Blade Runner 2049 – Critique

Critiques Films
4.5

Projet redouté par les admirateurs du chef d’œuvre visionnaire de Ridley Scott, Blade Runner 2049 constitue sans doute le grand moment de pression de la carrière de Denis Villeneuve. Si le film est déjà sujet à débats et désaccords, il faut admettre que le réalisateur canadien a relevé son pari haut la main en enrichissant l’univers de son modèle grâce à son œil impeccable et sa mise en scène chirurgicale, privilégiant la dramaturgie à l’action tout en renouvelant les pistes de réflexion autour de l’intelligence artificielle, allant même jusqu’à retrouver la thématique de la déshumanisation chère à Philip K. Dick.

Ridley Scott est l’un des rares cinéastes à pouvoir se vanter d’avoir révolutionné la science-fiction cinématographique par deux fois. En plein état de grâce, il accouche coup sur coup d’un doublet définitif et immortel : Alien (1979) et Blade Runner (1982). Le premier est un carton au box-office et donne lieu à une franchise entretenue par d’autres noms devenus incontournables : James Cameron, David Fincher, Jean-Pierre Jeunet. Blade Runner est un cas plus complexe. Tièdement accueilli par la critique lors de sa sotie initiale, le film s’écroule au box-office après un premier week-end d’exploitation pourtant encourageant. Les puristes de Philip K. Dick accusent Scott et ses scénaristes d’avoir trahi le roman originel du célèbre auteur, « Les androïdes rêvent-t-ils de moutons électriques ? ». C’est grâce à la vidéo que le film trouve son public et se pare d’une aura d’œuvre visionnaire, devenant le pilier cinématographique du cyberpunk. Le statut unique progressivement acquis par Blade Runner permet au film d’être exploité dans de nouveaux montages, jusqu’à ce que Scott lui-même en livre le « Final Cut » définitif en 2007 avec encore et toujours plus de licorne et consolidant définitivement la théorie que Deckard (Harrison Ford) est bien un Réplicant. Si Scott a toujours affirmé que son limier était un être synthétique, le montage cinéma de 1982 ne donne aucune piste sur cet état de fait. Le débat autour de la question arrivera bien après la sortie du film. Il ne faut pas oublier que Scott est avant tout un styliste de l’image et son cinéma se caractérise avant tout par un soin apporté au design et aux atmosphères. Ses capacités de conteur se fragilisent dangereusement dès lors qu’il s’aventure sur des questionnements métaphysiques (Prometheus) ou quand il se livre à la relecture révisionniste de ses propres œuvres (Alien : Covenant). Si Scott estime qu’Alien a été défiguré par ses suites, il sait qu’il ne peut prendre la responsabilité de saccager l’intouchable et sacro-saint Blade Runner avec un follow-up indigne de l’original. Il chapeaute néanmoins ce projet de sequel depuis la fin des années 2000. Son frère, le regretté Tony Scott, est envisagé pour le réaliser. Grand fan de l’original, Christopher Nolan est également approché pour prendre un poste aussi redouté que convoité.

Fort du succès critique et commercial de ses premiers films américains (notamment Prisoners et Sicario), le cinéaste canadien Denis Villeneuve est sélectionné en 2015 pour occuper la chaise de réalisateur. La réussite de Premier Contact viendra confirmer le choix des producteurs. Le scénario est confié à Hampton Fancher, déjà scribe de l’opus de 1982, avec le concours de Michael Green (Alien : Covenant). Homme de défi, Villeneuve s’entoure d’un casting de prestige tout en s’assurant du retour de Harrison Ford et des techniciens à la renommée indiscutable (le directeur de la photographie Roger Deakins, le chef décorateur Dennis Gassner). Il se voit doté d’une enveloppe de 185 millions de dollars, un montant incroyable de nos jours pour un long-métrage de science-fiction pour adultes et suite d’un film datant de 35 ans. Villeneuve prend un risque similaire à Peter Hyams qui, en 1984, « osa » donner une suite au monumental 2001, l’odyssée de l’espace de Kubrick avec son excellent 2010, l’année du premier contact. Cinéaste ambitieux mais scrupuleux, Villeneuve sait qu’il doit trouver sa propre identité au cœur de cette suite en évitant d’adopter la démarche de « répliqueur » d’un J.J. Abrams sur Le Réveil de la force ou de succomber au péché d’arrogance en prétendant surpasser l’original. Si les aficionados hardcore ne voudront jamais faire descendre le film de Scott de son piédestal d’œuvre intouchable, il faut admettre que Villeneuve a réussi son pari sur presque tous les tableaux. L’agent K, incarné par Ryan Gosling, entame une nouvelle enquête consistant à localiser et supprimer un groupe de Réplicants dissidents. Ses investigations vont l’amener à déterrer des secrets troubles et à l’interroger sur sa propre identité. Contrairement à Deckard, K est le moteur central du récit, qui ne se vit pratiquement qu’à travers sa perspective. Le spectateur peut se rattacher à ce personnage d’enquêteur taciturne pour qui ce « cold case » se transforme progressivement en affaire personnelle. Blade Runner 2049 relance les questionnements autour des distinctions entre humains « nés » et Réplicants. Scott les concevait comme des surhommes devant faire l’expérience des sentiments et de l’épreuve physique.

