Capitaine Kronos: Tueur de vampires – Critique

Critiques Films
3.5

Si l’âge d’or de la firme britannique Hammer reste étroitement lié aux noms de Christopher Lee, Peter Cushing et Terence Fisher, le studio a aussi produit quelques pépites méritant largement un nouveau coup de projecteur. Capitaine Kronos: Tueur de vampires est de celles-là.

Peu de temps, après la sortie de Docteur Jekyll et Sister Hyde, relecture transsexuelle du mythe imaginé par l’écrivain Robert Louis Stevenson, la Hammer se tourne de nouveau vers le scénariste Brian Clemens pour imaginer un film de vampire en vue d’une future franchise déclinable au cinéma et à la télévision, susceptible de sauver la compagnie en faillite. Bien que n’étant pas fan du genre, Clemens accepte la commande. Ce dernier profite de Capitaine Kronos: Tueur de vampires pour en faire sa premère et unique réalisation. Clemens s’entoure de plusieurs personnes qu’il a pu fréquenter à l’époque de Chapeau melon et bottes de cuir, comme le compositeur Laurie Johnson, le chef décorateur Robert Jones ainsi que les comédiens Johh Cater, John Carson et Ian Hendry. La Hammer lui suggère la comédienne Caroline Munro qui vient de terminer le tournage de Dracula ’73. Après avoir cherché en vain en Angleterre un acteur pour camper Kronos, le comédien allemand Horst Janson (La guerre de Murphy) décroche le rôle du fait de sa ressemblance avec Clint Eastwood. Malgré son anglais impeccable, le studio insiste pour qu’il soit doublé par Julian Holloway de la franchise comique Carry On. Le monteur attitré de la Hammer James Needs rejoint l’équipe avec le chef opérateur Ian Wilson (The Crying Game) et le chorégraphe des combats William Hobbs, qui terminera sa carrière sur Games of Thrones. Le tournage a lieu aux studios Elstree de Londres du 10 avril au 27 mai 1972 pour un budget de 160 000 livres.

XIXème siècle, dans un village d’Europe de l’est, des morts mystérieuses provoquées par un vieillissement accéléré poussent le Docteur Marcus (John Carson) à appeler son vieil ami le Capitaine Kronos et son assistant bossu le professeur Hieronymus Grost (John Carter) pour résoudre cette affaire. Sur leur chemin le duo vient en aide à Carla (Caroline Munro) une gitane condamnée par les villageois pour avoir dansé durant un sabbat. Cette dernière viendra épauler le duo dans sa quête. Capitaine Kronos: Tueur de vampires est une œuvre d’auteur au sens premier du terme. Brian Clemens utilise le décorum gothique de la Hammer,pour livrer une œuvre personnelle qui doit beaucoup à son passif télévisuel. Du propre aveu de Brian Clemens, le personnage de Kronos (le temps en grec) est une relecture de l’homme sans nom imaginé par Sergio Leone. Le passé mystérieux de Kronos, son tempérament implacable et espiègle, son errance de village en village, son combat dans un pub tout droit sorti d’un western spaghetti (ou d’un chanbara), ne font qu’appuyer cette parenté. Si le comédien Horst Janson ne joue pas dans la même cour que Clint Eastwood ou Charles Bronson, sa prestation s’avère suffisamment charismatique pour susciter l’empathie du spectateur. La direction actorale privilégie la sobriété mâtinée d’un humour subtil éloigné de la parodie et de la caricature dans laquelle elle aurait pu facilement tomber. Le cinéaste, conscient que le western et le film de cape d’épées sont étroitement liés, trouve à travers ce prisme le parfait point d’ancrage pour crédibiliser son redresseur de torts surnaturel, n’hésitant pas à venir en aide aux plus faibles. Le syncrétisme de Kronos va jusqu’à faire de son arme fétiche un katana.

