Bound – Critique

Critiques Films
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Retour sur Bound, le premier film des sœurs Wachowski, sorti en 1996 qui leur permit de se faire un nom. Une œuvre atypique qui non contente d’être un premier long métrage particulièrement soigné annonce toute l’œuvre à venir des réalisatrices de la trilogie Matrix et Cloud Atlas.

En dépit de l’expérience douloureuse vécue sur Assassins en 1995, où leur script fut entièrement réécrit par Brian Helgeland sur ordre du réalisateur Richard Donner, les Wachowski se tournent de nouveau vers le producteur Joel Silver, afin de mettre en images un scénario intitulé Matrix initialement envisagé comme un comics. Ce dernier accepte de soutenir le duo dans leur démarche à condition de faire leurs preuves sur une réalisation plus modeste. Les deux complices optent pour Bound, un autre de leur script. Un studio, dont l’identité reste encore aujourd’hui mystérieuse, accepte de financer le projet à l’unique condition de faire de Corky un homme. Ce que les Wachowski refusent. Cependant Dino De Laurentiis, co producteur d’Assassins, vient à la rescousse en tant que producteur exécutif tandis que ses associés Stuart Boros et Andrew Lazar se chargent de superviser l’ensemble avec l’aide des Wachowski pour un budget final de 6 millions de dollars. Dans un premier temps les cinéastes souhaitent confier le rôle de Violet à Linda Hamilton et celui de Corky à Jennifer Tilly, avant que l’arrivée de Gina Gershon sur le projet ne change la donne. Cette dernière hérite du rôle de Corky tandis que Tilly récupère celui de Violet. Gershon suggère aux cinéastes Joe Pantoliano pour leur rôle de Caesar, tandis que Christopher Meloni (New York Unité Spéciale), John P. Ryan (Runaway Train) et le réalisateur Richard C. Safarian (Point Limite Zero) complètent la distribution.

Le duo s’entoure de la chef décoratrice Eve Cauley, du monteur Zach Staenberg (Cavale sans issue), du compositeur Don Davis (Les Tiny Toons) et de la costumière Lizzy Gardiner (Priscilla, folle du désert). Le tournage se déroule à Santa Monica pour une durée de 38 jours. Le chef opérateur initialement engagé est renvoyé suite à des divergences artistiques pour être remplacé par Bill Pope, collaborateur de Sam Raimi. L’écrivaine et militante féministe Susie Bright est nommée consultante sur les scènes de sexe dont elle assure également les chorégraphies. De par son sujet, les magouilles d’une ancienne voleuse et de la maitresse d’un truand pour arnaquer ce dernier, Bound à tout pour s’inscrire dans ce sous genre très en vogue des années 90 qu’est le polar à twist décalé comme Usual Suspects, Petits meurtres entre amis et autres « tarantinades » à la Guy Ritchie. Fort heureusement les Wachowski se distinguent de la concurrence par un traitement personnel à l’opposé des modes du moment. Si le suspense de Bound repose sur une révélation finale, qui n’en est pas vraiment une, l’intrigue fonctionne en grande partie sur ses enjeux concis et la relation entre Violet et Corky. Les Wachowski, conscientes des codes du genre, s’amusent de ces derniers en déjouant constamment les attentes du spectateur. Leurs rebondissements concernent la caractérisation des personnages et non des mécaniques artificielles comme la surabondance de Deus Ex Machina, de digressions verbales humoristiques et d’une narration éclatée plus que de raison masquant l’ineptie de l’intrigue. Les Wachowski proposent une histoire concise et linéaire tirant le meilleur parti de chaque élément scénographique présent à leur disposition. Qu’il s’agisse de la mallette, des murs, du tapis… . Chaque élément de décor est propice à générer du suspense.

