Batman v Superman : l’aube de la justice – Critique

Critiques Films
2

Aussi attendue que redoutée, la suite de Man of Steel, et accessoirement fondation de la Justice League et de tout l’univers étendu DC Comics au cinéma, est un film étrange. Trop ambitieux pour les épaules de son réalisateur, trop étiré entre sa propre volonté et celle des exécutifs, Batman v Superman : l’aube de la justice est une succession de beaux moments aussitôt suivis d’idées stupides ou de séquences ratées. Un film malade qui en 2h30 peine à raconter une histoire et ne sait pas trop quoi faire des mythes qui le composent, tout en les abordant parfois avec une vraie justesse.

Bien que les fans n’étaient pas très heureux qu’on ait sali leur doudou dans Man of Steel, avec un Superman qui brisait la nuque de Zod, le film se posait en réelle proposition. Ou comme lorsqu’un auteur prend en main une franchise de comics et impose sa vision du héros. Ici, comme quand John Byrne a repris Superman dans les années 80, et lui a fait tuer Zod… Toujours est-il qu’on pouvait attendre avec intérêt la façon dont Zack Snyder allait développer cet univers. Et ce en n’ayant pas d’autre choix que de suivre les décisions de Warner, dont l’objectif est de lancer une longue série de films autour des personnages de l’univers DC. Une guerre DC/Marvel qui se prolonge donc sur grand écran et dont la conséquence est de lancer des projets pour de mauvaises raisons. Ainsi, la rencontre entre les deux figures les plus mythiques de l’histoire de la bande-dessinée accouche d’un drôle de film qui, à trop vouloir plaire à trop de publics différents, pourrait bien ne vraiment plaire à personne. Car si Batman v Superman : l’aube de la justice prend son temps, il n’en fait pas grand chose et ne sait visiblement pas sur quel pied danser, entre une volonté de poursuivre une approche mystico-politique dans la lignée des Batman de Nolan, et celle de faire du grand spectacle pyrotechnique et crétin façon Marvel.

Un tiraillement qui ronge le film et finit par en détruire la colonne vertébrale, de sorte que le seul espoir subsiste dans cette fameuse version Director’s Cut de 3 heures et qui pourrait bien régler quelques problèmes majeurs. Il y a dans Batman v Superman : l’aube de la justice une volonté affirmée d’élever le débat face à la concurrence et de ne pas tomber dans la gaudriole et l’action décérébrée pour un public lobotomisé. C’est d’ailleurs sans doute ce qui explique l’accueil glacial du film par une critique américaine qui dans son ensemble loue la moindre soupe Marvel. Dans le nouveau film de Zack Snyder, pas de place à un humour potache et l’action est globalement réservée au dernier tiers. Il y a donc une volonté de proposer autre chose et de raconter une histoire, avec une nouvelle approche mystique de Superman, qui plus qu’une figure de surhomme est ici traité comme une figure divine. Divinité bafouée, utilisée à mauvais escient, au message perverti. Batman, quant à lui, bénéficie d’une toute nouvelle approche. Vieillissant, ayant visiblement subi une série de traumas intenses, dont le dernier en date est la vision de la Wayne Tower éventrée par l’affrontement entre Superman et Zod. Zack Snyder rejoue d’ailleurs la bataille de Metropolis selon le point de vue de Bruce Wayne, avec une petite séquence en bagnole face à une catastrophe qui semble sortie d’un Roland Emmerich, et une imagerie fortement ancrée dans le traumatisme du 11 septembre avec le point de vue depuis le sol. Si on ajoute à cela une séquence de cauchemar avec une armée à la solde d’un dieu devenu fou ou une autre d’attentat suicide, difficile de passer outre un ancrage très contemporain. Plutôt qu’un simple affrontement entre deux icônes, fantasme qui prend vie au cinéma via la présence d’un Lex Luthor très post-moderne, Batman v Superman : l’aube de la justice veut s’affirmer comme un film intelligent, une adaptation de comics « pour adultes » et c’est finalement tout le cœur du problème.

On a connu David S. Goyer plus inspiré, et surtout plus fin, tout comme Chris Terrio qui déçoit un peu après le très bon script d’Argo. Ils ont pourtant 2h30 pour raconter une histoire et faire passer leur message. Sauf que le film a beau être d’une solennité extrême, se donner des faux airs opératiques et wagneriens, amorcer une approche basée sur des concepts purement philosophiques, proposer quelques séquences géniales et affirmer une identité visuelle forte, il ne fonctionne pas. Par manque d’élégance, de finesse et de rigueur, Batman v Superman : l’aube de la justice ne rend pas justice à son prédécesseur. En 2h30, hormis Batman, aucun personnage n’existe vraiment à l’écran. Le paradoxe étant total en ce qui concerne Superman, vers qui tous les regards sont braqués, qui est représenté comme une figure divine déchue, qui a droit à des scènes magnifiques, et qui traverse pourtant le film comme un fantôme. Présent mais inconsistant. Et cette inconsistance entraîne malheureusement un degré 0 d’émotion alors que celle-ci devrait être à son paroxysme.

