Baby Driver – Critique

Critiques Films
4.5

John Woo raconte qu’il réalise ses scènes d’action comme des ballets de danse. Une affirmation qui s’applique également au cinéma d’Edgar Wright. Baby Driver retranscrit à merveille cette profession de foi cinématographique, tout en prouvant l’immense talent de son cinéaste pour réinventer ses thèmes de prédilection à travers un spectacle total et éminemment personnel.

1994, Edgar Wright, qui n’a pas encore réalisé son premier long métrage, le western décalé A Fistful of Fingers, réfléchit à une idée de film d’action musical basé sur la chanson Baby Driver de Simon & Garfunkel. En 2003 Wright reprend cette idée pour les besoins d’un clip de Mint Royale avec Noel Fielding et Nick Frost. Peu de temps après la sortie de Hot Fuzz, le réalisateur écrit un scénario qu’il ne ressortira qu’en juillet 2014 après avoir quitté la réalisation de Ant-Man. Tim Bevan et Nira Park de la firme britannique Working Title Films sont à nouveau chargés de la production en association avec la major américaine Sony Pictures via TriStar. Edgar Wright retrouve ses fidèles collaborateurs. Le chef opérateur Bill Pope, les monteurs Jonathan Amos et Paul Machliss, le chef décorateur Marcus Rowland, le compositeur Steven Price, le sound designer Julian Slater et la compagnie d’effets visuels Double Negative. À cette équipe vient s’ajouter le chorégraphe Ryan Heffington connu pour son travail sur les clips de Sia et la campagne publicitaire Kenzo World de Spike Jonze. Dans un premier temps Michael Douglas est envisagé pour le rôle Doc qui reviendra à Kevin Spacey. Emma Stone décline celui de Deborah pour tourner La La Land, entrainant son remplacement par Lily James. Ansel Elgort décroche le rôle principal de Baby. Jon Hamm, Jamie Foxx, Eiza González, Jon Bernthal, Lanny Joon, CJ Jones et Sky Ferreira complètent la distribution. Initialement prévu à Los Angeles, le tournage de Baby Driver est déplacé à Atlanta pour des raisons fiscales, entrainant une réécriture du scénario pour lequel Wright demanda l’aide de plusieurs scénaristes et techniciens locaux afin de rendre l’atmosphère de la ville la plus authentique possible en vue des prises s’étalant de Février à Mai 2016.

De part son sujet, un conducteur travaillant pour des braqueurs de banques dans les rues d’une mégapole, Baby Driver est une relecture revendiquée du Driver de Walter Hill sorti en 1978. Un long métrage ayant déjà eu droit à une relecture officieuse par le danois Nicolas Winding Refn en 2011 avec Drive. Loin de livrer une pale copie, Wright va faire de Baby Driver une œuvre extrêmement personnelle. L’introduction, un remake de son clip pour Mint Royale, dévoile la note d’intention : un film d’action musical. Chaque braquage, chaque course poursuite effectué par Baby, dont le physique rappelle celui de Scott Pilgrim, sera rythmé par une chanson déterminant la durée de l’action et sa tonalité. Loin d’être un prétexte à l’esbroufe cool, cet donnée entre en corrélation avec la personnalité de Baby. Ce dernier est l’unique survivant d’un accident de voiture ayant décimé sa famille étant enfant. Depuis ce jour il souffre d’acouphène et communique ses états d’âmes à travers des enregistrements sonores : conversations, bruits… qu’il mixe en chansons. À l’instar de ses précédents longs métrages, Shaun of the Dead et Le dernier pub avant la fin du monde en tête, Wright incorpore des éléments autobiographiques dans ces œuvres. Baby Driver fonctionne sur la même logique mais à un niveau encore plus intime pour son cinéaste désormais seul scénariste. Si Gary King pouvait être vu comme le pendant maniaco-dépressif du réalisateur refusant l’écueil du temps qui passe, Baby pousse cette donnée de manière subtile dans ses ultimes retranchements. Un autiste coupé de la réalité ne communiquant avec l’extérieur qu’à travers son art. La conduite et la création musicale pour Baby, le cinéma pour Edgar Wright. Les mix musicaux créés par le protagoniste principal traduisent la vision du réalisateur quant à sa manière d’appréhender la fabrication de ses films. Un mix d’influences culturelles et cinématographiques qu’il transcende par une touche autobiographique. Sous couvert d’une comédie d’action rondement menée, Baby Driver est l’autoportrait psychanalytique d’un artiste névrosé. Une donnée qui influe sur l’ensemble du métrage y compris dans le choix de la nemesis.