Au delà de cette mécanique bien huilée, Bound repose avant tout sur son duo. Dès l’introduction dans l’ascenseur, peu de doute subsiste sur la future histoire d’amour entre Violet et Corky. Bien qu’extrêmement explicites et sensuelles, les scènes d’amour n’apparaissent jamais gratuites ou racoleuses. Une sensualité que l’on retrouve dans les différents aspects de la direction artistique, notamment la garde robe de Violet et l’aspect art déco de l’ensemble qui font de Bound une œuvre fétichiste et intemporelle. Cependant loin de se reposer sur cet aspect érotique les Wachowski proposent avant tout deux personnages aux antipodes du cinéma américain contemporain. Violet dont le look de pin up dissimule une âme brisée emprisonnée dans l’image que les hommes se font d’elle, et à laquelle la future fiancée de Chucky, Jennifer Tilly, apporte une prestation d’anthologie qui joue sur la fausse naïveté de son personnage. Jusqu’ici connue pour son rôle de bimbo manipulatrice dans Showgirls de Paul Verhoeven, Gina Gershon démontre de véritables capacités actorales qui la rapprochent de figures anticonformistes old school. Idem pour les seconds rôles qui campent des archétypes du film noir avec un plaisir communicatif. Les Wachowski démontrent avec ce premier long métrage leur capacité à tirer le meilleur d’interprètes à contre emploi. Reprenant l’ironie mordante de Billy Wilder, qu’elles citent comme principale influence, les cinéastes s’amusent à convoquer harmonieusement d’autres grands noms du cinéma et du comics. Si l’on pense fortement à Alfred Hitchcock et Brian De Palma, le Sin City de Frank Miller a servi de base au travail photographique de Bill Pope, tandis que Sam Raimi et sa mise en image ingénieuse tributaire des expérimentations du muet a permis aux cinéastes de livrer certaines prouesses visuelles : travelling arrière sur la gâchette du pistolet, bodycam, travelling circulaire, mouvement de grue entre deux murs… . Des idées jamais gratuites, toujours raccord avec l’histoire et les sentiments des personnages. Un souci de fabrication qui permet de mettre en avant les thématiques qui vont émailler la future filmographie des Wachowski. Qu’il s’agisse de la quête d’identité au sein d’un système autoritaire, ici la mafia, de l’affection des cinéastes pour les petits gens et les marginaux, de la question du libre arbitre, des sexualités alternatives, de la mise en abime de la pop culture, du syncrétisme culturel, des frontières de l’esprit… . Tous ces éléments sont en filigrane dans leur premier long métrage, jusque dans le titre Bound qui signifie en anglais « lier » soit l’un des thèmes majeurs de leur œuvre.

Présenté en avant première au festival de Venise le 31 Août 1996 avant une sortie américaine le 4 octobre suivant, Bound ne récolta que 3,8 millions de dollars au Box Office, mais rencontra un énorme succès dans les festivals ainsi que de nombreux prix notamment celui du Jury et de la critique au Festival de Deauville, du meilleur film aux GLAAD Media Awards, du meilleur film et de la meilleure actrice au Festival de Fantasporto, ainsi que le prix des meilleurs réalisateurs aux National Board of Review. Autant de récompenses qui permirent aux Wachowski de valider Matrix auprès de Joel Silver malgré le scepticisme et le relatif désintérêt du projet par Warner Bros, qui préférera axer son soutien promotionnel et financier à Wild Wild West. Le reste appartient à l’histoire.

À l’instar du Duel de Steven Spielberg et du Solitaire de Michael Mann, Bound fait partie de ces très rares exemples de premier film qui ne souffre pas des maladresses propres aux œuvres de jeunesse. Un brillant exercice de style, doublé d’une touchante histoire d’amour qui témoigne du talent précoce de ses créatrices. Une œuvre tournée avec un plaisir communicatif par des cinéastes déjà en pleine possession de leurs moyens. L’exemple typique de film que tous les aspirants cinéastes et scénaristes devraient méticuleusement étudier.

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