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Boss Level – Critique

Si on peut légitimement se demander pour quelle(s) raison(s) les films de Joe Carnahan peinent de plus en plus à trouver leur voie de distribution, ils restent des modèles de divertissement à la fois ludiques pour le spectateur et exigeants en termes de fabrication. Boss Level ne déroge pas à la règle et s’amuse autour du concept de boucle temporelle.

La carrière de Joe Carnahan est un peu triste. Dès son second film, l’immense polar Narc, le bonhomme s’est imposé comme le grand espoir d’un genre manquant de plus en plus d’originalité. Quelques années plus tard, il a apporté une bonne grosse dose de fun à son cinéma en enchaînant Mi$e à prix et L’agence tous risques. Des films sans doute imparfaits mais extrêmement ludiques, et bénéficiant d’un vrai savoir-faire dans leur fabrication. Puis vint Le Territoire des loups, son chef d’oeuvre, cette fois extrêmement sérieux. Et les choses ont commencé à devenir compliquées. Est-ce le fait qu’il n’ait pas livré le « Liam Neeson Movie » attendu ? Est-ce la brouille avec Tom Cruise sur le projet de Mission: impossible III ? Quoi qu’il en soit, Joe Carnahan a vu la plupart de ses projets tomber à l’eau, ou être réalisés par d’autres (Death Wish, Bad Boys for Life, Uncharted…). Il y a bien eu Stretch, qui malgré toutes ses qualités s’est retrouvé privé de sortie cinéma. Ce qui, en 2014, sonnait comme une punition. Et finalement Boss Level, un film pour lequel il se paye tout de même la présence de Mel Gibson, tourné en 2018, et qui après avoir été lâché par son distributeur puis par Amazon, se retrouvera sur la plateforme Hulu en 2020. Un bien triste destin pour un film qui méritait bien mieux que ça. Et un nouveau coup du sort pour un réalisateur qui semble privé du succès qu’il a toujours mérité. C’est malheureusement le prix à payer aujourd’hui, et particulièrement à Hollywood, pour un auteur qui ne souhaite pas rentrer dans le rang. Au-delà de toute considération qualitative, le film pouvant plaire à certains comme déplaire à d’autres, le destin de Boss Level, et par extension de Joe Carnahan, est symptomatique d’une industrie de plus en plus normalisée, dans laquelle chaque tentative de sortir du cadre se voit immédiatement sanctionnée. Et violemment. A la vision du film, il apparait clairement qu’il n’a pas sa place dans ce qu’est devenu le cinéma d’action américain, ne proposant ni super-héros, ni nostalgie maladive, ni jeunes acteurs bankables, ni métaphore politique ou sociale facile, ni effets spéciaux coûtant des dizaines de millions de dollars. Boss Level est une petite série B d’action/SF complètement anachronique, semblant tout droit sortir des années 90, généreuse en diable et osant une émotion à fleur de peau.

Comme point de départ à Boss Level, un high concept un brin éculé, celui du « Die & Retry » popularisé au cinéma par le formidable Un Jour sans fin ou plus récemment par le bien moins formidable mais plutôt cool Edge of Tomorrow. En gros c’est l’histoire d’un type qui, à chaque fois qu’il meurt, recommence sa journée de 0, essayant à chaque fois d’aller plus loin, jusqu’à l’affrontement avec le gros bad guy de l’histoire, le « Boss ». Vu le concept, qui plus qu’à de la SF en appelle aux grandes légendes du jeu vidéo type beat them all que sont Double Dragon, Streets of Rage ou l’infernal Teenage Mutant Hero Turtles, vu le titre, et vu la séquence pivot du film, il est assez clair que Boss Level est un film d’action infusé au jeu vidéo issu des années 80-90. Son schéma de progression, hors boucle temporelle, avec toute une série d’étapes menant le héros vers une confrontation avec un boss de fin, se veut également directement hérité d’un certain cinéma d’action très en vogue dans les années 90. Dans l’esprit, on est donc bien plus dans la veine d’un Bloodsport que d’un Edge of Tomorrow, et nul doute que Boss Level aurait été un carton de vidéoclub. Sauf qu’il « sort » en 2020 et que les temps ont changé. Et un film où le héros éclate un type tout en buvant son mug de café, échappe à un hélicoptère qui s’emboutit dans son appartement, se fait découper des dizaines de fois, se prend des milliers de balles… tout en gardant sa coolitude, ça ne fait plus recette aujourd’hui, au temps des héros qui font la gueule et feraient mieux d’entamer une thérapie plutôt que de polluer les écrans avec leur spleen qui n’a rien de divertissant. Difficile de ne pas retrouver ici l’esprit du génial Jack Burton dans les griffes du Mandarin, celui d’une série B d’action avec un concept tout con mais exécutée avec panache et générosité. Avec pour la porter un acteur génial, Frank Grillo, grand pote de Joe Carnahan (ils ont monté ensemble la boîte de production WarParty Films qui a produit jusque là Wheelman, Point Blank, El Chicano et Boss Level). Un acteur là encore comme on n’en fait plus vraiment, athlétique et cool, avec une vaste palette de jeu, y compris dans l’émotion. Il apporte énormément au film et à sa progression dramatique. Car au final, Boss Level va plus loin que son concept de départ ludique mais bien trop usé. Plus la quête du héros avance, plus le film se concentre sur l’intime, à savoir la pureté d’une relation père-fils. Cette générosité qui caractérise le cinéma de Joe Carnahan se retrouve ainsi à tous les niveaux, quitte à déborder de partout. Mais la sincérité qui se dégage de la démarche, à contre-courant de tous ces produits d’action bas de gamme à vocation uniquement mercantile qui inondent petits et grands écrans, l’emporte sur tous les vrais problèmes du film.

Des problèmes qui seraient clairement rédhibitoires s’ils entachaient une approche cynique contemporaine. A savoir des effets spéciaux numériques ratés, une photographie sans aucun relief, une Michelle Yeoh qui fait de la figuration ou un Mel Gibson qui ne brille pas vraiment comme il en a l’habitude. Son charisme naturel l’emporte évidemment dans la peau du bad guy, ancien mercenaire devenu patron d’une sombre multinationale. Il est iconisé comme il se doit, mais finalement sa présence déçoit un peu, car loin de la flamboyance dont il sait faire preuve. Mais même s’ils jouent contre le film, ces problèmes se font balayer par la volonté de Joe Carnahan de proposer un spectacle grisant en terme de rythmique, ce que le film est souvent malgré un tout petit ventre mou. La mise en scène est très solide, le découpage précis et le montage toujours inventif afin de ne jamais tomber dans la répétition. Ce qui est toujours le risque avec un tel concept. Mais ce qui emporte tout sur son passage est cette approche très premier degré. Faire de l’action qui dépote, mais vraiment, la saupoudrer d’un humour qui fait souvent mouche, notamment grâce à une galerie de personnages secondaires très hauts en couleurs (et qui rappellent accessoirement qu’on est bien dans l’univers du créateur de Mi$e à prix) et au fur et à mesure tout épurer pour se concentrer sur l’intime. La relation entre un fils et son père, et les infinis regrets de ce dernier qui trouve une chance d’ouvrir les yeux et de se reconstruire. Comme dans Le Territoire des loups, le cinéma de Joe Carnahan finit par l’emporter car il a un coeur gros comme ça. Et tant mieux si ce cinéma est anachronique, car il représente un peu tout ce qui manque aujourd’hui sur grand comme sur petit écran.

3.5

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