Mais il n’est qu’une des victimes collatérales d’un script probablement bâtard, massacré par une exécution schizophrène. D’un côté on tente de développer un propos sur l’opposition entre le recours à un vigilante ultra violent (ce Batman est devenu une sorte de Punisher car poussé à bout par une vague de crimes qui lui semble infinie) et la servitude à un dieu qui redevient rapidement une incarnation de la peur de l’autre (il est alien, étranger) lorsqu’un complot le pointe du doigt. De l’autre côté, il faut satisfaire des exécutifs et assurer le fan service à grands coups de caméos, de clins d’œils et références en tous genres, en amorçant ce qui deviendra l’univers étendu DC Comics au cinéma. Et au final, Batman v Superman : l’aube de la justice est avant toute chose un pur produit d’appel. Grossier, totalement déséquilibré, passablement indigeste et parfois même très agaçant, mais qui remplit son contrat. Les bases de la Justice League sont posées, les différentes pistes à explorer dans cet univers également, et peu importe si ces éléments sont amenés n’importe comment. Soit via des séquences de cauchemar de Bruce Wayne soit apparaissant à loisir dans le script, comme si une scène post-générique avait été incluse à la vas-y comme je te pousse dans le récit. Plus c’est gros, plus ça passe. Ce Batman v Superman : l’aube de la justice manque cruellement d’élégance. C’est un projet d’une ambition folle mais exécuté par une équipe de bourrins. Et ça ne peut pas fonctionner car il n’y a pas un chef d’orchestre suffisamment brillant et/ou habile pour donner de la cohésion à l’ensemble. Le film est un assemblage branlant de belles choses, avec quelques autres beaucoup moins belles, mais qui ne trouve jamais le lien pour les maintenir ensemble.

Le film de Zack Snyder a pour lui d’être plutôt beau et de contenir nombre de séquences iconiques en diable, même si le réalisateur cède trop souvent aux sirènes du ralenti facile et des effets trop appuyés. Du moins en mettant à part l’affrontement final, hideux comme cela n’est pas permis (sans même parler de Doomsday qui ressemble à un troll sorti du Seigneur des anneaux) et parfois totalement illisible alors qu’il contient les germes du travail d’équipe de la ligue. Batman v Superman : l’aube de la justice est d’ailleurs une succession de séquences autonomes très réussies, pour une grande majorité. Mais mises bout à bout, ça ne prend pas. Il n’y a aucune fluidité dans la narration car aucune véritable cohérence entre ces séquences. D’où la sensation de voir un film qui a l’air plutôt ambitieux, avec de belles images, mais qui raconte n’importe quoi car il ne sait pas comment le faire. C’est là que Batman v Superman : l’aube de la justice devient très désagréable. Non pas pour ses parti-pris vis-à-vis de ces héros, tout à fait défendables et affirmés, mais à cause d’un découpage qui ruine toute progression narrative, de séquences montées entre elles n’importe comment, d’enjeux dramatiques traités grossièrement, de ficelles scénaristiques grossières, de personnages cons comme la Lune. Zack Snyder et ses scénaristes avaient une histoire passionnante entre les mains, mais ils ne savent absolument pas comment la raconter. D’où un résultat chaotique, à tel point qu’il est parfois incompréhensible.

Et tandis que le duel promis tient plutôt bien ses promesses, tout comme la plupart des séquences d’action (encre une fois à l’exception de l’immonde combat final), l’agencement chaotique de la narration fait qu’il ne représente pas grand chose. Se concluant sur un élément d’une naïveté étonnante (et preuve qu’il y avait peut-être un sujet à traiter), il est amené de façon grossière, sans raison valable à cette haine réciproque. C’est assez triste, mais tout est grossier dans Batman v Superman : l’aube de la justice, de la narration au symbolisme, en passant par le jeu exécrable d’un Jesse Eisenberg qui campe un Lex Luthor qui ne parle qu’en citations pompeuses déclamées à toute vitesse, et qui n’a rien du manipulateur que le script tente vainement de bâtir. Tandis qu’Amy Adams fait ce qu’elle peut pour donner un peu de vie à une Lois Lane vidée de toute substance, Henry Cavill se montre incroyablement froid et transparent, à l’image de son personnage. Il n’y a donc que Ben Affleck qui tire son épingle du jeu. L’acteur qui s’est découvert un charisme depuis quelques années impose le respect en Bruce Wayne en colère, impose sa carcasse dans le cadre et apporte de la matière à son Batman qui emprunte énormément au Dark Knight Returns de Frank Miller (qui n’est pas remercié au générique par hasard). C’est le seul dont les décisions sont compréhensibles et plutôt logiques, et non pas simplement dictées par le script. Logiquement, au milieu de ce bordel désorganisé, Wonder Woman est amenée comme un cheveu sur la soupe et se retrouve au cœur de plans clairement iconiques en case de BD mais tristement ridicules transposés ainsi à l’écran, en plus de bénéficier d’un traitement musical douteux. Attendons maintenant de voir si le montage de 3 heures change quelque chose, rend l’ensemble moins confus et lui fait raconter une histoire de façon cohérente, mais ce n’est pas gagné.

2

Lost Password