Chez Villeneuve, ils ont acquis un tel niveau de conscience qu’ils doivent se heurter à la déshumanisation progressive d’une espèce, la nôtre, en passe de s’auto-détruire. Les Réplicants (et leurs héritiers) sont les seuls à pleurer ou à ressentir de l’empathie. Il faut voir l’exécutrice Luv (superbe Sylvia Hoeks), verser une larme avant s’achever ses victimes. Villeneuve pousse plus loin ses pistes de réflexion en s’interrogeant sur les rapports amoureux, notamment sur la capacité d’un être de chair de s’attacher à une créature immatérielle. K ne conçoit la vie qu’avec Joi, une IA de compagnie évoquant la Samantha de Her de Spike Jonze. Ici, l’être désiré peut se manifester sous la forme d’un hologramme (Ana De Armas…désarmante). Son amour pousse K à installer un upgrade permettant à Joi de sortir de l’appartement de son « propriétaire ». Leur point culminant affectif est atteint lors d’une superbe séquence de ménage à trois dans laquelle Joi se synchronise sur le corps d’un Réplicant de plaisir pour pouvoir s’incarner physiquement durant l’acte sexuel. Villeneuve se penche également sur la thématique très contemporaine des drones. Ici, les petits engins volants se détachent des véhicules « Spinners » et servent de moyen de reconnaissance et de récolteurs de preuves aux Blade Runners. Au niveau visuel, Villeneuve évite de reproduire les establishing shots du premier film et évite soigneusement de sublimer cette Los Angeles ultra polluée à la population grouillante. Point de pyramide Tyrell ou de derricks expulsant leurs jets de feu aériens ici. Déjà associés en 2012 pour élaborer le look de Skyfall, le magicien de l’image Roger Deakins et le production designer Dennis Gassner proposent de nouvelles merveilles visuelles à bases d’immenses friches industrielles rouillées et de grands espaces vides, dont l’horizontalité est brisée par des statues et autres vestiges décrépis du passées.

A l’inverse, certains décors font montre d’une symétrie exigeante, notamment l’architecture monolithique de l’immeuble Wallace ou la salle de concert du Casino où s’affrontent K et Deckard. En convoquant cet indécrottable vieux briscard incarné par Harrison Ford, Villeneuve aurait pu faire basculer Blade Runner 2049 dans le « cinéma doudou », un syndrome qui a déjà contaminé bon nombre de ses collègues. Ici, la nostalgie est convoquée pour ramener des souvenirs douloureux et les fantômes du passés avant de les réduire en poussière. Mais de quel montage du film original de Scott Blade Runner 2049 est-il la suite ? Difficile de le déterminer car Villeneuve ne résout pas toutes les zones d’ombre de son modèle. Si la relation entre Rachel et Deckard joue un rôle crucial dans 2049, l’intrigue n’apporte pas de réponse définitive sur la nature humaine ou artificielle de l’ancien détective. C’est encore l’industriel Wallace, incarné par Jared Leto, qui résume mieux le regard posé sur Deckard : « Vous êtes une énigme pour moi ». Wallace est d’ailleurs l’un des personnages les moins convaincants du métrage. Tyrell était un visionnaire mais également un fin observateur de l’évolution des Réplicants et de leurs relations avec les humains. Ici, Wallace est un démiurge qui s’autorise le droit de vie et de mort sur ses « enfants » tout en déclamant des citations ou autres formules pompeuses prémâchées. On pourrait décortiquer le film à volonté mais il vaut mieux que chaque spectateur le découvre avec le regard le plus vierge possible pour en apprécier chaque couche et nuance. Denis Villeneuve propose une prolongation intègre de l’univers Blade Runner en prenant en compte sa terrassante ascendance tout en regardant vers l’avenir. Et bon dieu, qu’il est bon de voir sur grand écran un gros budget de science-fiction hollywoodien pour adultes !

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