Outre son personnage principal, Clemens parvient à créer une alchimie palpable entre ce dernier et ses compagnons d’aventures, qu’il s’agisse du professeur Grost, plus proche d’un alchimiste que d’un assistant fou, ou Carla pourtant simple « love interest ». Le réalisateur-scénariste prouve à nouveau sa faculté à jouer avec les archétypes pour créer des personnages mémorables. Un jeu avec les codes du genre que l’on retrouve également chez les vampires. Clemens imagine l’existence de plusieurs espèces aux pouvoirs et faiblesses différentes. Le réalisateur crée un contraste visuel marquant entre l’aspect juvénile des victimes et leur vieillesse accéléré. La structure du scénario repose sur une mécanique parfaitement huilée, qui bien que reprenant de nombreux principes propres aux serials, se suffit amplement à elle même. Chaque détail susceptible de faire avancer l’intrigue retourne les attentes du spectateur, permettant à Clemens de créer sa propre mythologie prenant subtilement ses libertés avec les standards gothiques de la Hammer. Qu’il s’agisse des bad guys, de l’origine de Kronos ou de l’artefact susceptible de venir à bout des vampires. À l’instar de son travail sur Chapeau Melon et bottes de cuir, Clemens rend crédibles et cohérentes des idées à priori totalement décalées. Une autre leçon retenue de son expérience sur la mythique séries des sixties, concerne la réalisation. Malgré le budget jugé ridicule par la production, Clemens parvient à faire de son long métrage une œuvre élégante fourmillant de très belles idées. Chaque attaque du vampire est l’occasion de déployer des transitions aussi simples qu’ingénieuses. Le réalisateur fait la part belle aux reflets et miroirs, tandis que l’arme de Kronos est mise consciencieusement en amorce du cadre avant chaque combat. La photographie est un mélange harmonieux entre naturalisme et clair obscur expressionniste. Autant de qualités qui témoignent d’un savoir faire ne trahissant que très rarement les faibles moyens à disposition, à l’exception d’un combat illisible dans un cimetière.

Cependant le long métrage montre également ses limites qui l’empêchent d’atteindre le niveau des chefs d’œuvres de Terence Fisher. Le problème majeur venant de l’aspect relativement soft de l’ensemble, au point de paraitre plus sage que Le cauchemar de Dracula pourtant tourné 14 ans auparavant. Il manque au film de Clemens la dimension opératique, toute en fureur intérieure, qui caractérisait le chef d’œuvre de Fisher. Capitaine Kronos: Tueur de vampires se rapproche d’avantage d’un film d’aventures, délaissant quelque peu sa dimension horrifique, accentué par une intrigue se déroulant en grande partie de jour. Un constat d’autant plus frappant que le film de Clemens est mis en chantier bien après la sortie de La nuit des morts vivants ou Rosemary’s Baby, deux films ayant redéfini le cinéma d’horreur à travers un cadre contemporain et viscéral. Malgré ses défauts Capitaine Kronos reste une œuvre particulièrement attachante et fort honorable. Après des problèmes lié à sa distribution, Capitaine Kronos: Tueur de vampires finira par sortir sur les écrans britanniques le 7 avril 1974, soit deux ans après la fin du tournage, sans aucune publicité et dans une indifférence générale condamnant la future franchise. Au début des années 80 l’écrivain japonais Hideyuki Kikuchi, grand fan de la Hammer, s’inspire du personnage imaginé par Brian Clemens pour créer celui de Vampire Hunter D, qui donnera lieu à plusieurs romans ainsi qu’à deux longs métrages d’animations. Hitoshi Akamatsu s’inspira également de Capitaine Kronos pour donner vie à Castlevania, l’une des franchises les populaires de l’histoire du jeu vidéo. La vision du film de Brian Clemens est, à ce titre, un pur bonheur pour les fans des œuvres précitées tant les emprunts et inspirations sont évidentes. Il est à noter que Peter Jackson considère ce long métrage comme l’un de ses films de chevet. Avec le temps Capitaine Kronos: Tueur de vampires finit par sortir de l’oubli pour être considéré comme l’une des dernières réussites de la Hammer. Un statut amplement mérité.

Bien que n’étant pas du niveau des grands classiques du studio, Capitaine Kronos: Tueur de vampires est l’une des dernières réussites d’un studio en plein déclin. Une réussite artistique d’autant plus louable qu’elle aura su détourner de nombreux pièges pour livrer un résultat iconoclaste, qui aura marqué certains grands noms de la pop culture. À noter que le film est disponible légalement sur la chaine YouTube officielle de la Hammer.

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