Ayant fait le tour de la question sur la menace indicible et collective dans la trilogie cornetto, le réalisateur opte pour un nouveau type d’adversaire, déjà suggéré par le doppelganger de Scott Pilgrim. Buddy, auquel Jon Hamm apporte une prestation d’anthologie qui doit beaucoup à son charisme « old school », est l’antithèse de Baby sur le plan physique et psychologique. Un souci de correspondance qui se retrouve également dans la 1ère et dernière lettre de leurs prénoms. Un miroir noir que l’on retrouve dans le couple formé par Buddy et Darling (Eiza González), n’étant pas sans rappeler Envy Adams et Todd Ingram dans Scott Pilgrim. De son long métrage de 2010, Wright reprend également le romantisme platonique à travers la relation qu’entretient Baby pour Deborah mais avec un enjeu différent : la préservation du couple. Baby Driver est un polar romantique, un sous genre trop rare de nos jours. Le passif douloureux de Deborah confère au film des résonances sociales qui témoignent de l’affection du réalisateur pour les asociaux et les déshérités. Une affection qui se traduit aussi à travers Joseph (CJ Jones) le père adoptif paraplégique et muet de Baby. L’occasion pour le cinéaste d’inscrire ses gags dans un contexte social et dramatique qui le rapproche fortement de l’œuvre de Stephen Chow. À l’instar de son homologue hongkongais, Wright réactualise la dimension sociale et héroïque des génies du burlesque (Chaplin, Keaton, Lloyd) en la transposant dans un cadre contemporain. Dans Baby Driver cette transposition de l’esprit du cinéma des origines passe par de nombreux gags visuels et sonores, véritable extrapolation du ressenti des protagonistes. Le générique utilise les arrières plans muraux pour traduire le côté rêveur de Baby, filmé en plan séquence à travers une utilisation virtuose de la steadycam. Ayant déjà abordé le le film d’action dans Hot Fuzz, Edgar Wright profite de son nouveau long métrage pour réinvestir ce genre qu’il affectionne. Les nombreuses courses poursuites et braquages font preuve d’une constante inventivité narrative (la couleur des voitures) et visuelle (ligne de fuite, reflets) qui permet au récit de détourner les codes du genre. Le montage multiplie les transitions ingénieuses faisant sens avec le récit.

L’autre point majeur tient dans la volonté du cinéaste britannique de livrer un film d’action musical. Une profession de foi qui témoigne d’une connaissance aiguisée de l’évolution du langage cinématographique. Le slapstick et la comédie musicale étant les ancêtres du cinéma d’action dans leurs apports cinétiques. Le cinéaste parvient à retranscrire de manière intuitive des concepts purement théoriques. Chaque scène étant l’occasion pour Edgar Wright de déployer une mise en scène sensitive qui le rapproche de son idole Sam Raimi voire de Tsui Hark. Le parallèle avec les cinéastes de Spider-Man et Il était une fois en Chine se traduit via les « mille idées à la seconde » qui parcourent chaque scène de Baby Driver jusque dans l’agencement sonore et musical. Le tout trouvant son apogée dans un règlement de compte où le morceau Tequila de The Champs rythme chaque tir d’arme et changement d’axe. Idem lors du climax où s’affrontent deux voitures sur fond de Brighton Rock de Queen. Cette dernière scène n’étant pas sans évoquer dans la nervosité de son découpage, le combat de grues des aventures de Tintin : Le secret de la licorne sur lequel Edgar Wright fut co-scénariste. À l’instar de ses confrères Sono Sion, J.A. Bayona, Bong Joon-ho, Mamoru Hosoda et une poignée d’autres, Edgar Wright semble faire preuve d’un « je m’en foutisme » salutaire à l’égard de la hiérarchisation culturelle et artistique. L’influence revendiquée par le cinéaste de l’OAV Riding Bean de 1989 en est une preuve éclatante. Cependant Baby Driver reste le plus surprenant dans sa conclusion. L’idéal romantique des deux protagonistes pouvant être interprété comme un happening narratif. Une fin ouverte qui appuie l’importance du film dans l’œuvre de son auteur et le renouveau de son approche cinématographique.

Baby Driver est une nouvelle réussite majeure pour Edgar Wright. Une œuvre qui confirme l’immense talent de son cinéaste, encore trop mésestimé à l’heure actuelle, et l’incroyable savoir-faire de son équipe. Un long métrage inclassable doublé d’un autoportrait à fleur de peau. Porté par une brillante distribution qui s’amuse avec un plaisir communicatif, y compris dans des cameos déférents. Une merveille qui confirme la faculté du cinéaste à se renouveler en permanence, prouvant son importance dans le cinéma contemporain.

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