Bone Tomahawk – Critique

Critiques Films
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Véritable couteau suisse du cinéma, S. Craig Zahler passe avec talent à la mise en scène d’un long métrage avec Bone Tomahawk. A la fois pur western dans la grande tradition américaine, et film d’horreur d’une extrêmement brutal, Bone Tomahawk est une noble série B, qui va droit au but et ne s’embarrasse pas de détails inutiles. Et tout cela avec un budget plus que modeste. Comme quoi, avec un peu de talent tout est possible.

S. Craig Zahler est un homme à tout faire. Directeur de la photographie sur quelques films, auteur de romans assez radicaux (Wraiths of the Broken Land ou Exécutions à Victory), membre du groupe de black métal Charnel Valley et également scénariste (The Incident d’Alexandre Courtès, quelques scripts dont un western ultra violent présent sur la black list il y a quelques années et qui devait être réalisé par Park Chan-wook). Le voilà maintenant réalisateur avec l’impressionnant Bone Tomahawk. Impressionnant à plusieurs niveaux. Tout d’abord car avec un budget inférieur à 2 millions de dollars et un tournage étalé sur une vingtaine de jours, le film n’a pas la gueule d’un micro budget et parait même coûter plus cher que certaines grosses productions. Ensuite car c’est un film qui choisit un cap et le tient bon, preuve d’une intégrité totale. Enfin car S. Craig Zahler ne recule devant rien et a parfaitement saisi comment satisfaire les amateurs des genres qu’il aborde. Et qu’il aime profondément tant la passion pour le western et le film d’horreur transpire de chaque image.

Et ce sans essayer de se frotter à l’immense Vorace de la regrettée Antonia Bird. Un film trop méconnu qui mélangeait déjà brillamment western et cannibalisme. Bone Tomahawk emprunte une toute autre voie. Celle d’un western assez classique mais qui va progressivement glisser vers l’horreur d’une barbarie inouïe. Ainsi, s’il n’y avait pas la séquence d’ouverture très gore, qui permet en plus de croiser la gueule de Sid Haig, toute la première partie ferait illusion sur la nature hybride de ce film. Un type un peu louche débarque dans une petite ville tranquille, le shérif du coin l’envoie en cellule et le lendemain matin le bonhomme ainsi que l’assistante du docteur local ont disparu, kidnappés par des membres d’une tribu d’indiens dits « troglodytes ». Une petite équipe part alors à leur rescousse. Soit un script qui se cale confortablement dans le cadre confortable de La Prisonnière du désert de John Ford. Mais là encore, si l’idée générale est assez proche, le résultat n’a rien à voir car S. Craig Zahler choisit une toute autre approche. Une des grandes réussites de son film tient dans la construction des quatre personnages principaux (les secondaires ne bénéficiant malheureusement pas d’un soin particulier) et dans la direction des quatre acteurs qui les incarnent. Avec un soin du détail, un vrai sens du dialogue et la volonté de ne pas surcharger son intrigue, il parvient à bâtir des personnages de cinéma aussi solides dans leur caractérisation que dans leur évolution. Mais également de véritables vecteurs d’émotion. En particulier Richard Jenkins, littéralement bouleversant dans le rôle de l’adjoint au shérif, et ce jusqu’au dernier instant. Le seul bémol concernerait peut-être Patrick Wilson qui hérite du personnage le moins intéressant, et ce même s’il assure dans la peau du notable symboliquement castré, à plusieurs reprises qui plus est.

Évidemment, Kurt Russell est absolument génial dans la peau du shérif taciturne et symbole de virilité, d’autant plus touchant lors de la conclusion. Quant à Matthew Fox, il se montre étonnamment bon dans le rôle du chasseur efficace, sur de lui et presque dénué d’émotions. Ces quatre bonhommes sont écrits avec suffisamment de talent pour qu’un lien véritable se crée entre eux et le spectateur. Une implication émotionnelle essentielle, sachant qu’il s’impose assez en amont dans le récit que cette aventure ne peut pas bien se terminer. S. Craig Zahler fait le choix courageux d’une aventure qui va opposer des sauvages (qu’il prend le soin de ne pas assimiler aux indiens d’Amérique le temps d’une séquence), à l’homme blanc qui part dans une quête forcément punitive et sanglante. Le film ne peut ainsi que se terminer par un massacre.

Ainsi, dès que l’action se déplace dans le lieu habité par les troglodytes, le film bascule littéralement et brutalement dans l’horreur. Une horreur dégueulasse et violente, qui se traduit à l’écran par un déferlement de gore. Ici, on n’est pas devant les pitreries d’Eli Roth sur son ridicule Green Inferno mais bien devant de la sauvagerie à l’état brut, et qui va crescendo. Le basculement de ton est assez fascinant dans la mesure où Bone Tomahawk déroulait jusque là son récit dépouillé à un rythme très posé, sans chercher à aller trop vite, et ce dans un scope somptueux. La lumière composée par Benji Bakshi, plutôt habitué à de la série B de bas étage voire de la série Z du type Big Ass Spider! ou Some Kind of Hate, perd peu à peu de sa chaleur jusqu’à approcher une tonalité monochrome dont l’aspect poussiéreux est palpable à l’écran. Des choix intelligents afin de soigner l’esthétique du film malgré un budget restreint. Bone Tomahawk est un film qui a de la gueule et des tripes, qui aborde des genres avec respect et maîtrise, qui refuse tout cynisme. Un qui renoue avec un cinéma viril et brutal, excessif sans être grand-guignolesque. Un film qui assume pleinement sa nature hybride et ne cherche jamais à s’en excuser. La preuve que S. Craig Zahler a trouvé le bon dosage entre sérénité et sauvagerie, tout en suivant sa voie sans jamais en dévier.

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