le réalisateur belge.

En marge de projets clairement plus « personnels », Fabrice Du Welz s’est prêté au jeu du film de commande, même s’il a été plus qu’impliqué dans la réécriture d’un scénario parait-il fleuve. Un jeu qui a plutôt mal tourné, le mogul Thomas Langmann n’ayant visiblement pas apprécié le résultat final, assez radical, le film ayant changé de distributeur en mai dernier et le montage atterrissant en salles n’ayant pas vraiment de paternité (aucun monteur n’est crédité sur l’affiche, à vérifier sur le générique de fin). L’impression d’un film qui pose de gros problèmes se vérifie encore avec la quasi-absence de promotion, une sortie en catimini au milieu de grosses sorties estivales et aucune projection aux journalistes. Le film sort donc ce mercredi dans une indifférence générale assez triste, et d’autant plus à la vision du film qui ne mérite pas la vilaine réputation qu’il se traine depuis quelques mois. Plus encore, il représente une vraie réussite dans le domaine du polar « français », contrepoint idéal au lyrisme d’Olivier Marchal.

Colt 45 porte la marque de son auteur, Fathi Beddiar, ancienne plume du Mad Movies de la grande époque et grand spécialiste du polar urbain. Tout le film est en prise directe avec une forme de cinéma qui n’a plus vraiment cours de par le monde, y compris en Corée du Sud où les violons sont souvent de mise. Colt 45 est un polar tendu, sec, sans note d’humour et dont le décor urbain rappelle en permanence son glorieux héritage : Friedkin, Peckinpah, Boorman. Et ce même s’il s’égare parfois pour en être tout à fait digne. Le film a sans doute souffert en post-production, cela se ressent parfois dans la narration, mais en l’état il représente une proposition de cinéma radicale et une vraie prise de risques. Car si dans le fond il reprend des motifs assez classiques du polar (affrontements entre chefs de services dans la police, manipulation des petits nouveaux, corruption et échanges de bons procédés), il les réinvestit avec une hargne qui fait plaisir à voir. Le plus étonnant est de voir à quel niveau Fabrice Du Welz a réussi à insuffler certaines de ses obsessions dans ce polar à priori très éloigné de ses œuvres précédentes. Elles se cristallisent dans le personnage principal incarné par le jeune Ymanol Perset, véritable révélation du film qui tient tête aux véritables gueules de cinéma qui lui font face. Héros paumé, en pleine recherche de sa véritable identité, dont les actes semblent véhiculés par un véritable manque (ici des parents, qu’il souhaiterait retrouver de façon artificielle avec les frères ennemis incarnés par Gérard Lanvin et Simon Abkarian), séquences qui viennent ponctuer la narration en brisant son rythme, personnages étranges… le tout réuni dans un objet cinématographique qui transpire l’amour du genre à chaque seconde.

En résulte un polar hard boiled dans la plus pure tradition du genre. Un exercice extrêmement noir et violent, qui va au bout des choses jusque dans son épilogue, au premier abord peu utile mais finalement tout à fait dans le ton hautement pessimiste de l’ensemble. Colt 45 dépeint un monde en marge qui détruit les êtres qui l’habitent les uns après les autres, de façon expéditive et sans effusion de sentiments inappropriés. Autant ne pas attendre de happy end, car Colt 45 ne vient pas défier la logique. Il est question, de façon centrale, d’assumer les conséquences de ses actes et d’accepter les règles du jeu dès qu’il est question d’effacer une « connerie » tragique. Et quoi de mieux pour illustrer cette réflexion qu’un personnage central qui tient autant de la figure angélique que de celle de l’exterminateur. Ymanol Perset interprète un homme profondément bon qui finit par se faire avaler par un don, ou une malédiction, celui d’être un tireur d’exception et un véritable artiste des armes à feu. Lorsque l’instinct de survit prend le pas sur son esprit, les enfers s’ouvrent sous ses pieds.

En background, une lutte intestine entre chefs de la police, de vieilles rancœurs qui génèrent des flambées de violence et des cadavres qui s’amoncellent. Colt 45 est un film d’une violence saisissante, car elle n’est ni sur-esthétisée, ni tournée en ridicule. Elle fait mal, tout simplement, froide comme la mort. Évidemment, le tout s’accommode d’un langage fleuri, même si le film est tout sauf bavard. Fabrice Du Welz préfère faire parler les flingues plutôt que les acteurs ici, ce qui se traduit logiquement par des gunfights qui ont fait l’objet d’une attention toute particulière. Il y a au moins trois grosses séquences de fusillade, chacune représentant une évolution par rapport à la précédente. Premièrement, la compétition de tir filmée comme une scène de guerre, dans laquelle Ymanol Perset est seul face à des cibles, puis une seconde qu’il partage avec Joey Starr, toujours une simulation, qui prend des airs de scène de boîte de nuit extrêmement stylisée dans l’utilisation de la lumière et de la musique, et enfin la vraie grosse et longue séquence typique du polar. Elle s’étale sur presque tout le dernier acte et bénéficie d’une énergie phénoménale, autant dans l’action qui habite le cadre que dans le découpage choisi par Fabrice Du Welz. Elles témoignent toutes d’une évolution considérable chez le personnage principal, passant de l’armurier surdoué en tir à une machine à tuer propulsée par son désir de vengeance.

Côté action, il faudra également retenir une course poursuite brève mais assez redoutable, notamment dans sa conclusion, le tout toujours emballé avec la maestria de Fabrice Du Welz et sa mise en scène nerveuse au possible (doublée de belles idées comme cette caméra dont les mouvements gardent un temps de retard sur l’action lors du dernier assaut), qui imprime au film un rythme qui ne faiblit que rarement. Il faut ajouter aux louanges la lumière de Benoît Debie qui fait encore des miracles pour apporter au film une identité visuelle très marquée, et qui jongle avec des zones d’obscurité toujours très présentes. On pourra toujours lui reprocher une construction parfois hésitante, quelques zones de flottement et des personnages secondaires qui tiennent parfois du cliché. Mais ces détails n’entachent en rien la puissance viscérale de Colt 45, polar radical et jusqu’au-boutiste qui suinte la noirceur et l’approche naturaliste des 70’s. Les rumeurs d’accident industriel étaient donc infondées, et Fabrice Du Welz se sort avec les honneurs de l’exercice casse-gueule du film de commande. Même s’il a fini par se faire dégager de la salle de montage. Dommage que sa sortie soit ainsi sacrifiée.

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