Assassin(s) – Critique

Absent de derrière une caméra depuis bientôt 10 ans, acteur très talentueux et sujet de moqueries récurrentes, Mathieu Kassovitz reste un des réalisateurs français parmi les plus importants. Un des rares à oser mettre des coups de pied dans la fourmilière, à s’engager. C’était déjà le cas dans les années 90 quand il enchaîna en deux ans La Haine et Assassin(s), deux films sous forme d’électrochoc aux destins bien différents. Le premier l’installant comme le talent montant à suivre, le second lui valant un retour de bâton dramatique. Pourtant, l’évidence est là, Assassin(s) a toujours été, et sera toujours, un film majeur.

En 1992, Mathieu Kassovitz réalisait Assassins, un court métrage de près de 12 minutes, très conceptuel, dans lequel un père, assassin de profession, poussait son fils à commettre son premier assassinat pour qu’il prenne la relève de l’activité familiale. Un court métrage extrêmement brutal qui aura permis au réalisateur, selon ses dires, de réunir l’équipe qui l’entourerait pour la confection de son premier long métrage, Métisse. Après Métisse, éclatants débuts sur grand écran, et La Haine, déjà le film de la consécration, Mathieu Kassovitz revient à son court métrage, qui se transformera en une scène clé d’Assassin(s), et travaille avec Nicolas Boukhrief à l’écriture de toute cette intrigue, passant de l’exercice de style à un pamphlet autrement plus élaboré.

Assassin(s) de Mathieu Kassovitz

Le résultat est, assez logiquement, un électrochoc. Avec Mathieu Kassovitz, la promesse est toujours tenue, quand il tient la barre d’un projet d’un bout à l’autre. Auteur en colère, comme Nicolas Boukhrief ou Gaspar Noé, il est capable de compenser son relatif manque de finesse par un propos toujours plus percutant et par un soin absolu apporté à sa mise en scène, ainsi qu’au sens de celle-ci. Avec Assassin(s), il plonge tête baissée dans une forme de nihilisme qui n’aurait pas déplu à Sam Peckinpah, et vient affronter des sujets forts, sans doute trop forts pour l’époque à laquelle il est sorti et bien qu’ils soient tous toujours à l’ordre du jour, plus de 20 ans plus tard. Il propose avec Assassin(s) une réflexion sur le rapport de l’homme à la violence, ainsi qu’à sa représentation. Le film n’est pas si éloigné du Funny Games de Michael Haneke, à la différence près que Kassovitz propose une réaction viscérale là où l’allemand intellectualisait énormément, passant aisément pour un donneur de leçon. Dans Assassin(s), la télévision est partout. Son écran, vomissant de la violence de façon perpétuelle, habite chaque cadre, qu’il y soit discret ou qu’il l’avale littéralement. Comme si la violence du récit en lui-même se voyait décuplée par le flot ininterrompu d’images, venant parfois perturber la narration (séquences de jeu vidéo de shoot, publicité Nike, vraie sitcom puis parodie sanglante et amorale digne du Tueurs nés d’Oliver Stone…).

Assassin(s) de Mathieu Kassovitz

Le film joue sur l’opposition générationnelle lors de ce rapport à la violence et à la mort. Avec d’un côté un vieil assassin, avec son code d’honneur et sa santé défaillante, mais qui ne peut cacher éternellement une addiction qui lui permet d’échapper à ce quotidien morbide. Et de l’autre côté un jeune adulte paumé et un adolescent qui l’est encore plus. Rejetons d’une société qui n’a pas de place pour eux et les enferme dans un univers où les valeurs morales défaillent, où on sort un flingue pour un regard de travers, où l’insulte ponctue le langage. La colère et la haine sont partout, et le langage de la violence s’est substitué à tout. Le monde que dépeint Assassin(s) est au bord de l’extinction. Les rues sont vides, la lumière es grise, les personnages vivent dans des prisons et leur vie est alimentée par ce flot d’informations et d’images d’une violence insoutenable. Sauf qu’elles sont devenues une normalité.

Assassin(s) de Mathieu Kassovitz

Mathieu Kassovitz s’en prend violemment aux médias, vecteurs complaisants tout désignés de cet effondrement social. Mais presque aveuglé par sa colère, il garde sa lucidité mais en oublie quelque peu la finesse du trait. Ainsi, il assène uppercut sur uppercut et vire violemment vers l’excès. Mais qu’importe, Assassin(s) est conçu comme un film qui n’a rien d’aimable, et dont la « beauté » formelle enrobe parfaitement son unique objectif : créer un électrochoc par l’excès, atteindre les consciences, et peu importe si cela doit passer par la douleur. Le choc est partout, la tension habite chaque plan et même le Diable s’invite à la fête au détour d’un plan magnifique avec Michel Serrault qui s’enfonce dans les ténèbres. Conçu pour provoquer une véritable déstabilisation du spectateur, Assassin(s) s’articule autour de ruptures et convoque intelligemment ce bel outil scénaristique issu de Psychose et qui permet de déstabiliser le spectateur en éliminant le personnage principal, ou du moins celui montré comme tel, de façon brutale et inattendue. Lorsqu’un personnage semble dévier sur la voie de l’espoir, il est éliminé. La vision du monde développée dans ce film fait froid dans le dos car elle traduit l’omniprésence du Mal et sa prise de pouvoir sur l’univers. En résulte logiquement un objet cinématographique qui crée un malaise.

Assassin(s) de Mathieu Kassovitz

Même les codes traditionnels du film de transmission du savoir, avec le maître et l’apprenti, finissent par voler en éclats. Et même s’il a parfois tendance à enfoncer des portes ouvertes, à pêcher par excès, à ne pas réussir à cadrer ses idées (la narration s’éparpille parfois), Mathieu Kassovitz livre un pamphlet assez remarquable et dérangeant, qui ne subit aucun diktat et porte son discours de colère pure sans aucune concession à la morale ou à la bienséance. Un vrai film de sale gosse auquel on pardonne toutes les maladresses tant il se montre intègre et virulent, d’autant plus quand il est aussi brillamment mis en scène (avec par exemple une impressionnante séquence de boîte de nuit) et porté par un trio d’acteurs formidables d’intensité. « Toute société a les crimes qu’elle mérite » scande l’affiche, mais également les films qu’elle mérite, et qui lui mettent ainsi le nez dans sa propre fange.

4.5

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